Par La Rédaction - publié le 13 décembre 2007 à 04h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h32 - 0 commentaire(s)
Certaines adaptations de romans au cinéma riment parfois avec massacre consensuel ou trahison couarde ; il n’est pas inutile de citer Boris Vian qui est décédé de chagrin en découvrant sur grand écran ce que Michel Gast avait osé faire de son J’irai cracher sur vos tombes. Pour éviter tout malentendu, d’aucuns préfèrent adapter directement leur roman, mais il arrive parfois que la vision d’un cinéaste trouve un écho suprême dans la plume d’un écrivain et qu’ainsi, dans cette interaction, certaines adaptations donnent des miracles. Qu’on se le dise nonobstant : adapter au ciné un roman controversé a de fortes chances pour provoquer les mêmes réactions contestées. Donc aucune surprise sur le contenu de ces Particules Elémentaires, adaptation du roman de Houellebecq par le cinéaste allemand Oskar Roehler (disponible en dvd) que d’aucuns s’empresseront de taxer de tous les anathèmes (racisme, misogynie, misanthropie…). La vraie question que pose ce film est autre, notamment de savoir s’il est possible ou pas d’adapter du Michel Houellebecq en conservant son style cru, en lui donnant une vraie résonance filmique. Vaste problème…

Par Romain Le Vern





Les réalisateurs qui se sont cassés les dents à transposer pour les besoins du cinéma des œuvres délicates sont nombreux et ils n’en sont pas tous ressortis indemnes. Citons l’exemple de Belle de Jour, transcendance par l’art cinématographique d’un canevas à fortiori riche : à l’origine, l’adaptation de ce roman était un défi surréaliste. Buñuel détestait le bouquin de Kessel mais souhaitait relever une gageure absurde (selon ses propres mots : "faire quelque chose qui me plaise avec quelque chose qui ne me plaisait pas"). Alors que l’écrivain aurait pu se désolidariser du projet suite aux affirmations du provocateur, il n’a fait que reconnaître le génie du cinéaste en l’acclamant à sa juste valeur. Michael Haneke a quasiment réalisé le même genre d’exploit en adaptant avec un style impassible et rigoureux La pianiste de Elfriede Jelinek en soulignant de manière étonnamment subtile une vérité qui transparaissait en filigrane : une pianiste frustrée de 40 piges constitue un vrai fantasme érotique pour un jeune mec de 20 ans. Il serait alors intéressant de savoir ce que les écrivains pensent de leurs œuvres adaptées au cinéma. Notamment Houellebecq de cette adaptation teutonne de son best-seller. Sur le papier comme à l’écran, le récit des Particules Elémentaires s’attache à deux males en proie à divers maux : Michael et Bruno, des demi-frères que tout oppose. Le premier est biologiste et se complaît dans son travail pour éviter de prendre sa vie en main ; le second est prof et érotomane invétéré. Deux existences à se flinguer qui vont prendre un sens lorsque les protagonistes trouveront, enfin, l’amour qui les décoincera. Ou pas.



En essayant d’être le plus fidèle possible ; en poliçant les zones d’ombre sans les éluder, le cinéaste allemand Oskar Roehler plonge dans les charivaris intérieurs de deux individus qui vivent différemment leur sexualité, tombent amoureux malgré eux et doivent affronter l’un des plus grands dilemmes de leur morose existence : accepter d’aimer l’autre ou retourner à sa solitude. Sujet difficile et hautement contemporain qui dit des tonnes de choses justes sur la difficulté de faire face au réel. Dommage que la facture télévisuelle et les différentes concessions du passage du langage écrit au visuel entachent toute dimension viscérale. En reprenant mot pour mot les soliloques du roman ; en offrant à José Garcia bien avant Costa Gavras et son Couperet son rôle le plus tragique, Philippe Harel s’était plutôt bien débrouillé avec Extension du domaine de la lutte, adaptation du roman éponyme de l’écrivain, qui évoquait déjà la solitude nue ou encore la difficulté de trouver l’amour dans un monde rongé par l’irrespect et la méchanceté.


De toute évidence, Oskar Roehler convainc moins parce qu’il en fait bizarrement trop là où il faudrait en faire moins, et réciproquement. Par exemple, il use d’effets mélodramatiques déplacés comme pour amplifier l’identification avec le spectateur. Quand Cronenberg filmait différentes pathologies sexuelles dans Crash, il ne montrait pas du doigt ce que le spectateur devait comprendre ou ressentir. Il manque cette radicalité chez Roehler qui semble coincé entre les obligations de choquer, de stimuler, d’intriguer et finalement de ne pas aller trop loin. En freinant ses ardeurs, il génère finalement la perplexité même si, par la grâce d’excellents acteurs, il réussit à faire affleurer l’émotion et ressentir les différents tohu-bohus intérieurs des protagonistes.



Certes, Roehler ne réussit pas tout mais il ne manque jamais de souligner une médiocrité ou de montrer la folie sans trop chercher à imposer un jugement moralisateur. C’était la condition pour que le film évite de tomber dans le ramassis glauque d’un conformiste qui enregistre les vacillements de marginaux autopsiés comme des bêtes. Le cinéaste comble cet écueil en insistant sur le registre émotionnel. Il en fait même parfois trop au risque de faire glousser les amateurs de Houellebecq qui s’attendaient à quelque chose de plus rugueux. Exemple le plus probant ? Le recours aux flash-back, présents dans le roman, qui ressemble ici à un artifice pour ne pas s’attarder trop longtemps sur les traumas de l’enfance mais qui malgré tout permet de justifier pourquoi les personnages sont aussi malades intérieurement. Le film ne ressemble qu’à ça : une profusion d’ébauches sans que rien ne soit concrétisé.

Conformément, le récit oppose deux membres d’une famille qui réagissent différemment à des événements : l’un semble avoir trouvé une stabilité apparente mais reste dévoré par des pulsions sexuelles incontrôlables ; l’autre, c’est le contraire : romantique (il retourne sur les lieux de son adolescence pour espérer retrouver celle qu’il aime), il est resté pendant toutes ses années un asexué qui a préféré se donner à fond dans son job pour fuir la sexualité comme le regard des autres. Le recours au parallélisme pour étayer le sujet n’est pas un problème d’autant qu’il est souvent pertinent. Mysterious Skin de Gregg Araki, autre adaptation de roman casse-gueule et brillantissime (de Scott Heim), fonctionnait également sur la dichotomie entre deux persos assaillis par un même traumatisme auquel ils répondaient différemment (hypersexualité de l’un, asexualité de l’autre).



La thématique est riche et fait d’autant plus mal qu’elle cause de choses intimes que beaucoup vivent (ou ont vécu) mais que l’on préfère cacher par pudeur : incapacité de séduire ou de coucher avec une personne que l’on aime platoniquement, détestation de soi, difficulté de communiquer un mal-être dont on ne sait guère la cause. A un moment donné, la copine de Bruno confesse que quelque chose est brisé en elle mais elle en ignore la raison. Sous la carapace provocatrice qui peut passer pour de l’arrogance, Les Particules élémentaires peut se lire comme un retour aux souffrances enfantines pour percer les raisons de manques affectifs ou sexuels qui pourrissent l’existence. Houellebecq justifiait tout par l’absence de la mère, bombe sexuelle hippie encore bien conservée, envahissante pour l’un, bandante pour l’autre.

La description des personnages est ce que le film retranscrit de mieux. Les secondaires en bénéficient, comme cette demoiselle sur laquelle Bruno louchait sauvagement et qui n’était en fait qu’une féministe frustrée qui ne cherchait qu’à faire souffrir les hommes. Mon tout donne une radiographie de l’âme humaine impressionnante. Mais contrairement au bouquin, le résultat filmique demeure inoffensif en grande partie parce qu’il n’adopte pas son ton péremptoire et privilégie des envolées qui alourdissent le propos (présence fantomatique d’une défunte, érosion du désir annoncé par la musique…). La seule véritable montée d’émotion vient paradoxalement d’une scène presque anodine : la mise en analogie des parents d’Annabelle et du couple que cette dernière forme avec Michael. Cette seule scène suffit à résumer Les Particules élémentaires : le fossé béant entre deux générations dont une, déphasée et triste, pense chasser l’amour qui fait mal par le sexe qui fait du bien. Quelque chose comme le constat implacable d’une génération désenchantée.



Retrouvez le test complet de Les Particules élémentaires ci-dessous :
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