Souvent accusé de chercher la polémique (plus avec Irréversible qu'avec Enter The Void), Gaspar Noé revient avec nous sur le scandale au cinéma.

Par - publié le 03 mai 2010 à 21h33 ,
MAJ le 16 juin 2010 à 12h03 - 0 commentaire(s)

Souvent accusé de chercher le scandale (notamment avec Irréversible), Gaspar Noé fait-il pour autant un cinéma scandaleux?

 

Gaspar NoéL'OBJET DU SCANDALE PAR GASPAR NOE

"Pour provoquer un scandale, il faut prendre les gens au dépourvu. Carne n'était pas «scandaleux» dans le sens où on ne voyait qu'un cheval se faire tuer. Quand j'ai surenchéri un peu plus tard avec Seul contre tous, qui était la continuité directe de Carne, les gens savaient déjà s'ils allaient aimer ou non. Il n'y avait pas de scandale, juste un débat autour. Sur Irréversible, il y avait un scandale pré-annoncé disant qu'il s'agissait du "film le plus violent jamais annoncé et jamais montré au festival de Cannes". C'était d'autant plus attendu qu'il était en compétition, à minuit. Dans la salle, c'était jouissif parce que pendant la projection, les spectateurs se sont mis à hurler lors de la séquence de viol. Certains hurlaient même : «on va te faire la même chose, Gaspar...» ou encore «espèce de merde!». Ceux qui étaient restés jusqu'au bout ont applaudi. Mais, de mon point de vue, on se serait cru à un bon match de foot où les gens s'excitaient. Lorsque j'étais adolescent, je me souviens d'un article sur Eraserhead - à l'époque, le film s'intitulait "Tête à Effacer" - signé par le critique Michel Perez où il disait que c'était un cauchemar. Quand tu lis un article très négatif sur un film, l'avantage, c'est que ça peut te donner envie de le voir. Aussitôt après l'avoir lu, je me suis précipité dans un bus pour aller le voir. Comme convenu, j'ai adoré. Mais je m'étais rendu compte, dès la lecture de l'article, que ça ne pouvait que me plaire. Ça me l'a fait dernièrement sur un film où une femme, dans un festival, en disait le plus grand mal, d'une telle manière que ça me donnait envie. C'était sur Canine (NDR. Yorgos Lanthimos, sorti en décembre dernier), que je n'ai toujours pas vu.

 

Dernièrement, on m'a proposé de voir des films de Wakamatsu. Celui que je voulais absolument voir, c'est celui qui a été interdit en France. Je me suis toujours dit que si le film avait été interdit dans les années 70, c'est qu'il devait être trop abouti et trop intelligent pour l'époque. Je viens de le voir, c'est un chef-d'œuvre. Souvent, quand un film est banni ou interdit, c'est qu'il peut véhiculer quelque chose de très voire trop fort. Bizarrement, un des films que je ne trouve pas scandaleux mais qui a le plus retourné de gens - du moins, depuis que j'ai conscience du dispositif de commercialisation de films - c'est L'exorciste. Quand j'étais gamin, je me souviens que la bonne de mes parents ne voulait pas le voir. A ce moment-là, plein de gens me parlaient du film et en étaient effrayés rien qu'en prononçant le titre. De la même façon que si certains entendaient la musique de Mike Oldfield dans la rue, ils changaient de trottoir. J'ignore si depuis la sortie de L'exorciste, j'ai entendu parler d'un film qui ait autant troublé les gens. Cannibal Holocaust avait été un semi-scandale, La Grande Bouffe avait fait scandale à Cannes. Mais les films vraiment scandaleux sont le plus souvent interdits. Mad Max avait été interdit en France pendant un certain temps avant d'être relaxé. Massacre à la tronçonneuse pouvait effectivement choquer les gens. Je pense que le plus grand et le plus beau scandale de l'histoire du cinéma, c'est Un Chien Andalou. Un vrai scandale, parce que Buñuel et Dali sont arrivés par la petite porte, dans un cadre bourgeois, sans que personne ne les attende et que leur film était vraiment radical. J'imagine les gens qui à l'époque étaient venus voir un court-métrage et qui ont vu un œil coupé en deux... Buñuel et Dali avaient vraiment tapé super fort..." G. N.

 

unchienandalou13UN CHIEN ANDALOU & L'AGE D'OR

En son temps, L'âge d'or a presque autant marqué qu'Un Chien Andalou. Pour commencer, c'est le premier film parlant de Buñuel. Ensuite, il reprend la structure narrative du précédent court - qui devait d'ailleurs à l'origine s'appeler "La bête andalouse". Enfin, il a provoqué lors d'une avant-première l'ire des ligues d'extrême droite qui ont attaqué la salle de cinéma et lacéré plusieurs toiles surréalistes exposées dans l'entrée. Loin d'être annulées, les projections ont finalement repris mais sous la protection de la police. Le scandale poursuit Dali et Buñuel lorsque la sanction tombe comme un couperet le 10 décembre 1930 : L'âge d'or est interdit de projection. Il faudra attendre 1981 pour que cette interdiction soit levée. Soit deux ans avant la mort de Buñuel.

 

GORGE PROFONDE

Gorge Profonde reste l'un des films les plus rentables de l'histoire du cinéma. Ancien coiffeur pour dames new-yorkais, le réalisateur Gerard Damiano l'a tourné pour seulement 25 000 dollars. Le succès fut tel qu'il a généré pas moins de 600 millions de dollars de recettes à travers le monde. Tourné en seulement six jours, ce film à pitch (une femme découvre que son clitoris est situé dans sa gorge) provoque un scandale et va jusqu'à emmener ses acteurs devant le tribunal. Aux Etats-Unis, 22 états l'ont interdit, 10 copies furent classées X, tandis que 5 copies ont été édulcorées afin qu'il puisse être vu par des adolescents de moins de 17 ans accompagnés d'un adulte. Retournement de situation : il a suffi qu'un article dans le New York Times démontre la charge sociale derrière les images sulfureuses pour que Gorge Profonde devienne un phénomène. Warren Beatty, Jack Nicholson et même Jackie Kennedy ont été les premiers à le soutenir. Depuis l'affaire du Watergate, Bob Woodward et Carl Bernstein, deux journalistes du Washington Post, se sont servis du titre du film pour désigner leur source dans le scandale autour de Nixon. Accessoirement, il est sorti dans une période post-Woodstook de libération sexuelle. L'époque a les films qu'elle mérite.

 

LA MAMAN ET LA PUTAIN

Des plans qui durent et enregistrent les pulsations et les crispations passionnelles dans un regard, un geste, une attitude. Avec une élégance folle, Eustache creuse un sillon obsessionnel, en l'occurrence celui des amours folles. À sa sortie, le film crée un scandale pour différentes raisons. Tout d'abord, son titre. Ensuite, ses affiches vantant les joies du triolisme ou encore sa thématique jugée réactionnaire par la génération soixante-huitarde. Enfin, sa liberté totale, au sens propre, dans le ton et les images. Dommage que les aveugles et les sourds n'aient pas été sensibles aux inoubliables larmes de Françoise Lebrun lorsqu'elle récite, à la fin du film, le texte du personnage de Veronika.

 

lasttangoinparis01 LE DERNIER TANGO A PARIS 

Une rencontre à Paris : Maria Schneider, une jeune française cherchant un appartement, et Marlon Brandon, un Américain un peu paumé de vingt-cinq ans son aîné. Ils ne connaissent rien l'un de l'autre, ils savent juste qu'ils ont envie de baiser, d'oublier (un peu) et de se perdre (beaucoup). En 1973, lors de sa sortie dans les salles françaises, Le dernier tango à Paris, de Bernardo Bertolucci - dans sa meilleure période - enregistre en surface le tumulte charnel, les corps qui s'électrisent, la mélancolie qui presse l'âme. En profondeur, c'est avant tout un drame cru et cruel, presque romantique, sur l'incapacité d'oublier une précédente relation amoureuse, surtout lorsque celle-ci s'est soldée par un suicide. Le sexe est une région expiatoire, une ligne de fuite salvatrice où la nécessité de baiser éloigne de la mort ("J'ai fait l'amour, j'ai fait le mort" chantait Bashung). Plus encore que sa partenaire, traumatisée par cette expérience, en raison de la fameuse "scène du beurre", c'est Marlon Brando, impérial, peut-être dans son plus beau rôle au cinéma, qui impressionne. Toute la détresse du personnage passe par le visage de l'acteur, inconsolable. Encore une fois, derrière la provoc apparente, une oeuvre d'une infinie tristesse... 

 

salopic02 SALO OU LES 120 JOURNEES DE SODOME

Grand admirateur du film, Gaspar Noé avait déclaré lors de la sortie du DVD que Pasolini aurait pu être assassiné pour avoir commis Salo et les 120 journées de Sodome, adaptation du roman de Sade, sortie dans les salles quelques jours après sa mort la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Pasolini y tue la trilogie hédoniste de la vie et de ses plaisirs licencieux (Le décameron, Les contes de Canterbury et Les mille et une nuits). Si dans le roman d'origine Sade instaurait le point de vue moral sur une représentation éthique du fascisme, Pasolini optait pour une structure narrative en épisode alternant récit et action, induisait le redoublement des images du film (miroirs, cadres et tableaux, souci de la théâtralité et de la mise en scène chez les bourreaux). On oublie trop souvent d'évoquer à son sujet la poésie monstrueuse qui émane de cette œuvre traumatisante redevable à Kafka, Baudelaire, Lautréamont ou encore Cocteau. Pasolini use du Grand Guignol, des déguisements, du travestissement ou même la nudité pour explorer toutes les formes de violence. Violence d'un récit qui s'autorise même à brouiller la frontière manichéenne entre le bourreau et la victime. Conséquence d'une œuvre riche et obscène au sens premier (sur le devant de la scène) dont on n'a pas fini d'épuiser les sublimes horreurs. 

 

orange_mecanique_3 ORANGE MECANIQUE

Dans un futur assez proche, Alex, jeune chef d'une bande de voyous, sème violence et terreur au hasard des virées des droog s: un clochard ivrogne, un couple dans sa maison isolée en font, entre autres, les frais, avec une brutalité exceptionnelle. Mais le délinquant est arrêté : pour le maître de la psychanalyse du moment, il sera le cobaye d'une cure de décriminalisation et de désexualisation. Après un séjour en prison, on va le conditionner: c'est une cure de désintoxication de la violence. Alex commence alors à parcourir à l'envers le chemin qui l'a mené dans le laboratoire. On lui rend sa liberté après une dernière épreuve publique où il lèche les bottes de l'homme qui vient de le rosser et où il est incapable de répondre à l'appel d'une fille nue qui s'offre à lui. Il va essayer alors de se suicider. Avant d'être un film ultra-violent tiré du roman de Burgess qui cherche à indisposer le spectateur, Orange Mécanique prend l'itinéraire d'Alex comme parabole sociale. Au départ, il ne fait aucune distinction entre le bien et le mal, réduit à l'état de bête inhumaine dans un environnement où tous les excès sont autorisés. La partie thérapeutique suite à la case prison répond à une envie de ranger cette bête dans un habit social. La socialisation répond à la civilisation. La maladie qui s'ensuit est la névrose même de la civilisation qui est imposée à l'individu. Le générique de fin sur fond du standard jovial Singing in the rain est une marque d'ironie : le spectateur est invité à se méfier des forces obscures qui cherchent à amadouer notre identité. La seconde partie où le personnage principal passe d'arrogant à larve résume l'impact d'une société violente. Ce n'est pas l'individu qui est violent mais la société qui le corrompt. Les clochards se vengent et deviennent aussi menaçants qu'Alex. A la sortie d'Orange mécanique, beaucoup ne s'intéressent qu'au rideau de fumée des images sans chercher à creuser une réflexion intemporelle sur toutes les formes de délinquance. Les débordements générés par la sortie du film (jeunes voyous qui reproduisent les actes des droogs sans opérer de distinction entre réalité et fiction) ont profondément affligés l'auteur qui n'a pas maîtrisé la puissance de son discours.  

 

la_grande_bouffe_2LA GRANDE BOUFFE

Un pilote de ligne (Marcello Mastroianni), un juge d'instruction (Philippe Noiret), un restaurateur (Ugo Tognazzi) et un journaliste télé (Michel Piccoli) s'enferment dans un manoir pour un séminaire gastronomique avant de se fourvoyer dans les excès. Ils sont rejoints par Andréa Ferréol, une institutrice paumée qui représente à la fois l'image de la mère, de l'enfant mais aussi de la putain. Le plaisir a son prix et le gavage, ses conséquences. Comme toujours chez Marco Ferreri, la provocation de surface dissimule un malaise social. Ce suicide collectif place ceux qui y participent au rang de victimes du consumérisme. Cette idée est déjà ostensible dès les premières images : le départ en week-end ressemble pour chacun à une scène d'adieu. Il n'est pas interdit de comparer La Grande Bouffe et Salo ou les 120 journées de Sodome où quatre détenteurs du pouvoir décident de passer cent vingt journées dans un grand château pour y assouvir leurs fantasmes sadiques. Pasolini proposait à travers des atrocités une métaphore de ce qu'a été la dissociation nazi-fasciste et de ses crimes contre l'humanité. En comparaison, La Grande Bouffe prend tout son sens cruel avec la conclusion où des bouchers déposent des tas de viande dans le jardin, dans la terre et même sur les branches d'arbre. La vision de ces bouts de chair dispersés devient la représentation picturale et surréaliste d'un monde envenimé par sa propre laideur. En visant l'obscénité au sens premier («sur le devant de la scène»), Ferreri filme la destruction des corps et fouille la beauté dans la laideur. Certaines répliques ("Le corps de la femme est une vanité" ; "ça, c'est de la bonne viande") et certaines scènes (Ferreol utilisée comme rouleau à pâtisserie, Piccoli qui tient une tête de porc) continuent de hanter les mémoires et méritent à elles-seules de revoir ce classique des années 70 ayant fait scandale lors de sa présentation au festival de Cannes. 

 

L'empire des sensL'EMPIRE DES SENS

Peu de temps après avoir dissous sa compagnie de production Sozosha, Oshima rencontre à Paris le producteur et distributeur Anatole Dauman qui lui propose de réaliser un film pornographique à partir d'un fait-divers ayant défrayé la chronique au Japon dans les années 30 (une jeune servante d'auberge, retrouvée avec les parties génitales sectionnées de son amant dans son kimono). Ce sera L'empire des sens. Nagisa Oshima y sonde la nature d'une passion où l'amour fou n'a jamais tutoyé d'aussi près la mort, rangeant au passage les productions de la Nikkatsu chez David Hamilton. Pour être conforme au projet (des scènes de sexe non simulées), il contourne la législation japonaise et fait développer les négatifs en France. Présenté au Festival de Cannes en mai 1976, le film connaît un triomphe à sa sortie en France en septembre de la même année. Au Japon, il reste encore aujourd'hui censuré dans les parties les plus explicites. En juillet 1978, le livre du tournage du film est saisi par la police nippone qui poursuit le cinéaste et l'éditeur du livre pour obscénité. Il faudra attendre quatre ans plus tard et des dizaines de plaidoyers de la défense pour que le cinéaste et l'éditeur soient relaxés de toute responsabilité.

 

cannibal_holocaust_hautCANNIBAL HOLOCAUST

Il y a deux histoires dans Cannibal Holocaust. La première montre le professeur Monroe, anthropologue de renom, qui part à la recherche de deux journalistes et deux caméramans de télévision qui ont disparus dans la jungle Amazonienne. Volontairement étirée, elle sert à faire patienter le spectateur jusqu'à la seconde où l'on découvre des rushs de leur expédition. Toutes les scènes chocs du film sont consciencieusement placées à la fin pour que le voyeur qui somnole en chacun soit obligé de rester dans la salle (l'anthropologue qui lance "Si vous aviez tout vu, vous seriez d'accord avec moi"). Si Cannibal Holocaust se détache du lot (Faces à la mort et autres Mondo), c'est notamment grâce à l'ambiguïté du propos : même Ruggero Deodato ne sait plus où se placer par rapport à ce qu'il propose, entre une volonté évidente de filmer le pire et une envie un peu hypocrite de moraliser. Au moins, il n'a pas usurpé sa réputation de film scandale. A la sortie du film en 80, certains ont tellement cru que ça s'était réellement produit que l'on a demandé au réalisateur de prouver l'existence des acteurs. Depuis, Le projet Blair Witch et Paranormal Activity en ont profité. En Grande-Bretagne, où il fut censuré, ce sont les actes de torture sur les animaux qui sont pointés du doigt (les singes, les jaguars, les sangsues y passent...). A chaque fois qu'on lui pose la question, Deodato s'en sort en répondant qu'il a respecté les quotas de chasse délivrés par les autorités. Encore aujourd'hui, la scène de la tortue, longtemps coupée, continue de provoquer des débats animés.

 

la_derniere_tentation_du_christ_1 LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST

Scorsese avait ce projet depuis le début des années 80. Il était logique que, marqué comme il l'est par la religion catholique, dont la morale marque toute son œuvre, il se confronte un jour directement au sujet. Ce sera donc avec ce film étrange qui souleva une immense controverse à sa sortie. Plusieurs cinémas furent brulés par des catholiques intégristes et il fut généralement condamné par l'église. Le roman déjà sulfureux de Nikos Kazantzakis prenait le parti de présenter le Christ comme un homme. A sa sortie, les réactions furent vives et extrémistes et le scandale retentissant, avec une violence que le cinéaste n'avait pas anticipé. Pourtant, Scorsese ne s'inspire pas des évangiles mais se base sur le dilemme d'un être écartelé entre sa part humaine et sa part divine. Peut-être ne lui a-t-on pas non plus pardonné la représentation sexuée de Marie Madeleine.

 

Tueurs nés, Robert Downey jrTUEURS NES

"Cela faisait 2 ans que tout me dégoûtait" : C'est ainsi qu'Oliver Stone explique la génèse de Tueurs Nés, un grand film hypocrite qui a essayé de profiter de la mouvance initiée par Quentin Tarantino avec Reservoir Dogs. La dénonciation de la surmédiatisation omni-présente s'apparente plus à un leurre pour duper la censure américaine qu'au sujet. Film expérimental à plus d'un titre - exploitant absolument tout ce que la mise en scène peut offrir, tous les filtres, tous les traitements, avec un nombre de plans insensé -, préfigurant la nouvelle griffe Stone (il délaisse le film de guerre pour le western urbain, avant U-turn et L'enfer du dimanche), Tueurs Nés fait consciemment de son spectateur une sorte de cobaye qu'il bombarde de plans et d'images, projetant d'autres images dans les fenêtres, sur les façades, utilisant des images subliminales... Tout est fait pour simuler cette société d'images où il est impossible de faire la part des choses et où deux tueurs en série complètement destroy, perturbés et à la philosophie plus que simpliste, peuvent devenir des héros populaires, des icônes (alors que ce ne sont que deux abrutis défoncés en permanence et animés d'une barbarie idiote). Là où le film est plus ambigu, c'est qu'à travers ces images montées comme des rafales de mitraillette, le couple de Mickey et Mallory devient presque séduisant, cool. On se retrouve pris au piège de ce qu'on est censés dénoncer. On se souvient de l'épisode sitcom de l'enfance de Mallory avec son père dégueulasse et incestueux et les rires enregistrés qui ponctuent la scène. Il y a aussi le personnage du journaliste sans vergogne campé par l'excellent Robert Downey Jr, ou le directeur de prison sadique et caricatural campé par le cabotin Tommy Lee Jones, où encore le flic Scagnetti totalement détraqué (interprété par le délicieusement déjanté Tom Sizemore)... Bref, tous ces personnages (à l'exception notable et révélatrice de l'indien en dehors de cette société d'images incontrôlées) sont pires que le couple assassin, ce qui les rend finalement assez sympathiques. C'est la cause du scandale à la sortie du film. On n'a pas suffisamment vu que tout était du point de vue des tueurs nés (comme la scène d'ouverture et les multiples tonalités dans le restaurant, le suggère). Par conséquent, tout est déformé. Certains ne le lui ont toujours pas pardonné.

 

funnygamesfr_19FUNNY GAMES

Deux adolescents trucident des riches dans leurs baraques luxueuses et isolées. Et pas n'importe quels ados: ils sont complètement déshumanisés (aucune compassion), pourvus de gants blancs (on ne laisse pas d'empreintes), de pseudos évocateurs (Beavis et Butthead) et éprouvent une passion pour tout ce qui tourne autour du sadisme. Du coup, quand ils torturent quelqu'un, ils n'abrègent pas ses souffrances. Funny Games joue dans le registre de la déréalisation de la violence, et souligne (deux fois plutôt qu'une) comment la violence peut être véhiculée par les images. Nous avions les prémisses de cette réflexion dans Benny's Video où la perte de repères est due aux rapports troubles que le jeune Benny entretient avec le tube cathodique. Funny Games est également une analyse de l'inconscience et de la monstruosité. En montrant tout cet étalage de violence, Haneke dénonce le voyeurisme du spectateur. Petit scandale au festival de Cannes, lors de sa présentation en 1997. 

 

crashpic01CRASH

Avec Crash, Cronenberg a pris des risques monstrueux en transposant le roman culte et a fortiori intouchable du britannique James Graham Ballard, devenu au fil des années un classique de la science-fiction. A travers un récit d'anticipation sur les dangers de la technologie contemporaine et les effets qu'elle peut engendrer sur le corps humain, l'écrivain imaginait une nouvelle forme de fétichisme lié aux accidents de la route. Plus de vingt ans après, Cronenberg est resté fidèle à cette conception en représentant avec une rigueur de psychopathe le plaisir, la jouissance et l'extase sexuelle à travers des tumeurs, des cicatrices et de la tôle froissée. On n'est pas si loin de la thématique du Testuo, de Shinya Tsukamoto qui proposait une fusion androïde entre l'homme et la machine avec les mêmes connotations sexuelles. Mais avant de devenir des machines ambulantes qui ne contrôlent plus leurs corps, les personnages de Crash ont encore la possibilité de changer leur vie et d'échapper au gouffre qui les attend. La Croisette se souvient encore des sifflets lors de la projection de presse pendant le festival de Cannes.

 

 

ANTICHRIST

Plus encore que Baise-moi et Ken Park qui partagent le point commun d'avoir été interdits aux moins de 16 ans en salles avant de l'être aux moins de 18), le dernier scandale de cinéma en date, c'est Antichrist, de Lars Von Trier. Après la perte accidentelle de leur enfant, un thérapeute (Willem Dafoe) emmène sa femme (Charlotte Gainsbourg) dans un chalet perdu en forêt, pour tenter de conjurer leur chagrin. Ne maîtrisant plus sa femme inconsolable, il rejette toute la culpabilité de son échec sur elle. Dans Antichrist, la nature devient l'église de Satan, les femmes deviennent des sorcières sous le regard impuissant des hommes et les animaux annoncent que le chaos règne. Le climat anxiogène et la lenteur hallucinée suspendent le temps pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Le problème du couple, c'est qu'il remonte le temps bien avant le traumatisme et leur tristesse est tellement intense qu'elle réveille des mythes ancestraux. Au sommet de ses expérimentations formelles, Lars Von Trier part d'un argument de film d'horreur mélodramatique (un couple se décime dans les bois après avoir vécu l'impossible) pour en tirer une histoire d'amour gothique et romantique. Exterminé au festival de Cannes en 2009, il connaît le même parcours - artistique et critique - que Edvard Munch en son temps. Sa force, c'est également de proposer une représentation de l'invisible et de la subjectivité au cinéma. Par exemple, tous les animaux (une biche, un renard, un corbeau) sont perçus par l'homme et lui seul, pour suggérer qu'il est contaminé par la folie. Un faux flash-back situé vers la fin montre qu'il se convainc tout seul que sa femme a vu leur enfant se jeter par la fenêtre pendant qu'ils faisaient l'amour. Ne dit-on pas que les films essentiels sont souvent ceux qui ne font pas l'unanimité ?

 

Propos recueillis par Romain Le Vern

 

 


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