Aujourd'hui,
Looker, thriller d’anticipation pop séduisant réalisé par Michael Crichton, paraît daté. A l’époque, il fit son petit effet en décrivant sur un mode ludique les dérives d’une société assujettie aux images, aliénée par la publicité, obnubilée par les apparences. Il y a peu, la Warner l'a sorti en zone 1 dans un format panoramique 2.40:1. Sachez juste que ce film vient de paraître en zone 2 chez
Seven7Sept dans son format cinéma respecté, c’est-à-dire en 2.35.
A Beverly Hills, un plasticien doit retoucher des mannequins qui se plaignent de leur physique de rêve. Rien de grave jusqu'au jour où deux de ses patientes sont retrouvées mortes. Des indices laissés sur place donnent à penser que le plasticien de ces dames les a assassinées. Lui assure le contraire. Innocence qui se confirme lorsqu’il devient le témoin du meurtre d’une troisième patiente. Pour traquer le responsable de son malheur, il enquête avec le dernier mannequin encore en vie et découvre au fil de son investigation que les trois nanas défuntes ont travaillé pour le compte d’une société (
Digital Matrix). Une boîte qui prépare un nouveau procédé de publicité hypnotisante, conçu pour servir la soupe à un candidat très louche pour la présidence. L’intrigue allusive de
Looker cache sous ses apparats voyants une métaphore sur une humanité robotisée où les publicités abrutissent les masses, où les mannequins anorexiques ne servent plus à rien (raison de leur liquidation presque invisible) et où l’on peut générer un acteur de synthèse en digitalisant un être humain (un peu à la manière de Pacino qui manipule Hollywood avec son actrice irréelle dans
S1m0ne). Après avoir vu ce film, vous pourrez éteindre votre télévision et reprendre une activité normale. Oui mais laquelle ?
Non, ce n'est pas Sidney Lumet (
Network) ni même David Cronenberg (
Videodrome) derrière la caméra mais Michael Crichton, écrivain notoire et cinéaste mineur qui peut être décrit comme une sorte de Stephen King. Au moment de travailler sur
Looker, il passait son temps entre l’écriture de romans et la réalisation de films. Lui qui venait deux ans auparavant de réaliser
The great train robbery, avec Sean Connery et Donald Sutherland, et voulait proposer
Congo, tiré de son propre roman (un projet qui sera finalement confié 15 ans plus tard au réalisateur Frank Marshall). Comme son confrère, il arrive régulièrement que ses romans deviennent des films. Sa plus célèbre réussite, c'est d'avoir imposé
Jurassik Park, d'autant que son premier long métrage,
Westworld, peut être considéré comme le brouillon du block-buster de Steven Spielberg. On peut également citer d’autres travaux d’adaptations comme
The Andromeda Strain, par Robert Wise;
Rising Sun, par Philip Kaufman; ou encore
Le 13ème Guerrier, de John McTiernan. Avec ce
Looker, pur produit de divertissement qu’il a spécialement écrit pour le cinéma, Crichton a voulu utiliser une thématique qui l’a toujours passionnée: l’arrivée de nouvelles technologies et leurs conséquences délétères sur l'espèce humaine si elles sont utilisées à mauvais escient. Il raconte le combat de l’homme contre la machine et donc celui qui oppose la surface et la profondeur sans donner toutes les réponses aux questions.
Michael Crichton avait exploré la veine du chirurgien confronté aux décès étranges de ses patientes et traqué par un tueur en série coriace dans
Coma, un thriller médical plus maîtrisé que
Looker, adapté d'un roman de Robin Cook. Avec le recul, on peut se demander si les films de Crichton ne sont pas, finalement, des déclinaisons plus ou moins inspirées de son
Mondwest où un argument scientifique servait déjà de moteur à une intrigue riche en zones d’ombre et où s’exprimaient les mêmes obsessions de la perfection comme quête suprême du Graal et de l’apparition de nouvelles technologies. Des obsessions sans doute héritées de ses études de médecine à Harvard. En filigrane, il met en exergue l'émergence des ordinateurs, l'importance de l'espace virtuel, le pouvoir de la publicité, l'envahissement d'une culture visuelle. Et ose traiter de la chirurgie esthétique, des années avant les déclinaisons télévisuelles (
Nip/Tuck), ou même cinématographiques (
Time, très récemment,
Body Melt très anciennement) mais avec moins de fantaisie qu'un Terry Gilliam sur
Brazil. Elle traduit ici les angoisses d’une société d’apparence prompte à défier la nature. Différents contrepoints (un couple qui regarde la télé en oubliant de s’occuper de leur enfant) ou points de vue mettent en valeur la description d’un microcosme. A savoir la petite communauté huppée des collines de Beverly Hills, engluée dans la superficialité.
Looker se nourrit de fantasmes humains qu’il cherche à pervertir. Malgré (ou grâce à) quelques effets cheap, l'humour noir volontaire cherche à tordre le cou à la charge par trop sérieuse. Le recours au ralenti que certains trouveront facétieux appuie une réflexion sur le temps (le pistolet révolutionnaire) et certaines astuces (les cartes magnétiques, les lunettes, les robots domestiques, la mise en abyme finale dans le studio de télévision) restent toujours aussi amusantes. La faiblesse de l'ensemble réside peut-être dans le fossé entre la forme (très marquée par les thrillers US des années 70) et le fond (cherchant à stigmatiser un mal futuriste). On peut aussi noter un léger manque d’envergure dans le dernier tiers. Un défaut qui a une qualité, celle de donner au film un rythme singulier, sinueux. Le discours sur la théorie du complot et la manipulation des masses à travers le prisme publicitaire demeure intact, pertinent, moderne. Parce que toujours aussi actif à la télé comme sur Internet (nouveau média qui devrait inspirer tous les nouveaux Crichton de la série B). Aujourd’hui, il suffit de voir comment les informations sont propagées, transformées, amplifiées ou censurées pour comprendre à quel point le spectateur est le premier floué.

Si on ne trouve rien à redire sur ce que Crichton raconte (un peu comme dans le très bizarre troisième épisode de
Halloween, baptisé "le sang des sorciers" où le propos sur le danger de la pub est hélas totalement hors sujet pour la saga qu'il prétend enrichir), on peut cependant discuter l’efficacité de l’identité visuelle, malgré quelques fulgurances (les dix premières minutes entre dérision et frisson avec une utilisation consommée du hors champ), malgré les sacrés efforts du chef-opérateur Paul Lohmann, malgré son jeu proche de Argento sur des couleurs flashy pour appuyer l’ambivalence d’un univers aussi attractif que putride... Pourtant, malgré ses faiblesses, le film rend nostalgique d’un cinéma riche en propositions fraîches avec une intrigue construite avec plus de ludisme que de cohérence, pimentée par la présence de somptueuses créatures souvent dénudées et de la musique eighties popeuse signée Barry De Vorzon et Sue Saad. De plus, la réunion d’acteurs venus d’horizons différents ajoute au plaisir presque coupable: le british Albert Finney en plein revival fantastique dans la peau d’un antihéros; le ricain James Coburn en magnat cynique pourri jusqu’à l’os; ou, encore, la frêle Susan Dey en poupée Barbie désabusée à qui l’on a greffé un cerveau.