Ce n’est pas une interview, pas vraiment une conférence de presse non plus car nous ne sommes qu’une douzaine de journalistes, on appelle donc cet intermédiaire "table ronde". Et peu importe que la petite table basse qui nous sépare du canapé style Louis XV ne soit pas ronde mais rectangulaire, le plus important c’est que l’un des plus grands comiques américains vivants arrive, accompagné d’une jeune réalisatrice destinée à une carrière digne de son père : Bill Murray et Sofia Coppola, venus à Paris pour la promotion de
Lost in translation (dans les salles le 07 janvier 2004).
Bill Murray essaie de répondre à la première question en français, qu’il avoue mieux parler que le japonais… mais finalement n’insistera pas trop longtemps. Habitant Rome, l’italien n’est déjà pas une mince affaire pour ce natif de la banlieue de Chicago. Bill explique ainsi que ce fut une lente séduction entre Sofia et lui. Insisté pendant six mois pour qu’il lise le scénario, il ne pouvait croiser quelqu’un qui ne lui dise : "Au fait, tu sais que Sofia Coppola a un scénario pour toi ?". Acceptant finalement de le lire il fut touché. Contrairement à l'intimité d'une interview tête à tête, les sujets peuvent parfois déraper. Bill parle de la pluie et du beau temps et quand un journaliste lui demande si depuis la sortie de
Lost in Translation on lui a proposé de tourner dans une publicité pour un whisky, il répond, déçu, que non et pourtant il ne cesse de boire autant d’alcool qu’il le peut…
Scarlett Johansson dans LOST IN TRANSLATION (2003)Star de cinéma sur le déclin, Bob Harris (Bill Murray) vient en effet à Tokyo avec pour but de tourner dans une pub pour une marque de whisky. Sa place devrait être avec sa femme qui l’appelle sans cesse pour un rien, ou avec ses enfants qui grandissent. Il pourrait chercher un rôle gratifiant mais non, l’appât de l’argent facile l’a amené à fuir pour un court moment cette vie ne le réjouissant guère. Dans son hotel de luxe, il rencontre Charlotte (Scarlett Johansson), une jeune américaine accompagné de son mari photographe (Giovanni Ribisi), plus intéressé par son travail que par elle. Entre Bob et Charlotte va se développer une relation ambiguë, entre amitié et amour, dans cette ville si loin de leur quotidien morose.
Anna Faris, Scarlett Johansson et Giovanni Ribisi dans LOST IN TRANSLATION (2003)Surpris qu'on lui propose de jouer un personnage d'une cinquantaine d'années, Bill Murray est familier à Bob : "D’habitude, on me propose des rôles beaucoup plus jeunes" dit-il, pince-sans-rire, "Ce film ne touche pas que les comédiens mais tous ceux qui ont voyagé et qui connaissent cette étrange sensation de se réveiller seul au milieu de nulle part. Ce n’est pas nécessaire d’être connu pour être attiré par quelqu’un, loin de chez soi. Même un homme laid peut trouver une femme. Il n’est pas nécessaire d’être aussi beau que moi." Pris par son enthousiasme, Bill se lance alors dans un charabia incompréhensible, proche du patois, mais vite repris par Sofia qui n’y comprenait pas plus que nous.
"J’étais déjà allé au Japon mais j’ai été agréablement surpris par leur culture très créative. La télévision donne une image assez faussée car on ne soupçonne pas la force de leur imagination" confie Bill, avant que Sofia nous rassure en disant que malgré la pression qui leur pesait dessus en raison du court délai de tournage (27 jours, Ndlr), ils s'est tout de même déroulé dans une bonne ambiance.
Bill Murray dans LOST IN TRANSLATION (2003)A notre tour de nous amuser alors ! "Vous avez cassé le nez de Robert De Niro en tournant
Mad Dog and Glory, dans
Un jour sans fin, vous avez été mordu deux fois par la marmotte : que s’est-il passé cette fois-ci avec Scarlett Johansson ?". Réponse de Bill : "Je tiens à préciser que je n’ai plus de problèmes avec la marmotte, nous sommes réconciliés et sommes devenus amis. Nous avions des scènes difficiles, la pression était terrible et elle avait craqué. Ceci-dit… ses dents sont nettement moins dangereuses que les lèvres de Scarlett." Il prend alors les deux coussins rouges en longueur qui sont aux extrêmités du canapé, les met devant son visage au niveau des lèvres et les bougent en parlant. "Vous voyez! Elle a un air de King Kong tellement elles sont imposantes, mais elles sont aussi dangereuses, donc j’en suis resté éloigné tant que je pouvais. Finalement elle ne m’a jamais frappé et je n’ai pas cassé son nez : il était déjà comme ça quand je suis arrivé sur le tournage ! Et n’oublions pas qu’elle avait 17 ans, je ne voulais pas de problèmes avec la justice japonaise !".
Après s’être amusé avec le micro, après avoir parlé sans rentrer dans les détails des grandes étapes du début de sa carrière (cabaret, télé), Bill Murray déclare que pour
Rushmore, à force d’entendre qu'il allait gagner le Golden Globe du meilleur second rôle, s’en était persuadé et voulait crier à Ed Harris lorsqu’il fut déclaré vainqueur (pour
The Truman Show), qu’ils s’étaient trompés ! Peu surprenant donc qu’il n’attende pas avec excitation une nouvelle très probable nomination (annoncée à l’heure qu’il est). Sa performance reste néanmoins bien réelle : Sofia Coppola a parfaitement su exploiter le talent génial de son comédien, énorme star aux Etats-Unis, moins populaire dans notre pays mais qui jouit d’un respect immense de la part des cinéphiles. Sofia, qui à côté du grand comique captive forcément moins l’attention lorsqu’une question lui est posée, se montre assez calme en cette matinée. Visiblement timide et discrète, elle n’aura pas à parler de son père : voilà une artiste qui s’est fait un prénom.
Scarlett Johansson dans LOST IN TRANSLATION (2003)Une journaliste demande alors à Bill Murray pourquoi il refuse les interviews en tête-à-tête, lui faisant part de sa frustration (que nous partageons...). Le comédien commence par une pirouette et redevient honnête: la plupart des questions sont les mêmes durant toute la promotion, et il essaie d’y répondre de manière plus ou moins différentes. Il ne veut pas s’attarder sur des questions de prix d’interprétation ou d’autres qui ne le mettent pas forcément à l’aise, et préfère limiter ses contacts avec la presse. Un choix à comprendre et à accepter. Il est évident que ce genre d’entretiens n’ajoute rien au schmilblick, mais ne gâchez pas votre plaisir, et surtout ne manquez pas ce si beau film.
Lost in Translation de Sofia Coppola
Avec : Bill Murray, Scarlett Johansson, Giovanni Ribisi, Anna Farris,…
Durée : 1h42
Sortie : 07 Janvier 2004