Luchino Visconti a donné au cinéma des images envoûtantes et proustiennes : il a dépeint l'amour désespéré d'hommes vieillissants (Mort à Venise, Violence et passion) ou la folie d'un roi de Bavière (Ludwig ou le Crépuscule des dieux), un vieux lion aristocratique assistant à l'avènement de la modernité (Le Guépard), une famille allemande déchirée par la montée du nazisme (Les Damnés)... Il est l'un des plus grands cinéastes que l'Italie ait connu, de ses oeuvres d'inspirations sociales et néoréalistes (de La Terre tremble, Bellissima ou Rocco et ses frères), à ses reconstitutions fastueuses et classiques (Senso, L'Innocent).
Luchino Visconti naît en 1906 dans une famille issue de la vieille noblesse italienne (descendant par son père des seigneurs de Milan). Ses parents se rendent fréquemment à la Scala. Il se consacre d'abord à la musique avec quelque succès (jouant du violoncelle). Sa vie sera dès lors liée à la scène, celles de l'opéra (où il mettra la Callas en valeur) et du théâtre. Après s'être passionné un temps pour l'élevage de pur-sang, il rencontre le cinéaste Jean Renoir à Paris et devient son assistant sur Une Partie de campagne en 1936, adaptation d'une nouvelle sensuelle de Maupassant. Suivant Renoir dans ses engagements, il se rapproche de l'extrême gauche. Cela marquera grandement ses débuts de cinéaste. Lorsque la guerre éclate, il s'engage contre le fascisme et est arrêté pour ses convictions proches des communistes. A la fin de la guerre, l'homme de théâtre se consacre enfin au cinéma. Il signe des oeuvres qui demeurent des fleurons du néoréalisme italien.

Grand représentant du néoréalisme
Visconti veut en effet s'attacher à raconter la vie quotidienne de gens simples de la manière la plus réaliste possible, pour briser avec les conventions désuètes du cinéma italien de l'époque. Mais il ne peut mettre en oeuvre en 1943 une approche aussi radicale. Il contourne donc cette difficulté : il adapte Le Facteur sonne toujours deux fois, roman noir américain, mais en retranscrit l'action dans une Italie démunie. Le film s'intitule Les Amants diaboliques. Ce dernier provoquera le scandale par la crudité de son traitement et sa prise directe avec la réalité sociale la plus misérable. Il n'en demeure pas moins une oeuvre fondatrice pour tout un pan du cinéma italien (Rome Ville ouverte de Rosselini suivra ce sillon ainsi que Le Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica). Arrêté par la Gestapo pour des faits de résistance et frôlant le pire pendant sa détention, Luchino se tourne à la fin de la guerre vers le théâtre.
Mais très vite, il reviendra au cinéma avec La Terre tremble en 1948, évoquant la misère de pêcheurs siciliens avec un traitement presque documentaire. Mais une fois de plus et malgré quelques récompenses, le film dérange par sa manière frontale de présenter l'âpre quotidien et la pauvreté de ces gens. L'oeuvre est pourtant belle, avec des acteurs non-professionnels et recrutés sur les lieux de son histoire, conférant toute son authenticité à cette fresque familiale. Luchino Visconti, on a tendance à l'oublier, est avant tout un cinéaste très engagé qui a livré des chefs-d'oeuvre sociaux sans compromis qui lui ont d'abord valu pas mal de quolibets. Dans le meilleur des cas, ses films sont tronçonnés par la censure avant leur sortie, parfois, ils ne sont même pas projetés en Italie.
C'est ainsi qu'il accepte en 1951 de réaliser une oeuvre de commande, Bellissima, où il peut diriger Anna Magnani. Elle est une mère persuadée que son enfant peut décrocher un rôle principal au cinéma et fait tout pour y parvenir. Mais elle découvre l'envers du décor : elle ne rencontre que des gens qui profitent de sa foi dans le talent de sa fille (des acteurs ratés aux producteurs qui s'esclaffent devant le bout d'essai de la fillette). On retrouvera souvent ce portrait désenchanté de la nature humaine dans le monde viscontien. Cette femme se berce également de rêves inaccessibles pour ne pas avoir à affronter une réalité trop cruelle, trait qu'elle partage par exemple avec le héros de Ludwig ou le Crépuscule des dieux.
Culture classique
Senso se place donc dans la continuité thématique de son oeuvre en 1954. Il lui sera beaucoup reproché d'y avoir rompu avec l'esthétique des oeuvres de ses débuts. Pourtant l'amour qu'éprouve l'héroïne pour cet officier autrichien ressemble fort à un fantasme, qui la déconnecte totalement de sa réalité et même de ses convictions. Dans une Venise aux mains des Autrichiens et une Italie secouée par la révolte, elle s'égare dans un amour autodestructeur. Certes ce n'est pas une réalité sociale âpre qui est ici traitée : Visconti aime depuis sa jeunesse les mélodrames, l'opéra et la littérature classique. Cette oeuvre aux vives couleurs en est le témoignage. Mais sous le mélodrame, il y a toujours son impitoyable regard : sur l'amour et ses mirages. Il a d'ailleurs voulu donner à son film une portée plus politique, mais a eu, de nouveau, maille à partir avec la censure. Il enchaîne avec une adaptation de Dostoievski, Les Nuits blanches avec Marcello Mastroianni, transposé à l'époque moderne, dans une ambiance nocturne. On y retrouve des thèmes chers à Visconti : l'amour impossible, la passion qui conduit au bord de la folie.
Cette influence dostoievskienne, on la retrouve un peu dans Rocco et ses frères en 1960 où le personnage du jeune Alain Delon ressemble dans sa pureté à Aliocha dans Les Frères Karamasov. C'est encore une histoire de violence et de passion, mais plongée dans la réalité sociale d'une famille de paysans contraints d'habiter en ville. Ils s'entassent dans un petit appartement. Les destins des frères s'entrecroisent. Leur rivalité va être attisée par une femme (Annie Girardot) et les faire basculer dans le drame. Rocco et ses frères est la confluence de toutes les influences de Visconti (entre tragédie classique et chronique sociale).
En rencontrant Alain Delon, il permet également à Romy Schneider de sortir du carcan de ses premières années, la dirige et la façonne dans Dommage qu'elle soit une putain au théâtre. Il retrouve Delon et lui offre l'un de ses plus beaux rôles dans Le Guépard en 1963. Visconti a le don de distribuer des rôles à des acteurs inattendus et de les révéler sous un nouveau jour. Burt Lancaster en est un exemple éclatant. Il incarne ici un homme d'une grande noblesse, vivant une époque en plein bouleversement. Son neveu Tancrède (Delon) représente la modernité. Il s'engage avec feu dans la révolution garibaldienne. Le vieux seigneur voit peu à peu son monde se volatiliser, les nouveaux notables devenant les vulgaires banquiers : Claudia Cardinale est la fille sublime de l'un d'entre eux, elle va évidemment séduire le jeune Tancrède. Visconti est un cinéaste paradoxal, on connaît sa sensibilité sociale. Pourtant, nul mieux que lui n'a filmé les fastes du temps jadis et suggéré avec tant de souffle la nostalgie qu'on pouvait éprouver devant ces raffinements disparus.
Il retrouve Claudia Cardinale en 1965 pour Sandra, une oeuvre beaucoup plus proche de sa veine réaliste où une femme revient sur les lieux de sa jeunesse et renoue avec Gianni son frère tourmenté. On retrouve le goût du cinéaste à évoquer les tourments enfouis dans le passé, déchaînant les passions. Car Visconti est avant tout un cinéaste de la fièvre. Il retrouvera ainsi Marcello Mastroianni pour portraiturer le héros déserté de tout sentiment et dominé jusqu'au bout par l'indifférence dans L'Etranger, adapté du roman de Camus.
Fatals égarements
Luchino Visconti a été pendant la guerre grandement menacé par les fascistes et a subi la menace de la Gestapo. En 1969, il livre une fresque dérangeante, Les Damnés, où une grande famille allemande se laisse peu à peu gagner par le poison du nazisme. Ce film est également celui d'une rencontre : celle du cinéaste avec Helmut Berger. Le jeune homme a la tâche délicate d'incarner Martin, perturbé, inquiétant et incestueux. Comme il l'a fait dans Le Guépard, Visconti suggère une époque bouleversée à travers les rapports complexes d'une famille (avec une Charlotte Rampling déjà intense). La séquence de la Nuit des longs couteaux n'en demeure pas moins spectaculaire de décadence et de barbarie. La folie de Martin finit par contaminer tous ceux qui l'entourent, à l'image du nazisme s'étendant sur le pays.
Avec Mort à Venise, Visconti adapte le chef d'oeuvre de Thomas Mann et se l'approprie. Et l'on voit Dirk Bogarde dans l'un de ses plus beaux rôles, vivant un amour sans espoir pour un jeune homme d'une grande beauté. L'oeuvre est anachronique en 1971. D'un rythme lent, elle est une errance mélancolique et souligne la profonde tristesse d'un homme vieillissant et proche de la mort. Sa passion pour le jeune Tadzio ressemble à un adieu au monde et à toutes ses grâces. Il jette surtout un dernier regard sur l'arrogance et l'insouciance de la jeunesse. Cela sera également le sujet de Violence et passion en 1974, où un vieil aristocrate campé par Burt Lancaster tombe sous le charme et se laisse envahir par un jeune homme moderne et tapageur (Helmut Berger).
En 1973, Visconti signe sa reconstitution la plus fastueuse en évoquant la vie du roi Louis II de Bavière : Ludwig ou le Crépuscule des dieux. Il confie le rôle principal à Helmut Berger. Ce monarque amoureux des arts sombre peu à peu dans l'extravagance la plus extrême. Il se réfugie dans le monde factice et wagnérien qu'il s'est bâti à grands frais. Incapable de fonctionner dans la réalité, il nourrit un amour platonique pour sa cousine Sissi, impératrice d'Autriche. Elle considère d'abord le jeune homme avec ironie et amusement. Romy Schneider reprend pour Visconti, son mentor, le rôle qui l'a rendue célèbre. Cela permet à l'actrice de rendre enfin justice à son personnage dans toute sa complexité. L'oeuvre est à l'image de son sujet, hors normes dans le faste des décors comme dans les passions de son héros. On a souvent réduit Visconti à la richesse des cadres qu'il a pu célébrer, mais sa préoccupation demeure les tourments de ses personnages.
Après avoir abandonné un projet depuis longtemps envisagé, une adaptation de A la recherche du temps perdu (une influence proustienne que l'on ressent souvent dans son cinéma), Visconti réalise son dernier film en 1976, L'Innocent. On y retrouve l'ambiance qu'il envisageait pour sa vision de Proust (celle de la fin du XIXe siècle). Mais il y a toujours cette peinture impitoyable et cruelle des rapports humains qui fait toute la singularité du cinéaste : il conte de nouveau une histoire d'amour violente, intense, âpre et totalement désespérée. La passion revêt toujours chez Visconti un caractère de tragédie absolue qui révèle l'aspect le plus sombre de la nature humaine.
Des milieux les plus défavorisés aux plus nobles, Luchino Visconti a été avant tout l'un de ceux qui ont traduit la désillusion et le désespoir au cinéma. De la nécessité la plus absolue des pêcheurs siciliens à la passion pathétique d'une comtesse, des grands seigneurs vieillissants voyant leur monde disparaître à un monarque se perdant dans les méandres de sa folie, ce cinéaste est avant tout celui de l'innocence perdue.
Bien au delà du néoréalisme puis des fastes qu'il a pu filmer, c'est ainsi qu'il demeure dans la mémoire des cinéphiles ; cet homme raffiné et sensible montrant tout ce qui a pu l'émouvoir, le monde dans lequel il a grandi, toujours prêt à se volatiliser. Il a été, dans son oeuvre, un peu à l'image du noble héros qu'il a mis en scène dans Le Guépard.

