Par - publié le 19 octobre 2006 à 11h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h13 - 0 commentaire(s)
Du 11 au 15 octobre, le Lausanne Underground Film & Music Festival a déployé ses trésors de bizarrerie cinématographique et musicale. Un festival divin comme on aimerait qu'il en existe plus.

Organisé, supervisé, mené de main de maître par Julien Bodivit (et une poignée de bénévoles tous dévoués corps et âme au bon fonctionnement de l'ensemble), ce festival cherche à contrer la grise mine du politiquement correct en conviant des cinéphiles tarés à découvrir quelques curiosités trash, indépendantes, singulières, polémiques et terriblement originales. La nouveauté de l'édition 2006 est venue d'une création artistique: Otage 06, où des participants issus du public (désignés ou non) devaient se prendre au jeu et passer devant la caméra pour improviser des sketchs. L'underground music offrait des prestations souvent impressionnantes d'artistes dissemblables venant représenter différents mouvements: la Poésie industrielle (Genesis P-Orridge, Lydia Lunch), l'Infra noise (John Duncan, Scott Arford), l'Electronique alternative (Quintron & Miss Pussycat), le Hip Hop et la scène rap indépendante (Dj Rupture + Filastine, Kid 606).



Comme chaque année, on a eu droit à une compétition de longs métrages. Logiquement, le prix est allé au meilleur des cinq films proposés: Threat, de Matt Pizzolo, plongée dans le New York des marginaux laissés-pour-compte qui a impressionné par son énergie et sa faculté à nous innoculer de sa haine du monde sans la moindre concession. Ce film-guerilla, tourné dans des conditions dérisoires, underground dans sa forme expérimentale (recours aux filtres, à l'animation) mais aussi dans son fond rageur teinté de nihilisme (les personnages doivent subir la violence au quotidien et se laissent finalement submerger par le chaos) se révèle très prometteur pour son auteur, tout content de recevoir un prix. Les autres films allaient d'un succédané de Russ Meyer (Pervert!, de Jonathan Yudis) à la comédie affligeante (The Evolved: part one, de Andrew Senior et Juohn Turner).

Résumer le LUFF à sa simple compétition serait terriblement réducteur. Une sélection de courts métrages de fiction, d'animation comme expérimentaux attendaient les plus curieux. Jean-Jacques Rousseau était aussi sur le territoire suisse pour présenter quelques uns de ses chefs-d'oeuvre maudits: Furor Teutonicus ou encore L'invasion des succubes. On passera sous silence les qualités réelles de ces films pour parler du cinéaste qui est célèbre pour construire ces récits de manière absurde (ses tournages le sont autant - il donne un coup de feu pour annoncer le début d'une scène). Pendant tout le festival, qu'il aille manger, errer dans l'un des concerts du LUFF ou s'abriter sous la tente réservée aux invités, Jean-Jacques ne quitte pas son passe-montagne et intrigue tous les gens autour de lui se demandant qui peut bien se cacher sous ces traits inquiétants. A chaque fin de projection de ses films (cela se passe dans une petite salle au fond d'une ruelle - quand on l'emprunte la nuit, on se croirait dans Candyman, de Bernard Rose - qui ne contient qu'une petite dizaine de chaises), le réalisateur fait son show et se montre content d'être parmi quelques spectateurs tout en faisant de la publicité pour son groupe - si on y adhère, on a l'immense chance de découvrir tous les films de Jean-Jacques Rousseau en exclu et gratuitement. Le public, lui, se montre enthousiaste à ces facéties communicatives en lui posant des questions sciemment absurdes comme par exemple savoir si ces films n'ont par hasard jamais intéressé les producteurs américains pour faire un remake. Jean-Jacques, impassible, répond que c'est impossible puisque son style est inimitable. On le croit sans peine.



Moins arty que l'édition précédente (loin des documentaires poético-industriels de Ian McCormick), les films présentés ici repoussaient toute forme de barrière morale pour mieux provoquer le spectateur à travers des images potentiellement agressives. A ce sujet, quelques uns d'entre eux se sont fait remarquer: tout d'abord, la séance sXprmntl, qui regroupait trois courts plutôt choquants et un long métrage culte: Vase de noces, réalisé en 1974, par Thierry Zéno: un agriculteur géophysicien, alchimiste à ses heures perdues, vit en ermite entouré d'animaux et s'éprend d'une truie qui donne naissance à trois gorets. La suite est juste terrible. Il s'agit d'un film zoophile qui ose filmer crument une scène d'amour entre un homme et une truie afin d'opposer l'hypersexualité des animaux qui forniquent sans contrainte et la misère sexuelle de l'homme qui ne peut subvenir à ses besoins autrement (Zéno raconte l'histoire d'un homme qui devient bête et d'une bête qui devient homme). Cette chronique suicidaire, qui use du ridicule pour désamorcer la puissance des images, n'échappe pas à un certain sensationnalisme; mais putain, quelle claque ! L'opus, exigeant et inconfortable, recèle de grandes idées de cinéma et des plans fixes qui sont infiniment plus douloureux que les scènes dites chocs. Plus que de la frime, il y a surtout beaucoup de souffrance et une poésie scatologique mue par le désespoir.


Parallèlement, quelques séances spéciales permettaient de découvrir quelques raretés comme l'épatant Vortex, de Beth B. et Scott B, troisième collaboration de Lydia Lunch et Beth & Scott B après Black Box et The offenders. L'intrigue semble exagérement tirée par les cheveux alors qu'en réalité elle est d'une simplicité totale: une détective privée mal réveillée enquête sur une affaire et se confronte à un patron d'entreprise dangereux. Point barre. L'atmosphère presque apocalyptique, la lenteur enivrante, la démarche élégamment nonchalante de Lunch et surtout les effets de mise en scène - discrets mais sublimes comme cette longue plongée sur un ascenseur - confèrent à cette oeuvre rare un intérêt assuré.



Dans la section documentaire, on notera surtout Sexualités Modernes, regroupant quatre docus très spéciaux: Pandrogeny Manifesto, célébration de l'amour et de la liberté identitaire comme sexuelle, sur le définitivement indispensable Genesis P-Orridge et sa mutation sexuelle, en compagnie de sa copine Lady Jaye; Pissies not sissies, docu très gay où un mec prend plaisir à aller mater les mecs dans les pissotières et improvise des situations scabreuses (pisser face caméra ou sucer un mec sur le point de pisser) - avant la projo, le réal, complètement défoncé, filme le public avec sa caméra et l'encourage presque à se toucher pendant qu'il regarde son docu très cul; Hot and Sothered: feminist pornography, de Becky Goldberg, s'attarde sur le désir féminin dans l'industrie porno; et, pour finir, le clou du spectacle: Day's night, de Catherine Corringer, où le cérémonial sadomasochisme règne en maître et l'urologie devient un art de vivre. Dans la salle, ça criait plus que ça rigolait, mais on n'en attendait pas moins de ce festival exquis. Entre autres gateries, on pouvait par ailleurs découvrir la thématique consacrée à L'image trace qui regroupait des artistes comme Jonas Mekas ou encore le mouvement barge Vienna Action Cinéma.



Avant de partir (le ventre plein, merci bien), les festivaliers pouvaient succomber lors de la cérémonie de clôture, à la projection du nouveau Crispin Glover: le bien nommé What is it ?, dont nous vous avions déjà parlé durant Sitges. Vu les précautions de Glover autour de son (très) bel objet, le film n'est pas prêt de sortir dans les salles. Un second visionnage permet de mieux l'appréhender: très référencé, Crispin a construit quelque chose de terriblement excitant si bien que le film provoque la même sensation que voir Eraserhead pour la première fois. Il convoque Jodorowsky, Herzog, Wagner, Korine, Lynch, Manson et nous invite à aller au-delà de ce qu'on nous montre (inutile de déchiffrer le film à travers ses symboles, ici plus esthétiques que politiques). Mais il vaut mieux savoir ce qu'on va voir: dès les premières images, le film qui châtie toute complaisance autobio, mégalo et nombriliste, transporte celui qui accepte de se laisser emporter par la poésie accidentelle et le mélange d'humour corrosif et d'ironie subversive qui tord le cou à l'esprit de sérieux et à la prétention poseuse. La musique, terriblement entêtante, n'en finit plus d'hanter l'esprit et certains détails que l'on ne détecte que passé la surprise (l'homme qui se fait écraser la tête au début est celui qui aura soutenu un black sur le point de se faire lapider). Loin du petit malin qui se complait dans un autisme volontariste, Glover prouve qu'il est un sacré artiste capable d'ausculter comme peu la monstruosité humaine et d'emballer son récit dans un mélo malaisant d'une puissance indiscutable. What is it ? Une bombe donc. Adéquate pour conclure ce festival indispensable à une heure de standardisation extrême...
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