Andy Warhol. Koji Wakamatsu. Damon Packard. Andrew Kötting. Lyold Kaufman. Tous ces artistes étaient célébrés lors de la sixième édition du LUFF (Lausanne Underground Film Festival), manifestation toujours aussi atypique et essentielle qui a eu lieu du 10 au 14 octobre 2007. Comme chaque année, l’ambiance hyper conviviale, proche de celle d’un festival fantasmé, était adéquate pour profiter de raretés pelliculées, de découvertes tous azimuts, de zizique barrée, sans vernis bobo et avec une allergie envers tout ce qui ressemble aux normes. Ça commence à devenir un événement incontournable pour les cinéphiles avides.

C’est avec un plaisir non dissimulé que l’on assiste au festival du LUFF. Pour sa sixième édition, il a confirmé ses qualités «underground» en proposant un programme à la fois riche, pas consensuel et toujours festif avec la volonté farouche d’ouvrir l’œil du spectateur. Le LUFF a compris que sous chaque cinéphile se cache un vrai mélomane et qu’accessoirement il vivait la nuit et pas le jour (la nuit, il fait la fête et profite de l’atmosphère nocturne). Comme d’habitude donc, les projections des films commencent en plein milieu de l’après-midi jusqu’à minuit et la partie musicale prend le relais avec cette année des performances hallucinantes. Commençons par le cinoche, le vrai, celui, offensif et intransigeant qui ne caresse pas dans le sens du poil. A l’heure où les cinéastes en vogue (David Lynch, Francis Ford Coppola, Brian de Palma) reviennent à l’expérimentation rikiki et à des formes audacieuses pour questionner un cinéma de plus en plus formaté, ce festival-là zigzaguant entre éclats du passé (les excentricités Warholiennes) et espoirs d’aujourd’hui (une compétition officielle qui regroupe peut-être les Kenneth Anger de demain) est, comme qui dirait, à la pointe de la nouveauté et de l’innovation. Le dégoût Hollywoodien parcouru par une discrète et candide admiration était incarné par le trublion Damon Packard, hurluberlu tombé du ciel, toqué de Lucas et Spielberg, naguère fasciné, aujourd’hui dégoûté. Le Luff proposait une foultitude de ses courts métrages (très inégaux). Ça allait de l’hilarant
Early 70’s horror thriller qui revisitait amusément tout un pan de cinéma au soporifique
Apple, délire autiste sur fond d’heroic fantasy (
Le seigneur des anneaux par Jean Rollin en somme). Ceux qui ne l’avaient pas encore vu pouvaient découvrir le long métrage qui a fait sa renommée:
Reflections of Evil, pavé dans la mare US qui sur près de deux heures suit un vendeur de montres névrosé agressant Hollywood Boulevard. A force de vouloir être subversif, le résultat se mord un tantinet la queue mais semble animé par la sincérité et la nostalgie d’un cinéma disparu. On ne peut pas lui en vouloir.
Dans le même sillage expérimental, on pouvait s’amuser avec une élégante sélection «Warhol Superstars», symbole de la contre-culture, qui regroupait essentiellement des films pop-art et sixties signés Andy Warhol. Des objets très cultes comme
The Chelsea Girl, une histoire inracontable et psychédélique dont la richesse visuelle (le split-screen avant l’heure) est amplifiée par une superbe bande-son de Nico, la nana des Velvet Underground. Ou encore le rarissime
Vinyl, une adaptation du roman
Orange Mécanique de Anthony Burgess, quelques années avant le chef-d’œuvre absolu de Kubrick. Peu étonnant que le film ne ressemble que par éclats à la trame narrative que l’on connaît tous: il était conçu pour être projeté dans les discothèques. Les codes esthétiques sont semblables à la
Warhol touch. Le résultat? Un capharnaüm grouillant, inconfortable, fun, tout en plans-séquences où des beaux mecs et de belles nanas essayent de faire vivre des actions simultanées dans un plan fixe. Le générique est solennellement proclamée à voix haute en plein milieu du récit; les personnages se désapent et se rhabillent sans que l’on sache pourquoi; un mec dans la profondeur de champ se fait torturer pendant toute la durée; un morceau de musique poppy, répété deux fois, agite les corps érotisés et icônisés par Warhol. Une ambiance délétère, psychotrope. On ne comprend pas tout (si ce n’est que le Alex délinquant devient conformément aux intentions d’origine l’agressé social et victime de sa propre violence inconséquente) mais pour ainsi dire, on s’en fout. L’image est ainsi volontairement éclatée en plusieurs parties où le spectateur peut suivre des histoires parallèles en ayant le tournis. A la théorie formelle, les maladresses des acteurs qui par moments semblent improviser. Un film de Warhol donc orchestré pour tester les résistances du spectateur. Mais sa rareté vaut le détour. Comme la plupart des opus Luffiens.

On pouvait également voir le réjouissant
Eating Raoul, de Paul Bartel, qui se retrouve dans cette section en raison de Mary Woronov (elle a tourné pour Bartel après avoir quitté la Factory). Les amoureux du Coin du Cinéphile savent à quel point on adore ce film qui raconte une histoire pas triste à partir de deux thématiques propices à titiller l’amoralité : le cannibalisme et la vénalité. Paul Bland est américain. Aujourd’hui, sa journée de boulot n’est pas glop : un braqueur black qui fait du rap en réclamant la thune de la caisse s’est fait buter par son boss à chemise Hawaïenne titillé par des problèmes œnologiques, qui quand ça lui prend le traite comme de la sous-merde. Mary, sa femme, elle, est infirmière, chargée de servir de la bouffe dégueulasse à tous les patients et d’envoyer bouler ceux qui fantasment un peu trop sur elle. Les deux amoureux pas gâtés par l'existence rentrent de concert du boulot et n’ont pas le temps de rire. Un soir, un pervers sexuel qui s’est trompé d’appartement, les voisins aimant bien faire d’immenses orgies décadentes avec l'esthétique qui sied (les images parlent mieux), débarque dans leur nid douillet. Le mari le tue en lui donnant un coup de poêle à frire. Dans ses poches, il trouve un portefeuille bien rempli. Résultat? Une comédie érotico-macabre hédoniste et cannibale. Sa présence annoncerait-elle un futur hommage à Bartel? Autre hommage: Andrew Kötting, cinéaste britannique émule de Derek Jarman, dont on pouvait voir, entre autres, les connus
Cette sale terre et
Vagabondage, qui a toujours affiché un mépris souverain envers tout ce qui s’apparente à la standardisation (langage, image etc.). Son but? Créer, innover en bousculant les codes cinématographiques. Ses courts métrages, tous étonnants, confirment la curiosité du cinéaste qui dans ses recherches s’est concentré également sur les installations vidéos et les œuvres sonores.
Lui aussi à l’honneur mais hélas absent de la manifestation (son médecin le lui a interdit), Kôji Wakamatsu a bénéficié d’un regain de curiosité typiquement française suite à l’interdiction aux mineurs de son pourtant délicieux
Quand l’embryon part braconner. Ceux qui ne le connaissaient pas ont au moins pu savourer son chef-d’œuvre
Va, va, vierge pour la deuxième fois dans lequel une jeune fille est violée sur le toit d'un immeuble par une bande de loubards. Marquée par cet événement qu'elle avait déjà vécu une première fois, elle n'a plus que des désirs de mort. Elle fait par la suite connaissance avec un jeune homme à qui elle se confie. Bizarre, bizarre: la puissance des dialogues et la beauté des plans associées aux différents thèmes musicaux (du blues au jazz, en passant par la pop) en font une oeuvre viscérale, très touchante, malgré la cruauté graphique de certaines scènes. Plus rare:
Sex Jack (que nous n’avons hélas pas vu, faute de temps) et l’attachant quoique mineur
Les anges violés qui joue astucieusement avec les codes du huis clos en chambre et propose des dérives mentales en couleur pour contraster avec le noir et blanc. Des scènes cruelles itou et une bonne dose de poésie Sadienne. Pour le meilleur et jamais pour le pire.
Les documentaires, tous passionnants, se fragmentaient selon des thématiques précises: «Eros, Thanatos et Vesania»; «Undergrounds, New York et Berlin», «On the road» et «Corporalités». Dans la dernière, un étonnant documentaire:
Transfigured Nights, de David Blyth où le cinéaste, déguisé en Catwoman, passe à la webcam, des perversions sexuelles où des hommes aiment à se travestir et à se torturer face à des surfeurs tout aussi fétichistes. Ayant pertinemment ôté le vernis spectaculaire (molo sur les digressions voyeuristes), le cinéaste retient la beauté d’un art (le déguisement pour sortir d’un corps détesté) et plonge dans un monde étrange, dangereux, fascinant. Deux courts étaient également proposés: Polistirène, de Anna Franceschini, sur la fabrication des mannequins dans une usine. Le genre de sujets dont on n’a rien à foutre et pourtant la femme derrière la caméra enregistre avec une étrange sensualité la conception des mannequins, transcendant ainsi des images issues du quotidien. Dans un autre genre, très drôle: On a Wednesday night in Tokyo, de Jan Verbeek, plan fixe sur les passagers d’une rame de métro Tokyoïte qui s’engouffrent comme s’ils se faisaient bouffer par un Moloch. Grâce à ces trois films, une thématique idéalement déclinée avec des sujets et des tons différents. La partie «Totally Uncensored» proposait quelques films érotiques Danois du meilleur cru dont
Gift et
Without a switch (on en reparlera très prochainement). En contrepoint, la sélection des longs métrages en compet s’est révélée plutôt décevante allant du très médiocre (
The Three Trials, de Randy Grief) au très mauvais (
Easter Bunny Kill Kill! qui retient de la provocation que la gratuité crasse et l’humour pathétique) en passant par l’estimable (
Dante’s Inferno, de Sean Meredith, grand prix du festival décerné par un jury où figurait entre autres notre godzilla à nous, Christophe – je cherche les boutiques de VHS à Lausanne – Lemaire).
La «bonne surprise» du festival est venue du
Poultrygeist, de Lyold Kaufman, pape du Z, fanfaron rigolard et rigolo. La première absurdité de son film (un restaurant de fast-food American Chicken Burger édifié sur les ruines d’un cimetière indien est agressé par des manifestants gauchistes et ensuite par des hommes-poulets zombies contaminés par la bouffe dégueulasse) vient de la qualité de l’ensemble, au-dessus des Troma habituels. Là où le délire potache aurait pu amuser cinq minutes et épuiser au bout d’une demi-heure, le film, émétique et drôlement dégueulasse, tient plutôt bien la route malgré des parenthèses de comédie musicale trop répétitives. Peu importe, c’est souvent malotru et désarmant de connerie, avec des effets spéciaux qui tiennent la route, des lesbiennes qui sont vénères et des revendications socio-politico-scato qui niquent sa race à quasiment tout le monde. Que l’on se rassure, Kaufman ne devrait pas recevoir de menaces de mort après ce film! A voir à plusieurs, si possible, pour profiter des rires bruyants et se laisser envahir par l’euphorie ambiante. Mais pas sûr que ça supporte des visions supplémentaires. En tout cas, bravo Lyold. Côté concert, la place manque mais c’était l’extase avec des découvertes (Skindrome, où comment un tableau de Bosch est progressivement animé par un David Lynch Jodorowskien) et des perfs extrêmes (Fuckhead, rois de la provocation autrichienne plus proches des actionnistes Viennois que de Michael Haneke). A tous les niveaux, une réussite. Encore. L’année prochaine? On y sera, bien entendu. Avec vous, ce serait top.
Plus d'infos: http://www.luff.ch/site/
Remerciements à Julien & Anne-Lise Bodivit et Phiphi, au staff bénévole, à Crispin Glover (qui n'était pas là), à la demoiselle enfermée dans le placard qui regarde le plafond, à Red Bull, à Constance, à Cyril Despontin et la clique.