Shanghai, gigantisme et Histoire de la ville dans Lust Caution Lust Caution, le dernier film d’Ang Lee est une fresque sensuelle et politique comme le cinéma en produit trop peu. En cela, l’impression est d’autant plus saisissante que ce dernier est ainsi parvenu à une double réussite : donner chair et âme autant à deux figures qui se désirent qu’à une époque qui se déchire. En effet, la rencontre entre les deux protagonistes du métrage, Mr Yee et Wang Jiazhi est l’occasion pour le désormais double vainqueur du Lion d’Or vénitien, de saisir le désir, la passion mais aussi avec une force incroyable la Chine et plus particulièrement Shanghai sous leur jour le plus noir, celui de l’occupation Japonaise.
Un travail de reconstitution impressionnantAdaptant la nouvelle éponyme d’Eileen Chang, le cinéaste s’est effectivement attelé à reconstituer avec le plus de véracité possible, la Shanghai de l’époque. Ainsi, avec la démesure de moyens que cela suppose, il s’est permis le luxe du détail et d’une forme de fidélité au temps. A titre d’exemple, si l’on considère les presque cent vingt jours de tournage nécessaire à l’opération et la multiplicité des lieux choisis, on sent le gigantisme affleuré sous les mots de James Schamus, le producteur et scénariste, lorsque avec fierté, il affirme que «
l'équipe a habillé 182 devantures de magasin différentes, les a stockées, puis les a toutes vieillies pour qu'elles ne semblent pas neuves ». Ainsi, pour retrouver la ville d’alors, le tournage s’est donc offert des décors simplement impressionnants au point que l’on pouvait «
regarder jusqu'en haut d'une rue entière, puis de l'autre côté, jusqu'en bas d'une autre. »
Mais cet effort notable et impressionnant n’a pour seule raison que de réinstaller avec le plus de vraisemblance, cette période si particulière de la ville portuaire pour mieux asseoir le récit et sa portée. Ainsi, bénéficiant d’intenses recherches à tous points de vue, le sort qui fut réservé à Shanghai témoigne de la folie de la Cité et du presque anéantissement qu’elle connut du fait du conflit. En somme, penser l’arrière-plan urbain de la ville, son horizon avec un tel degré d’investissement, ne pouvait avoir pour objectif que de servir l’intense relation qui va unir nos deux amants sur fond de trahison et d’infiltration, et créditer plus encore l’incandescence de leur union dans ce cadre crédible et dramatique, ici superbement posé.
Une Histoire sous jacente qui ne passe pasLust Caution situe en effet son action dans la Chine des années de guerre et d’occupation et plus précisément à Shanghai, la cité la plus importante de cette époque. Cette dernière est à l’instar de Nankin et Pékin, l’une des villes les plus emblématiques de l’occupation Japonaise. Autant par son potentiel que par son importance et sa situation stratégique et symbolique. Le choix de cet arrière-plan n’est dès lors pas innocent et va permettre à Ang Lee de placer notre couple adultère sous des auspices aussi troubles que ceux que Verhoeven explorait dans
Black Book, ceux de la compromission et de la résistance face à l’oppression. Mais pour mieux étayer et comprendre cette donnée, revenons à l’occupation Japonaise et à sa progression.
Dans les années 1930, la Chine peine à s’affirmer ; dépassée, dépecée puis occupée, elle va progressivement ployer sous le poids de sa faiblesse et de ses déchirements internes. Ainsi, si Tchang Kaï Chek qui succède à Sun Yat Sen à la tête du gouvernement du Kuomintang (le parti nationaliste chinois), est en place, la Chine ne va cesser de se heurter au Japon et à ses velléités expansionnistes dans les années qui vont suivre. De fait, dès 1931, après s’être accaparée la Corée, la puissance nippone s'empare de la Mandchourie pour y installer un Etat fantoche, le Manchukuo, que dirigera le dernier Empereur Chinois. Placé sous les ordres directs de Tokyo, cette sécession va très vite s’avérer une extension du territoire japonais ainsi que la tête de pont idéale pour répondre sur le continent aux appétits expansionnistes du pouvoir militaro-impérial nippon. Et pourtant, la guerre entre les deux pays ne se déclenchera vraiment qu’en 1937, six ans après l’émergence de cette excroissance nippone en plein Empire du Milieu.

En effet, le Japon n’attendait qu’un prétexte pour saisir l’occasion de mettre à genoux et sous sa coupe, son rival de toujours. Et cette opportunité vint le 07 juillet 1937 à une quinzaine de kilomètres de Pékin, là où stationnaient conformément à un accord antérieur, des troupes japonaises. Ces dernières, suite à la disparition de l’un des leurs, accusèrent expressément les Chinois d’enlèvement et exigèrent d’emblée que les maisons de passe et autres lieux de réjouissance furent fouillés afin de le retrouver. Ainsi, si le soldat réapparut deux heures plus tard, l’incident était avéré et l’escalade pouvait commencer : la Chine avait refusée d’accéder à la demande japonaise et ces derniers se saisirent de l’occasion pour intervenir et essayer de s'emparer de Pékin, déclenchant la deuxième guerre sino-japonaise, le 28 juillet 1937.
1937, Pékin, Shanghai et Nankin, même destin : tomber aux mains des JaponaisQuelques jours plus tard, face à la puissance du nombre et des forces mises en présence, Pékin tomba rapidement. C’était le 07 août 1937 et il ne fallut pas plus de quelques jours pour que les affrontements gagnent le reste de la façade littorale et plus précisément, Shanghai. Ainsi, dès le 09 août, de violents combats éclatèrent aux environs de la cité et durant tout le mois qui s’en suivit, ce ne fut que combat et bombardements au point de provoquer nombre de morts et l'évacuation de plusieurs milliers de civils. Pourtant, les Chinois parvinrent rapidement à se remettre en ordre de marche, à tel point qu’ils ne firent bientôt plus face qu’à une maigre garnison de soldats nippons. Hélas, le répit qu’ils leur laissèrent, au lieu de conduire une offensive décisive, permit à ces derniers de voir arriver des renforts conséquents par la mer.

On vit ainsi la Xe armée japonaise arrivée peu de temps auparavant, s’employer à se défaire du maigre corps militaire chinois en place. 100 000 hommes perdirent la vie dans le camp chinois et tout ne fut que torture, abjection et barbarie : la guerre dans toute sa splendeur, noire et crue. Shanghai après Pékin tomba tout aussi rapidement que sa devancière et se laissa prendre avant la fin du mois de novembre. Puis, ce fut autour de Nankin, restée douloureusement célèbre pour ses massacres, le 01 décembre 1937, de choir et plier sous les attaques japonaises. Très mal défendue, elle fut prise de fait aisément douze jours plus tard et laissée à un pillage inimaginable ainsi qu'à l’une des pires vagues de violence du siècle avec plus de 200 000 assassinats et un nombre de viols considérable. Le sort de la Chine était dès lors joué, privée qu’elle était de ses trois villes-phare.
Pékin, Shanghai et Nankin vaincues, l’heure était alors à l’occupation, aux résistances et aux habituelles alliances contre-nature, celles des collaborationnistes. En somme, tout l’arrière plan du scénario dépeint par Ang Lee. D’ailleurs, c’est justement pour cela que ce dernier choisit ce cadre pour dérouler
Lust Caution, en examinant par le biais du cinéma, la destinée d’une ville et plus encore, le sort d’un pays et de ses ressortissants face à l’occupant. Exact miroir de notre Vichy collaborateur, la Shanghai d’alors ne pouvait que séduire Ang Lee par son aura, son importance et sa puissance fictionnelle. Et donc lui permettre à l’instar de New York pour Allen, Scorsese ou Carpenter, de se servir de cet environnement pour dédoubler l’idée de lutte et se servir du particulier, de l’irréductible, le couple, dans un tel décor, pour montrer par sa profondeur, l’ampleur de la lutte politique. Par la force de cette métonymie éblouissante, le cinéaste a ainsi usé de la mise en abîme du conflit pour la liberté à tous les niveaux possibles, la ville comme le couple, soulignant son incroyable capacité à surprendre et penser par l’image.
Mais pourquoi Shanghai ? Macrocosme synthétisant à merveille les stratégies de compromission, tensions, négociations et autres compromis, Shanghai devint incontournable dans les années 1920-1930. En plus d’être la ville idéale pour raconter toute la douleur d’une passion et exprimer toute la puissance narrative d’un désir politique en pleine trahison. En plus d’être ce décor superbe et bigarrée, la cité s’impose ainsi comme le troisième personnage du film, la figure tutélaire méticuleusement recréée, afin de mieux impressionner encore le spectateur, le faire adhérer et faire passer l’inéluctabilité de la résistance. Mais ce ressort cinématographique commun trouve ici d’autant plus de force dans le maelstrom de forces telluriques qui s’expriment et de fait, sert de superbe écrin géographique, idéologique, esthétique à cette Amour sur fond d’espionnage.
En effet, l’importance de Shanghai en Chine n’est nullement usurpée puisque dès 1920, la ville comptait plus d’un million d'habitants et une proportion non négligeable d’expatriés. Ainsi, ces derniers, très actifs et au fait des arts européens, firent vite de la ville une cité unique en Chine, sorte de vitrine baroque entremêlant les styles et les architectures. Véritable lieu de bouillonnement culturel, Shanghai était aussi une cité essentielle et centrale d’un point de vue politique puisque c’est là que fut notamment créé le Parti Communiste Chinois en 1921 et que furent lancées les premières grèves ouvrières dans la Chine d’alors.

De surcroît, Shanghai, centre industriel et financier le plus important du pays, huitième port mondial en 1938 et premier port national, alors qu’elle n’était en 1533 qu’un modeste port de pêche, s’avéra économiquement très vite incontournable en étant notamment depuis le début du siècle le centre financier de l'Asie de l’Ouest. Dès lors, devenue très vite l’une des cibles privilégiées de toutes les représailles Japonaises, elle fut une première victime de l’expansionnisme militaire japonais au début 1932, en étant bombardée. Ceci afin de réprimer les protestations étudiantes qui firent suite à l'incident de Mandchourie et à l’annexion de cette zone par le Japon impérial.
Ville symbolique démultipliant les niveaux d’analyse et de signification, le Shanghai de
Lust Caution s’impose donc comme le cadre filmique et narratif idéal. A la fois personnage et hors champs idéel du film, cette cité miroir est en tous cas la preuve la plus éclatante du talent d’Ang Lee et de sa réussite artistique.