2008 sera placé sous l’égide de Johnnie To (ou ne le sera pas). Après le cadavre exquis de
Triangle – qui a un peu déçu tout ceux qui attendaient une réunion au sommet des trois maîtres HK – et en attendant une rétrospective à la Cinémathèque de Paris suivie de la sortie d’un nouveau long métrage en avril (
Sparrow), le cinéaste prolifique percute de plein fouet avec
Mad Detective, faux film mineur et vrai gros succès au box office Hongkongais, malgré une classification Cat3. C’est aussi son film le plus bizarre, le plus extravagant, le plus inclassable. Pendant une heure trente, il épouse le point de vue d’un flic excentrique qui prétend avoir un don : celui de déceler la personnalité cachée de ceux qu’il croise. En bouleversant les codes de son cinéma, Johnnie To, en bonne compagnie de Wai Ka Fai, ouvre une nouvelle brèche dans son cinéma stylisé et déconcerte ses aficionados les plus transis.
Ceux qui suivent avec acharnement les opus d’une filmographie dense et désormais considérable.
Les premières minutes de
Mad Detective évoque Takashi Miike sans que l’on comprenne réellement pourquoi. Un profiler charcute un porc dans son bureau pour résoudre une enquête, descend les escaliers avec son collègue, recroquevillé dans une valise, et se découpe l’oreille pour faire une offrande à son supérieur. En deux trois scènes de cruauté burlesque, le cinéaste présente le protagoniste illuminé de son nouveau long métrage. La condition, c'est de l'accepter tel qu'il est. Tout le charme de
Mad Detective reposera en grande partie sur Bun, cet ancien flic (Lau Ching Wan, vu dans
Running out of time) aux méthodes peu orthodoxes, qui mène ses enquêtes instinctivement, en scrutant le démon caché en chacun de nous (côté professionnel), en vivant avec un fantôme d’amour qui n’existe que dans sa tête (côté personnel). Parce qu’il agresse les gens sans raison et évolue dans un passé révolu, ses collègues le pensent fou à lier. Lui qui naguère fut renvoyé des services de police à cause de son comportement est désormais oublié de tous. Un jour, un de ses anciens assistants (Andy On Chi Kit, vu dans
Election 2), secrètement admiratif, a récupéré son arme après avoir perdu la sienne et réclame son aide sur une enquête filandreuse. Au risque de faire une erreur. De nouveau, Bun va user de ses dons décalés pour débusquer une machination sournoisement ourdie. Si l’intrigue policière, au demeurant passionnante, fonctionne indépendamment, elle ressemble plus ou moins à un beau prétexte pour mettre en avant un caractère décalé et obsessionnel comme To les affectionne et reléguer au second plan les gunfights follement inventifs (dans ce registre, pourra-t-il faire mieux que
Exilé, son chef-d’œuvre ?). En cela, on est proche du style âpre, réaliste, du diptyque
Election.
Mais ce souci de réalisme ne fait pas oublier que nous sommes aussi au cinéma et avant tout dans un thriller mental. L’atmosphère cotonneuse qui s’installe durablement autour du protagoniste (proche du cartoon) est partiellement redevable à l’excellente bande-son du français Xavier Jamaux, proche du groupe Air. En conférant à l’ensemble des airs de comédie musicale enchantée, le compositeur excelle à rendre ce ballet de sentiments diffus léger comme une plume. Cette participation a fortiori singulière trahit une occidentalisation apportée par la participation de Wai Ka Fai qui a envie de toucher un public plus large et pousse To à fuir la pose pour privilégier une narration plus complexe. Les truands masqués que l’on peut voir dans
Mad Detective ne sont pas sans évoquer les facéties de Andy Lau dans
FullTime Killer qui citait à répétition le
Point Break de Kathryn Bigelow. Mais, contrairement à ce qui se produisait dans
FullTime Killer, ce nouveau long métrage fuit les ornières superficielles. Ce n’était pas gagné d’avance tant la présence du co-réalisateur n’est pas un gage de qualité dans l’univers de Johnnie To et risque sans doute refroidir les puristes. Notamment parce que depuis, To a pris de l’indépendance et prouvé aux yeux des cinéphiles qu’il était capable de beaucoup tout seul (voir le diptyque
Election et
Exilé l'an passé). Si Wai Ka Fai a réussi à booster quelques bons Johnnie To (
Needing You, Fulltime Killer et
Running on Karma), il est aussi responsable des plus mauvais (
Love on diet, Fat Choi Spirit, Turn Left Turn Right).
En réalité, dans
Mad Detective, il faut voir Wai Ka Fai comme le démon de Johnnie To, celui qui le pousse à commettre des audaces, à relâcher son obsession de la perfection, à goûter l’humour cantonais bien gras, à oser des hommages délibérément pop. D’où la présence de deux trois bons gags à connotation douteuse (une femme qui urine debout dans les toilettes des hommes). D'où cette liberté de ton qui permet au récit de fluctuer, de passer du macabre au grotesque, du réalisme au fantastique sans problème de rythme. En contrepartie, certains détails appartiennent aux petits plaisirs coupables susceptibles de parler aux fans du grand To: la simple présence de Lam Suet, habitué de la maison, dans le rôle des sept mercenaires incarnant "le mal", est réjouissante; le jeu sur la juxtaposition des points de vue (la plongée sur les miroirs à la fin où le réel et l’imaginaire se rejoignent enfin) donne lieu à de fulgurantes idées de cinéma; le décalage bienvenu de la bande-son comme celle, rudimentaire, de
The Mission en son temps, apporte une incroyable énergie; et la scène du dîner, respiration presque obligatoire dans les films de Johnnie To entre deux séquences intenses, est hallucinante de fluidité et ne ressemble plus à une figure de style affectée. Là encore, dans cette scène, le fantastique et le réel se cognent. Lorsque l’inspecteur prosaïque essaye de partager la folie de son collègue et échange quelques mots avec la femme fantomatique de Bun (Kelly Lin). Histoire de rappeler que ce dernier voit des choses que les autres ne voient pas. Histoire de renvoyer à
Homunculus, manga d'Hideo Yamamoto, source d'inspiration évidente, qui reposait sur le même principe (voir la part sombre d’une personne).
Voilà la vraie réussite de
Mad Detective: faire swinguer les démons (sept personnes en une seule) et donc mélanger harmonieusement le sérieux et la futilité, l'essentiel et le superficiel. Le final, spectaculaire, ressemble à une récompense qui ne déçoit pas de la part de Johnnie To. L’utilisation des miroirs doit être vu comme un hommage à
La dame de Shanghai d’Orson Welles, une nouvelle fois après
The Longest Nite. Là n’est pas l’unique autocitation. Plusieurs servent de balises pour ceux qui seraient trop déconcertés par ces parti-pris un peu trop voyants. La simple présence de Lau Ching-Wan amène à faire un lien avec le personnage qu’il incarnait dans
Running out of Time. Un parallèle amplifié par sa solitude (le côté Melville que To n'a jamais renié) et le rapport à ses collègues flics. Aux yeux des autres, Bun n’est qu’un marginal qui soupçonne lourdement l’un des membres de son équipe d’appartenir au réseau qu’il traque. To ne montre pas une image méliorative de ces hommes qui protègent des bandits et agissent uniquement dans leurs propres intérêts: s’assurer une bonne carrière et ne pas se tailler une réputation trop excentrique pour maintenir la confiance de leurs pairs. Dans ce contexte, l’histoire du bon flic qui perd son arme dans des circonstances débiles louche vers
PTU. On peut s’amuser du duo de flics qui ne se ressemblent pas du tout. Là, il y a quelque chose de brisé et de caressé par la grâce. Difficile de ne pas faire de lien avec To et Kar-Wai qui peut-être finalement ne s’entendent plus que ça mais ont besoin de collaborer ensemble pour enrichir leurs regards respectifs. C’est l’enseignement de ce film gravement léger sur la folie qui place Johnnie To comme l’un des cinéastes – et on n’emploie plus le mot "formaliste", merci – les plus passionnants de ces dix dernières années.
Le DVD de Mad Detective est sorti le 04 septembre chez CTV