Par Florent Kretz - publié le 09 juillet 2008 à 05h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 16h12 - 5 commentaire(s)
Au milieu de toutes les nouvelles propositions filmiques ressort le premier film de George Miller, Mad Max, hymne incroyablement déroutant et ce dans des copies exceptionnelles. A l’occasion du retour du personnage légendaire incarné par Mel Gibson, retour sur un film comme s’il avait été redécouvert aujourd’hui après quelques années d’oubli.

« C’est très important pour moi, il a ouvert la voix à un cinéma du désert, on est dans le western routier, les duels ne sont plus orchestrés par des armes mais avec des voitures, la scène du duel est impressionnante. C’est un film autour de la vengeance, un des plus grands, ils sont rarement défendus dans les filmographies. Il y a évidemment l’aspect technique qui est important, les cascades, la gestion du montage, le traitement de la violence, il y a quelque chose de radical, de peu représenté dans le réalisme. C’est un film qui a vraiment ouvert la brèche à un nouveau genre de cinéma. »
Guillaume Nicloux



Alors que le cinéma semble souvent se répéter, alors même que les métrages se ressemblent toujours un peu plus, certains films se posent là en références absolues, intemporelles et parfaites même dans leurs imperfections faisant parfois même douter que d’authentiques chefs d’œuvres puissent naître de nos jours dans des productions toujours un peu plus calibrées ou repensées pour être mieux assimilées. Pourtant la simplicité n’a jamais évoqué la nullité et la complexité n’a jamais été sœur de l’ennui. Au contraire, ces deux notions évoquées ensemble se sont souvent révélées payantes artistiquement, la complexité de la simplicité ou la simplicité de la complexité étant souvent au bord du gouffre, comme posées sur un fil vers l’infini. Ce fil dans Mad Max existe : il s’agit d’une route, droite, sans fin, sur laquelle tout est possible… Cette route fait peur car elle peut aussi bien faire passer les héros pour des brutes et les salauds pour des braves ; à moins que tout le monde ne soit mis dans le même panier et que l’espace d’un film toutes les notions auxquelles la société bien pensante s’accrochait désespérément disparaissent définitivement. Le film de Miller se pose alors comme l’alternative incroyable proposée au spectateur : peu importe ce qui se passe, peu importe les malheurs et les chances, les moments heureux et les fuites sanglantes, sur la route tous sont égaux et il n’est aucunement question que quiconque en sorte indemne, ni les protagonistes, ni les spectateurs.



Mais comment un petit film de rien, un de ceux qui n’avaient que pour seule ambition d’exister, peut alors se poser en œuvre dérangeante, cruelle et défrayer la chronique au point que le Mad Max se voit interdit dans plusieurs pays ou au mieux coupé de quelques plans, à la demande des comités de censure visiblement incapables de comprendre la subtilité du film: ce n’est pas la violence qui choque, ce n’est pas un déferlement gratuit de haine et d’élans sadiques qui rendent cette œuvre si novatrice dans son thème : c’est avant tout son ton, son approche, sa vision hallucinée et tellement réaliste qui provoque l’aspect viscéral de son spectacle ! L’incompréhension dont ont fait preuve les responsables de la morale n’a finalement pas tant changé que ça puisque, encore aujourd’hui, l’histoire semble se répéter avec des films défrayant la chronique alors même que des pionniers comme Mad Max avaient déjà, normalement, épuré les conventions conservatrices. Véhiculer des idées ambiguës et déroutantes au travers d’un divertissement de genre, voici la grandeur d’un film tel que celui de Miller qui, avec son premier long métrage, pose une brique de plus dans l’évolution magnifique du cinéma australien, pays duquel quelques années plutôt un certain Peter Weir avait déjà signé deux œuvres monumentales que sont Pique-nique à Hanging Rock en 1975 et La dernière vague en 1977. Étrange alors de voir Miller accuser le coup en constatant que son bébé est taxé de film « à la violence gratuite et dangereuse » alors que le jeune réalisateur avait médité longuement sur la question de la sauvagerie au cinéma. Ou quand les images fulgurantes défient les pensées au point de les éclipser aux esprits les moins lucides et surtout les moins ouverts.


Aussi cette histoire dont la narration est dans la plus pure tradition instaurée par Weir avec ses deux précédents opus, à savoir la contemplation et la passivité, parvient à dérouter par cette approche totalement en opposition avec l’intrigue qu’il décide de suivre : décrivant un lieu anonyme, pouvant se situer n’importe où et dont l’aridité et la désolation ambiante arrachent instantanément toute notion d’affirmation patriotique, annihilant tout repère temporel si ce n’est par la présence des bolides, Miller commence un récit qui peinera à réellement se lancer, préférant laisser le spectateur aux doutes qui l’accablent soudain face à cette espace temps oublié de tous, purgatoire réaliste et impitoyable dans lequel les âmes se doivent d’expier, quelles qu’elles soient… Se croisent alors, dans ce déchaînement absurde de sentiments et d’émotions brutes, les routes de motards -incarnant véritablement le dernier recours hippie qui soucieux de perdurer contaminent la population de leur colère et de leur terreur d’être oubliés à jamais-, de flics dont la plaque est le seul lien physique qui les maintient dans une réalité qui il y a bien longtemps a disparu, de couples copulant à même la poussière et de familles tentant, prostrées, de regarder vers un avenir toujours incertain, mais qui peut se montrer paisible… Max représente toutes ces populations, incarnant cette fougue incroyable propre aux marginaux rebelles lorsqu’il roule à bord de son véhicule, tentant de faire valoir des valeurs sans doute saines en leurs temps mais qui sont dépassées depuis toujours, se rappelant du temps où il aimait sans crainte et paradoxalement épris d’une horreur pure lorsqu’il s’agit d’élever son enfant dans ce monde sans limite…



Ces limites, il les recherche pourtant, sans cesse… Même lorsqu’il part en vacances avec sa femme et qu’il se confronte à la mer, seule limite réelle à ces déserts à perte de vue dans lesquels il traque les ordures écumant les routes au goudron flingué… Max a peur, comme le spectateur, qui lui, serait barricadé chez lui si cette folle apocalypse venait à arriver. Et au fur et à mesure que les derniers remparts de l’humanité ambiante s’effritent, il sombre un peu plus dans une consternation le renvoyant à une violence qu’il peine de plus en plus à maîtriser et qui lui tend un peu plus la main… Même les améliorations techniques, comme la création de ce véhicule Interceptor, ne lui font écho que comme des recours improbables mais certains en cas de débordements. Le débordement aura pourtant bien lieu. Celui qui fera passer notre brave père de famille pour une machine de haine exceptionnelle et qui bientôt le lancera sur les routes à la traque de toutes les enflures qui lui rappellent tant ce qu’il est devenu. L’assassinat de sa femme et de son môme résonnera alors comme une délivrance certaine pour eux mais comme une mort définitive pour lui… Ce cocon qu’il avait eu tant de mal à défendre et à préserver de toute cette rage qu’il fréquentait chaque jour un peu plus, cette bile bouillante et répugnante qu’il tachait d’avaler chaque fois un peu plus pour ne pas avoir à la cracher au visage de la pureté qu’il chérissait. Et après un tel drame comment accepter qu’un demain soit possible ? Comment considérer le fait qu’un avenir heureux est envisageable pour les autres alors même que l’on s’est battu pour ça et que l’on en a payé le prix ?



Miller, visionnaire, dispose alors d’un outil incroyable pour matérialiser ses craintes de l‘avenir et du rejet du passé, le Mad Max est alors interprété par un Mel Gibson extrémiste dans son jeu et intégriste dans son cœur, un diamant brut et sans concession, allant jusqu’au bout de son automutilation et de son dégoût pour plonger dans les tréfonds de son âme et en ressortir toute sa haine pour le monde. Les épisodes suivants de la série, assez inégaux -du post nuke incroyable à l’opéra pop et de mauvais goût- ne serviront qu’à une chose : tenter d’offrir une nouvelle chance à cet homme qui a tout perdu. Alors qu’un quatrième épisode avait été envisagé pendant longtemps, les mésaventures de Gibson, s’étant révélé aussi bon réalisateur que penseur ambigu, ont profondément blessé Miller qui depuis refuse de renouer contact avec la série. Pour l’éternité Max semble alors condamné à errer dans les déserts sans fin…
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