Fascinant, imprévisible, Marco Bellocchio ne fait jamais ce que l'on attend de lui. Au point d'ailleurs de s'imposer au fil des années et presque malgré lui, comme l'un des rares cinéastes à savoir redonner des couleurs à une Italie qui ne cesse de souffrir l'incurie de Silvio, l'irréductible « Cavaliere ». De fait, profiter de la sortie de Vincere pour revenir sur la surprenante trajectoire du natif de Piacenza et sur certains de ses films, semblait opportun et promettait quelques surprises.
Quand l'esprit de Marco vient au film...
Loin d'un Dino Risi plus porté sur la comédie acide (Les Monstres) ou d'un Roberto Rossellini qui acheva son œuvre avec la folle ambition de raconter l'Histoire des hommes, l'auteur d'Un Autre monde est possible a bien d'autres envies. Et depuis toujours, il sait ce qu'il veut : regarder l'époque dans laquelle il vit pour sonder ses travers et s'attacher aux êtres sous le vernis de l'Histoire pour mieux la défaire et s'en saisir. Un bien ambitieux programme me direz-vous à l'heure où l'humour et la farce rapportent plus que les brûlots politiques...
Pourtant, notre homme a du caractère et jamais depuis qu'il a commencé, n'a-t-il rechigné à assumer pleinement ses choix. Et force est de constater que si cela lui a profité. A l'heure actuelle, il est l'un des seuls à maintenir à flot, le cinéma de son pays et à instiller en son sein, nombre des aiguillons qui font son intérêt aujourd'hui. Car notre cinéaste aussi circonspect soit-il, a un attrait pour les sujets polémiques et vigoureusement transgressifs et donc en somme, tout sauf faciles. En effet, si l'on s'attarde sur les traits saillants de ces seuls derniers films, Vincere raconte la montée au pouvoir de Mussolini et ce qu'il advient à la famille qu'il a toujours cachée, tandis que Buongiorno Notte aborde froidement le triste sort d'Aldo Mauro et son exécution par les Brigades Rouges.
Quant à l'un de ses plus beaux films, Le Sourire de ma mère, il jette carrément un pavé dans la mare d'une Eglise Catholique qui n'en demandait pas tant... Et l'on n'en dira pas moins de certains de ses films plus anciens. En 1986, Le Diable au corps par exemple ose l'audace d'une fellation non simulée qui dispute aux censeurs et aux bien-pensants, le droit de se montrer tandis que Les poings dans les poches, son premier film daté de 1965, creuse le sillon d'une certaine cruauté paroxystique alors qu'à sa suite, La Chine est proche ou son segment de La Contestation ne rechignent en rien à développer des considérations plus maoïstes et politiques, en plus d'une véritable réflexion esthétique.
...C'est l'Italie qui hurle, qui réfléchit...
Dès lors, il est aisé de se rendre compte que non content d'être d'une trempe qui refuse toute aseptisation ou compromis, Marco Bellocchio n'a que faire de choquer pour faire réfléchir son public. Et cela explique en partie sa longévité car l'ancien étudiant en philosophie de l'Université catholique de Milan se sert de ses films comme d'autres, de leurs scalpels : il ouvre, il éviscère et tranche dans le vif. En effet, si l'on ne redira jamais assez sa grande qualité de formaliste et ses aptitudes narratives, quiconque a vu l'un de ses films sait que chacun d'entre eux, avant d'interroger le cinéma en tant qu'art, constitue en lui-même le fondement d'une réflexion sur son pays et les mœurs de ceux qui l'habitent. Et cela qu'il s'attelle à raconter l'Italie d'hier, tout autant que celle d'aujourd'hui.


