Après
Dans ma peau, un coup de maître unique qui la situait quelque part entre
David Cronenberg et Todd Haynes, Marina De Van métamorphose
Sophie Marceau en
Monica Bellucci dans
Ne te retourne pas, un film fantastique français anxiogène, présenté au dernier festival de Cannes.
Dans
Alias, un court-métrage qu’elle avait réalisé des années avant
Dans ma peau, Marina de Van filmait la métamorphose brutale d’une femme. Lorsqu’elle se retrouvait avec la bonne dans la cuisine, l’une prenait l’identité de l’autre, mais personne ne remarquait le changement. Impossible de ne pas y voir une allusion au charme discret de la bourgeoisie. Aujourd’hui, l’obsession du trouble identitaire se répercute dans
Ne te retourne pas, un thriller fantastique qui promet d’attirer l’attention d’un public plus large pour la rencontre inédite de deux stars (
Monica Bellucci et
Sophie Marceau). Loin d’être un projet consensuel, il s’agit surtout d’un film personnel, potentiellement dérangeant, qui poursuit chez De Van le travail d’exorcisme de
Dans ma peau. La résolution de l’intrigue peut ressembler à une compromission narrative pour expliciter les zones d’ombre aux spectateurs les plus cartésiens (ceux qui sont venus pour voir un divertissement calibré avec Bellucci et Marceau). En réalité, elle a moins d’importance que le parcours du personnage qui ne reconnaît plus son environnement, sa famille, puis son visage.
La différence entre
Dans ma peau et
Ne te retourne pas réside dans le traitement : tripal pour le premier, apaisé pour le second. Le titre de ce nouveau film ressemble à un hommage déguisé au classique de Nicolas Roeg (
Ne vous retournez pas, 1974) qui se déroulait lui aussi en Italie et appartenait à la même catégorie de drame fantastique psychologique où des événements tragiques répondaient silencieusement à un traumatisme (la mort d’un enfant chez Roeg, un accident de voiture chez De Van). De manière plus linéaire, la réalisatrice utilise une forme de cinéma ludique pour faire déraper la réalité comme chez Buñuel, en suggérant que ce que les pressions sociales font à l’intérieur d’un individu finissent par se voir à l’extérieur. Dans
Cet obscur objet du désir, c’était
Carole Bouquet qui se transformait en
Angela Molina. Ce qui rapproche également Marina De Van du cinéma de Don Luis, c’est le flottement, la frontière entre le moment où l'on est dans le réel et celui où l’on bascule dans le fantastique. Surtout, elle n’a pas peur de provoquer, ni de déranger. Son parcours est à l’aune de cette singularité. Après un bac littéraire, De Van a suivi des études de philosophie avant de tout plaquer l'année de l'agrégation. Elle préfère se diriger vers les Beaux-Arts (qui la rejettent, la trouvant trop "plastique") avant de rejoindre la Fémis en 1993.
Là-bas, Marina rencontre François Ozon qui commencera avec elle une période dite trash s’étendant de
Regarde la mer à
Sous le sable. Entre temps, elle réalise deux courts métrages:
Bien sous tout rapport, dans lequel Marina prend un cours de fellation en famille et
Retention, où elle s’empêche de déféquer. A chaque fois, elle y joue les premiers rôles et ses deux frères (dont Adrien qui jouait son frère dans
Sitcom, un infirmier dans
Dans ma peau et un psy dans
Ne te retourne pas) lui prêtent main forte. Logiquement, on lui parle du rapport au corps et on l’assimile à
David Cronenberg, mais la démarche artistique est moins cinéphile que personnelle : De Van a eu la jambe écrasée par une voiture à l’âge de 8 ans. Selon ses propres termes, elle n’était plus la même avant et après; et ce qu’elle a vécu par la suite a pris la forme d’une résurrection dans une nouvelle peau. On retrouve ça dans
Ne te retourne pas et son premier long métrage comme réalisatrice,
Dans ma peau, récit d’un suicide social doublé d’une histoire d’amour mortifère entre une femme et son corps. Le film, hâtivement présenté comme une histoire de cannibalisme et d’automutilation, tenait de l’intime (Marina écrivait, réalisait et jouait) et de l’universel (tout le monde s’y retrouvait).
INTERVIEW MARINA DE VAN
Passé une question qu’elle esquive à moitié (pourquoi ne pas avoir gardé Emmanuelle Devos et Béatrice Dalle?), Marina De Van revient sur sa difficulté à réaliser un second long métrage et sa faculté à parler d’elle pour mieux parler des autres.
Existe-t-il un lien entre Dans ma peau et Ne te retourne pas ? Ne te retourne pas est un film qui au fond parle de la mémoire et qui prend comme option de traitement les métamorphoses. L’histoire d’une femme autour de laquelle tout se transforme, graduellement puis radicalement, jusqu’à son propre corps qui sera le point de départ d’une quête d’identité. Il y a une continuité car le personnage de
Dans ma peau se repliait sur lui-même et sur la quête d’une sensation pour se retrouver, alors que dans ce prochain film le personnage a fait des progrès, à moins que ce ne soit moi, puisque le personnage cherche cette fois à l’extérieur cette connexion, avec des liens affectifs qui lui permettent de savoir qui elle est. Pourtant, ce n’est pas le même objet d’investigation. Les métamorphoses physiques du décor et des personnages sont une manière un peu métaphorique de raconter comment vous pouvez avoir un sentiment d’étrangeté par rapport à des choses familières parce que vous avez investi des significations qui ne sont pas dupes et qui sont renouvelées. D’emblée, j’ai eu envie de modifier l’univers du personnage principal avant de modifier son apparence physique parce que ce n’était pas ce qui me paraissait le plus anxiogène mais les questions restent les mêmes : qui suis-je ? Qui sont les autres ? C’est un film qui n’a pas la dureté du premier, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout public. Il est aussi plutôt spectaculaire, dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’il y a du merveilleux, du fantastique, et en même temps il raconte le parcours d’une femme.

Dans ma peau et Ne te retourne pas parlent du rapport que l’on entretient au corps, la manière dont il finit par échapper. A travers le corps, ce sont d’autres thèmes qui m’intéressent. Il se trouve qu’ayant fait un court-métrage montrant une fellation, un malentendu s’est créé. J’ai également réalisé
Dans ma peau où le corps, c’est vrai, est un objet de questionnements mais qui s’interroge en fait surtout sur la quête de soi. Les gens pensent que le corps est l’objet ultime de mon inquiétude alors que ce n’est que de la chair et du sang. Ma réflexion est bien plus profonde que ça. Il s’agit plus de mon rapport à la réalité et à la matérialité.
Comment aviez-vous réussi à monter Dans ma peau à l’époque ? Difficilement mais le film traitait de questions vraiment importantes pour moi. Je ne sais pas si j’ai réussi à les maîtriser dans
Dans ma peau. Je ne crois pas car il s’agissait de mon premier long-métrage. En général, le premier film est toujours celui où vous mettez ce qu’il y a de plus névralgique en vous, et
Dans ma peau était exactement ça. J’étais très heureuse car la presse et le public l’ont bien accueilli. Ca m’a fait plaisir car je n’avais effectivement aucune volonté d’agression, je voulais que ce soit regardable malgré la dureté du propos. Et à ma grande satisfaction, il n’y a eu aucun malentendu avec les spectateurs. Pour moi le cinéma doit toucher avant tout, et non pas déranger. Je n’avais aucune morale à donner non plus. Je voulais juste transmettre les émotions qui étaient à la source de ces comportements.
Pourquoi avez-vous choisi Monica Bellucci et Sophie Marceau pour parler de vous ? Lorsque leurs visages se superposent, on a l’impression de vous voir. Je ne porte aucun jugement sur ceux qui se mettent en scène. Simplement après
Dans ma peau, je ne voulais pas réitérer l’expérience. Certains metteurs en scène et interprètes le font parce que le fait d’interpréter est vraiment un prolongement de l’écriture, comme par exemple dans les films de
Woody Allen. Ce n’est pas le cas de mes personnages par rapport aux histoires que je peux écrire. Je préférais ne pas faire
Dans ma peau plutôt que de confier le rôle à quelqu’un d’autre parce que ce sujet m’engageait par rapport à mon propre corps et je ne me voyais pas l’exprimer autrement qu’en le jouant. Il s’agissait de mon corps et de mes gestes, j’aurais été incapable de les transmettre à une autre actrice.
Propos recueillis par Romain Le Vern (à Cannes)