Peu de films ont dépeint la douleur et la solitude de l'écrivain, cet être étrange et en marge qui se bat avec des mots, pour vivre de sa plume et gagner sa reconnaissance. C'est un parcours douloureux, où on doit se préparer à essuyer les pires déceptions (les réponses négatives des éditeurs), supporter les critiques les plus acerbes (venant de gens qui ne connaissent généralement pas la part de soi-même que l'on met dans un texte), persévérer dans une voie dont on vous dit sans cesse qu'elle est une impasse. Il faut pas mal de détermination pour supporter ce destin là. C'est un choix de vie assez décourageant car même si quelqu'un est talentueux, tout sera fait pour le détourner de cette vocation.
MARTIN EDENUn film de Sean Penn
Avec Gérard Depardieu, Gwyneth Paltrow

Ce qui fait l'intérêt de Martin Eden de Jack London, c'est qu'il pousse cette logique à un paroxysme rarement dépeint avec autant de justesse (l'oeuvre est largement autobiographique). Se déroulant à l'aube du vingtième siècle, le héros de ce roman est un ancien marin, costaud et charpenté. Il va choisir d'écrire, d'abord pour séduire une belle bourgeoise, mais surtout pour se forger une culture et une oeuvre. Il connaît la rudesse physique de la vie d'un ouvrier. Il vit dans les bas fonds d'Oakland. A la pauvreté, il va ajouter les tourments de l'écriture, tentant d'entrer dans une sphère dont il est tacitement exclu. S'obstinant dans cette voie, contre l'avis général et contre le milieu dont il est issu, il va en connaître les souffrances: les refus multiples de ses textes, la misère noire. Lorsqu'enfin, à force de ténacité, il parvient à ses fins et voit ses histoires publiées et la fille de ses rêves à ses pieds, il est trop tard. A force de frustration, il a sombré dans le désespoir et la neurasthénie, son destin ne peut être que tragique, même lorsque la réussite et l'opulence après laquelle il courait lui sourient enfin.Cette histoire mériterait d'être mise en scène, car elle conte une belle tragédie, celle d'un écrivain qui se débat pour imposer son travail. Elle montre avec éloquence le contexte de toute une époque, l'Amérique du début du vingtième siècle profondément structurée par des classes hermétiques entre elles. London dénonçait l'injustice et la misère noire des humbles. Son oeuvre est d'inspiration socialiste: les puissants gardent jalousement leurs privilèges. Celui qui veut échapper à sa condition commet presque un crime de lèse majesté. Cela permettrait de montrer le monde des prolétaires et des démunis d'avant la crise de 1929, époque que l'on a rarement vue au cinéma.

Martin Eden a un passé de marin. Il est un aventurier qui ressemble à Jack London lui-même. On ressent encore à travers lui l'espoir qu'a suscité le Nouveau Monde, les destins aventureux qu'il a inspirés. Il y a de l'ampleur et du souffle dans cette oeuvre, on ne parle pas seulement de la misère noire mais on parle d'Idéal, d'un homme qui ne se résigne pas à l'ordre des choses. Il veut s'accomplir, conquérir sa vie, son amour, sa culture, façonner son existence avec un grand courage, contre vents et marées.
C'est une forme de romantisme, soldé par un échec paradoxal: Martin atteint son but mais a laissé toutes ses forces dans la bataille. C'est pourquoi pour rendre compte du découragement et du désespoir qui peu à peu envahissent le personnage principal, il faudrait quelqu'un comme
Sean Penn derrière la caméra. On se souvient des douleurs raffinées et profondes qu'il a pu suggérer notamment dans The Crossing guard, de l'aspiration poétique et absolue du héros d'
Into the wild, que rien ne peut détourner de son but. Et puis il y a ces paysages, cette Amérique majuscule, qu'il a su montrer avec le même sens poétique que Terrence Malick. Il serait qualifié pour faire vivre à l'écran le monde à la fois sombre et ample du roman de London. Car même s'il se déroule la plupart du temps en ville, on sent encore le souvenir des grands espaces et des voyages dans la vie du héros.
Pour incarner Martin Eden, il faudrait un acteur massif mais dont on sente la vulnérabilité et la sensibilité en même temps que la force. Ce portrait là correspondrait parfaitement au jeune
Gérard Depardieu qui a connu une trajectoire d'ailleurs assez voisine. Il a découvert la grande culture en autodidacte, a vu son monde et sa perception bouleversés par les mots de Giono et Musset. La coïncidence serait belle entre cet acteur et ce personnage, comme une belle rencontre. S'il fallait trouver un équivalent qui serait possible aujourd'hui, Russell Crowe conviendrait au rôle. Mais puisque nous sommes dans l'idéal et la rêverie cinématographique, gardons Depardieu. Enfin, pour incarner la belle Ruth, sa muse, son inspiratrice, celle à qui Martin raconte d'abord ses récits de marin et qui l'incite à écrire, Gwyneth Paltrow conviendrait bien. Parce qu'elle a ce port plus aristocratique que le héros qui apparaît d'abord comme un rustre maladroit qui déborde d'émotions et cherche ses mots. Elle est son idéal, celle qu'il veut impressionner.
Ce qu'il y a de beau dans cette histoire c'est que Martin réussit à balayer toutes les barrières en travers de son chemin, toutes les entraves. Mais cette victoire le laisse indifférent, il y a laissé trop de forces, de douleurs et de frustration. A trop combattre l'adversité, on a plus de forces quand sonne l'heure du triomphe et des voeux exaucés.
C'est cette fin paradoxale qui est étonnante dans le roman de Jack London et qui impose encore
Sean Penn à la réalisation. On se souvient de l'issue estomaquante de
The Pledge. Et puis Martin Eden est un personnage singulier, assez exceptionnel, qui veut échapper à sa classe sociale et à la fatalité comme le jeune Chris d'
Into the wild. Penn sait rendre compte de ces destins là. Ces héros sont tragiques, leurs aspirations vouées à l'échec. La société est hermétique aux aspirations rêveuses et aime par dessus tout qu'on les étouffe pour se résigner à notre condition. Parfois, certains individus veulent s'accomplir hors de ces chemins tous tracés. Ceux là ont perdu d'avance. Toutefois, même si la destinée de Martin Eden se solde par un désespoir et un pessimisme profond, elle est également un acte de courage absolu.
Martin Eden est simplement quelqu'un qui s'est battu pour ne pas se conformer à ce qu'on attendait de lui, qui a choisi de ne pas se résigner. Même si le monde entier était contre lui, il a suivi sa trajectoire. Quand le monde l'a enfin rejoint et accepté, il l'a envoyé au diable. Et on ne m'ôtera pas de l'idée que ça, c'est magnifique et que ça mériterait d'être vu...