Par Florent Kretz - publié le 05 septembre 2008 à 03h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 18h02 - 10 commentaire(s)
Martyrs débarque enfin dans nos salles après un long périple qui se sera clôturé par une certaine victoire : si le film parvient ces jours-ci à enfin se faire connaître du public, ça n’est pas sans avoir réveillé quelques controverses plus ou moins fondées. L’heure n’étant plus à se demander si l’œuvre possède sa place ou non dans le circuit public, on ne pourra que se féliciter de savoir un joyau tel que le film de Laugier enfin libre de voler de ses propres ailes. Malgré tout cela, et ceux qui se seront jetés dans les salles obscures verront facilement de quoi nous parlons, il faut reconnaître que le métrage en question possède en son sein quelques éléments graphiques et moraux relativement ambigus. C’est sans conteste une certaine noirceur crue et désespérée qui pourra pousser certains à penser que le film n’est peut-être pas destiné à tous les spectateurs, quand bien même ceux là auront l’âge légal requis pour la découverte du bébé au scandale. Et peut-être bien à juste titre. Il est évident que l’on ne peut empêcher -légalement, humainement, physiquement et intellectuellement parlant- quelqu’un de vouloir se plonger dans les méandres torturées et sauvages de cette histoire d’amour bien au-delà des formes traditionnelles offertes dans toutes les amourettes déjà visitées. Au contraire, la découverte se révélera être un véritable grand moment, événements qui se montrent si rares dans la vie d’un cinéphile. Cependant, tout le bruit qui entoure la sortie de cette œuvre si personnelle et sa réputation d’oeuvre extrême pourra sans doute desservir la popularité du projet lui-même : la surprise sera éventuellement trop grande de s’apercevoir que Martyrs ne correspond en rien à une œuvre à l’outrance jouissive et démesurée. Difficile alors, pour un jeune spectateur dont la cinéphilie ne débute qu’à l’aube des années 90 et pour qui le cinéma de genre efficace ne se résume qu’à des hectolitres de sang, d’aborder les subtilités que recèle chaque coup tranchant infligé.



Le discours tenu dans ces quelques pages offusquera certainement beaucoup d’entre vous mais rassurez-vous, il ne s’agit que d’une constatation faite en réponse à beaucoup d’échos entendus ici et là. Aussi, il est désolant de se rendre compte qu’une quantité considérable de spectateurs -qui généralement se démarquent du cinéma de genre- affilient le film de Laugier à d’autres œuvres avec lesquelles Martyrs ne partage, finalement, que l’utilisation de la violence à des fins émotionnelles. D’ailleurs la parenté nouvelle et sidérante du film français avec des Saw et Hostel est radicalement incompréhensible. Certes, la torture et les sévices font partie de l’axe central de l’intrigue, mais l’analogie des trois œuvres paraît d’un décalage assez surprenant. La franchise lancée par le génie Wan et les films de Roth sont tous des champions dans leur domaine de cinéma pop-corn aux allures de bains sanglants mais il est évident que le titre du réalisateur de Saint-Ange ne se positionne jamais dans la même course. Là où les autres et l’ensemble du genre se bornent à rester cloîtrés entre les lignes imaginaires à ne pas franchir et vaguement imposées, Laugier s’enfuit du carcan d’un cinéma qui ne semble plus se renouveler au point de s’étouffer dans des sceaux d’hémoglobine vicelarde. Le meilleur moyen pour mieux s’affranchir d’un milieu codifié reste de se servir de ses outils : devenir le système pour mieux le faire éclater… Se présentant tout d’abord -dans ses quelques premières minutes tout de même magistrales- sous l’aspect d’une bande horrifique particulièrement sordide mais totalement révérencieuse, Martyrs va s’efforcer de se réduire au niveau de fantôme agonisant d’un genre pour enfin déployer ses ailes.



Se dévoilant enfin sous l’envergure qui est la sienne, le film retournera littéralement par la position dans laquelle il se pose en équilibre : à la frontière des genres, il ne correspond bientôt plus entièrement à ce qu’on connaissait jusqu’alors. Tendant vers le film d’auteur traumatisé et traumatisant, Martyrs s’évade aussitôt pour mieux se caler aux côtés d’œuvres sulfureuses qui marquèrent les esprits par leurs forces et leurs actes puissamment monstrueux. Faisant craquer les obstacles un à un, les tabous se faisant démonter à chaque renouveau scénaristique, Laugier offre à son bébé la chance de pouvoir se situer dans une dimension si particulière et que si peu auront réussi à pénétrer. Celle des œuvres qui au final ne ressemblent à plus grand-chose si ce n’est à elles mêmes. Car on pourra toujours « cataloguer » les autres en les inscrivant dans la continuité d’une catégorie ou d’un sous genre : gore, slasher, giallo, monstres ou autres… Mais par le recul que prend le film ayant pour vedettes Morjana Alaoui et Mylène Jampanoï, par la sincérité soudaine et le décalage qu’il créé au cœur même de son propre microcosme, il s’offre en postulant parfait à la liste de ces œuvres cultes qui devinrent par la suite des références puis des classiques immuables. S’acoquinant, dans une simple mesure de vision inspirée, aux cauchemars viscéraux que sont toujours la Dernière maison sur la gauche de Craven ou Massacre à la Tronçonneuse de Hooper, c’est dans cette logique que le film tombe. Transcendant son simple statut de pellicule impressionnante et percutante, une aura mystique s’évadera petit à petit, à l’instar de celles permanentes des titres majeurs cités précédemment. L’esprit qui habite la pellicule de Laugier est le même : c’est celui qui nous ouvre les portes vers un autre monde. Là où le reste nous offrait des simulacres de réalité, là où les hypothétiques snuffs proposent un regard moribond sur la vraie vie, Martyrs est en fait une fenêtre sur une autre dimension, sur un autre monde qui semble évoluer parallèlement au notre. Quelques secondes dans les tripes du métrage et il vous emmène dans un univers adjacent, bien plus profond que le simple divertissement bourrin auquel beaucoup s’attendent.


En cela, en tant que passage vers le mur de l’esprit du père Laugier, il est impensable de se contenter de certaines remarques, certains commentaires et autres critiques acerbes. Du reste, l’association soudaine de films aussi viscéraux que ceux cités antérieurement avec d’autres genres considérés comme déviants et crapoteux est tout bonnement insupportable. Comment réagir lorsque la comparaison entre des œuvres - à la violence physique et morale extrême- et la pornographie se fait entendre ? La proposition de réduire la raison d’être de ces pièces maîtresses d’un cinéma finalement généraliste à la « satisfaction des pulsions perverses et sadiques à l’instar du porno pour le sexe » ne prouve-t-elle pas qu’il faudra aller bien plus loin dans l’analyse du film ? Les plus conservateurs préféreront sans doute continuer de voir en ce film le diable incarné mais les réactions de certains, déçus de ne pas avoir eu leur grand frisson, ne seront-elles pas aussi déplacées ? La question étant posée, le problème semble ainsi beaucoup plus clair : ce qui fait peur dans des œuvres à la fois cérébrales et couillues, c’est le danger qu’elles présentent pour les spectateurs immatures. La violence se faisant de plus en plus présente dans le quotidien, les divertissements étant relativement plus démonstratifs que lors des précédentes glorieuses, la catharsis étant de plus en plus indispensable et la distance entre le spectateur et l’écran semblant se réduire comme peau de chagrin. La mimésis prend parfois même le pas dans certaines situations dramatiques et réelles.



C’est ce manque de recul qui pose un véritable problème et qui dénature des chefs d’œuvres tels que Martyrs. Il semble évident que certains travaux se posent là comme des morceaux d’Art et non plus comme de simples pellicules dérangeantes : Orange Mécanique, Henry portrait d’un Serial Killer, Salo, ou les 120 journées de Sodome… La liste est, bien entendu, à votre libre disposition mais seuls les détracteurs n’ayant pas le sens de l’analyse et de la compréhension auront tenté de s’en prendre à ces trésors que seul le temps ne touchera jamais. Tandis que certains essais dans l’abus provocant au service d’un fond réussissaient plus ou moins leurs entreprises artistiques et recevaient un accueil en conséquence (Day of the Woman de Meir Zarchi, The Doom Generation de Gregg Araki, Baise-moi de Despentes et Trinh Thi et tant d’autres…), certains monuments de bravoure connaissaient les mêmes virulences! A l’instar des travaux de Gaspar Noé par exemple dont les seules ambitions étaient de mobiliser le public à une éventuelle réflexion autour d’une violence et une intolérance de plus en plus contagieuses et surtout de flanquer un bon coup dans l’hypocrisie générale. Se défendant après Irréversible en précisant qu’il n’avait fait qu’exacerber l’horreur puisque « la violence au cinéma commence à être ritualisée et que tout le monde en a pris l’habitude », il ne fera malheureusement pas plus avancer le débat : aujourd’hui son film a conquis un certain public et il n’est pas rare de retrouver siégeant dans les dvdthèques cette œuvre dont tant s’offusquent, ce qui doit bien faire rire le réalisateur provocateur !



Le film de Laugier faisant ses premiers pas avec quelques 68 malheureuses copies, il y a fort à parier que la banalisation volontaire et délibérée d’une certaine forme de violence et d’atrocité dans l’œuvre ne sera pas toujours perçue à juste titre. Le réalisateur, dont le métrage fut outrageusement écorché par les remous, aura l’intelligence d’aborder ces actes ignobles avec une distance stupéfiante, laissant ainsi le spectateur seul avec les actes : l’espace de quelques secondes, il semble même que plus personne ne souffre, que les bourreaux ne sont plus si terribles et que seules la perversité et la sensibilité du spectateur sont capables de donner un sens. Comme les plus grands, Martyrs se défile quelques instants de son intrigue dramatique pour offrir au spectateur une visite miroir de son âme : révélant certains à leurs pulsions les plus sombres, délivrant à d’autres un message d’amour éternel, le film de Laugier endosse enfin les responsabilités qui sont siennes. Martyrs est bien l’ennemi puisqu’il renvoie à la société son propre reflet et au public ses propres démons…
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