Suite de nos chroniques de la série de Masters Of Horror, avec cette semaine Jenifer, l'opus signé par Dario Argento.Plus on y repense, plus cette histoire de sirène mante religieuse séduit dangereusement l’œil et l’esprit. Conte cruel, lubrique et ludique,
Jenifer, de Dario Argento, quatrième épisode de la saison 1, dynamite habilement les conventions d’usage et constitue l’un des divertissements les plus notables de la série des
Masters of Horror. C’est par ailleurs ce que le maestro transalpin a finalement réalisé de plus fréquentable depuis
Le syndrome de Stendhal.
Alors qu’il était en train de bouffer paisiblement sur la route et qu’il se faisait attaquer par une mouche (hommage à Cronenberg ?), Frank tue un homme qui allait massacrer devant lui une femme sans défense. Bouleversé par l’irruption inattendue de cette demoiselle difforme (un visage monstrueux pour un corps parfait), Frank devient de plus en plus obsédé par icelle qu’il fait sortir de l’hôpital où elle était placée pour la recueillir chez lui. Sa famille ne comprend pas sa démarche, lui non plus. Les conséquences seront néfastes pour tout le monde.
Il serait maladroit de dire pour célébrer cette petite réussite que Dario Argento a retrouvé l’essence de son art puisque
Jenifer est avant tout un film de commande dont certes il a choisi l’histoire (tirée d’une bande dessinée de Bruce Jones et Bernie Wrightson) mais qui n’entretient pas de grandes relations avec le reste de la filmographie du maître. En revanche, il y a un constat rassurant : alors qu’on pouvait légitimement craindre le pire après les peu concluants
Card Player et
Vous aimez Hitchcock?, ce
Jenifer, scénarisé par Steven Weber (qui incarne également le flic), fait figure d’étonnant sketch cradingue et transgressif dans la série des
Masters of Horror et devrait en toute logique échapper aux qualificatifs peu glorieux auxquels on associe le cinéma d’Argento depuis quelques temps. Il ne possède cependant pas la folie baroque ni même le brio formel pour inviter totalement dans son vertige et sa déraison, mais le cinéaste italien montre présentement qu’il n’a rien perdu de sa vigueur ni même de sa capacité à organiser des images troublantes.
La première remarque que l’on se fait après avoir visionné l’épisode est qu’il souffre bizarrement du format sketch puisqu’il n’a pas le temps adéquat pour détailler tous les enjeux dramatiques, notamment autour des personnages secondaires assez inexistants, et ainsi déployer toute sa substance. Mais il y a suffisamment de savoir-faire pour fuir les pires écueils.
Jenifer pourrait se lire comme une version sexuée d’
Elephant Man : le personnage féminin, corps de déesse mais tête monstrueuse, est un démon nymphomane doublé d’une sirène, au sens mythologique (elle émet des petits couinements pour attiser le désir) qui a pour dessein de séduire les hommes pour mieux les perdre. Point barre. La structure narrative circulaire permet de mettre en valeur un thème préoccupant dans le cinéma horrifique actuel : les disparités de plus en plus croissantes entre les hommes et les femmes qui ne fonctionnent plus sur les mêmes principes relationnels. L’attendu
Hard Candy, de David Slade, surfe sur une vague lancée par
Audition et reprise plus récemment par
Hostel : les femmes ne sont plus des victimes mais des prédatrices qui se vengent des abominations subies. A l’inverse de cette mouvance qui traduit un vrai malaise sociétal, certains thrillers horrifiques ont courageusement opté pour la démarche opposée ; c’est le cas de
Love Object, de Robert Parigi, très critiqué à sa sortie en raison de son dénouement bâtard et ouvertement misogyne.
Tous les hommes que Jenifer croise sur sa route sont horrifiés puis attendris voire séduits. Le fait qu’on ne sache rien de son passé si ce n’est qu’elle semble envoyée pour provoquer le mal(e) est un bon point – cela évite les explications et les flash-back. De manière classique, Argento instille une atmosphère malaisante et dispose des scènes gore de manière régulière jusqu’à une scène finale de fellation très spéciale qui devrait rester dans les annales de la série. De manière discrète, on retrouve par moments le style de Dario Argento. La physionomie de Jenifer ressemble étrangement à celle du monstre dans
Phenomena (le choix du prénom n’est peut-être pas si innocent) et sa présentation aussi (qui était elle aussi directement inspirée du
Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg). La bande-son de Claudio Simonetti, majoritairement composée de boîte à musique et de voix d’enfant sert à titiller la nostalgie sans réussir pour autant à renouveler ce qu’il faisait avec les Goblins. Elle est savamment dosée pour amplifier l’action de manière ironique, comme pour souligner que l’époque du giallo est bien révolue. En cela, pas de surprise :
Jenifer n’a rien d’un giallo mais n’est pas non plus un pastiche cynique ou un précipité condescendant et sénile. Loin de là.
Davantage dans le sillage de Cronenberg (et l’histoire aurait peut-être mieux convenu au réalisateur de
History of Violence), Argento donne autant d’importance aux éclats de violence qu’aux affects érotiques. Une scène d’amour dans une voiture entre désir et répulsion est synchrone avec la tonalité à la fois sensuelle et grand-guignolesque. L’une des scènes les plus marquantes du segment met en scène un chat qui se fait violemment étriper par Jenifer sous les yeux impuissants des membres de la famille. Là où le récit aurait pu prendre une tournure plus rationnelle, il emprunte au contraire le parcours inverse qui consiste à isoler les amants interdits des autres.
Ce qui est séduisant
in fine dans ce segment, c’est qu’il assume fièrement son statut grotesque, transgresse les tabous (une gamine se fait dévorer de manière explicite – on n’a pas vu ça depuis l’outré
Murder Set Pieces), montre des cadavres dans les endroits les plus incongrus et rigole de ses archétypes de manière suffisamment ouverte et distanciée pour les brûler au second degré. Sa vision de la cellule familiale est volontairement morne pour souligner le marasme existentiel où le désir est absent (voir la scène d’amour inconfortable). En filigrane, Argento revisite le mythe de l’enfant sauvage comme Takashi Shimizu l’a fait récemment avec
Marebito où là aussi une femme mutique et charnelle mais pour le coup sublime venait exiler le protagoniste du reste du monde pour mieux le (et nous) dévorer dans un élan aussi abstrait que contagieux. L’idée du personnage physiquement déformé est une manière de rendre un hommage aussi discret que pertinent à l’univers des
freaks en vogue dans les années 30-40, tombé en désuétude filmique avec le mélo bouleversant de David Lynch. Soyons clairs : Dario Argento n’est pas Todd Browning mais au moins il s’amuse de manière provocante et jubilatoire de toutes ces correspondances.