LA NOBLESSE DES AUTEURS
Malgré ses velléités, c'est d'abord en tant que comédien qu'il sera remarqué, dans Comment je me suis disputé... (Ma vie sexuelle) de Arnaud Desplechin en 1996. Il sera auréolé d'un césar du meilleur espoir masculin pour son rôle. Malgré le fait qu'il soit un cinéphile passionné, on ne retrouve pas chez lui ce jeu un peu artificiel, cette direction d'acteur précieuse qui empèse parfois le cinéma dit d'auteur (dénomination toujours assez réductrice). Il apporte à ce Paul Dédalus (un nom qui rappelle James Joyce) une dimension discrètement fantaisiste et névrotique. Au fond il est un trentenaire paumé (mais c'est presque devenu un pléonasme), pétri de doutes et de maladresses, avec des histoires de coeur compliquées (avec Emmanuelle Devos, Jeanne Balibar et Marianne Denicourt). Cet universitaire se débat avec sa dépression et des rivalités amoureuses ou amicales, tout en ne parvenant pas à écrire la thèse qu'il a initiée des années auparavant. Les personnages sont cultivés, parlent beaucoup et brillamment, dans des échanges qui pourraient laisser froid. Mais Amalric a cette capacité à se rendre proche de nous, à créer une connivence, une chaleur, qui sont souvent assez dures à faire passer dans un cadre exigeant. C'est ainsi qu'il s'accorde parfaitement avec Desplechin. On s'interroge certes longuement sur le sens de la vie, de l'amour, du sexe... de tout quoi. Mais Mathieu Amalric et son cinéaste prouvent avec un certain brio que l'on peut être intello sans être terne ou ennuyeux, ce que l'on oublie parfois...
Le cinéma d'auteur qui l'a passionné dans sa jeunesse (celui de Bergman, de Louis Malle et des autres dont il a dévoré les films) le rattrape d'abord et il devient une sorte égérie. Ainsi il rencontre Olivier Assayas pour Fin Août, début septembre. Il incarne Gabriel, ami d'Adrien (personnage gravement malade et condamné, campé par François Cluzet qui est décidément un grand acteur). Il est un séducteur pris entre deux femmes. Il est également dans Alice et Martin d'André Téchiné, où Juliette Binoche éprouve une passion destructrice pour un jeune homme mystérieux et inquiétant (Amalric étant le frère de celui-ci chez qui elle vit). Il est également dans la Fausse suivante de Benoît Jacquot, adaptation formellement très théâtrale et sans concessions d'une pièce de Marivaux.
L'acteur s'impose donc définitivement dans une famille assez ambitieuse du cinéma français, qui peut avoir ses détracteurs (lui reprochant son aspect maniéré), mais qui est encore l'une des rares à avoir de l'ambition, à oser encore sonder les rapports humains avec une profondeur admirable, sans la volonté flagorneuse de s'attirer la faveur des grandes foules. Mathieu Amalric a d'abord été le symbole de cela, d'un cinéma résistant, souvent décrié mais assez fascinant pour peu qu'on s'y arrête.
Un homme un vrai des frères Larrieu confirme d'ailleurs cette ambition jubilatoire. On est devant une comédie intelligente qui raconte l'histoire d'un couple (la séduction, la rupture, les retrouvailles). Cela vous plonge dans un état proche de ce que vous pouvez ressentir à l'issue d'un bon Woody Allen (le petit sourire persistant au bout du générique). Amalric forme un beau duo avec Hélène Fillières dans ce voyage fantaisiste et revigorant (avec un début en forme de film d'entreprise, des moments où la comédie musicale s'invite...). Amalric compose de nouveau un personnage lunaire et un peu dépassé mais qui s'adapte à plusieurs contextes. Le mélange des genres est assez réussi.
Il a longtemps parlé d'arrêter de jouer pour se consacrer à ses réalisations. Avec Mange ta soupe, en 1997, comédie attachante (et sans doute autobiographique), il saute le pas. Un homme revient à Paris pour y retrouver ses parents critiques littéraires. On entre au coeur d'une famille, à travers le grand rangement de la demeure encombrée de livres que le héros entreprend. On découvre les secrets enfouis, symbolisés par la chambre d'un frère disparu que le personnage se met en tête de rénover. Il a un comportement étrange est excessif, au coeur d'une famille qui a apparemment beaucoup de mal a exprimer ses sentiments et le laisse à son comportement de plus en plus incohérent et à ses accès de rage. Le Stade de Wimbledon suivrait ce premier essai convaincant en 2003. Il s'agit d'une oeuvre atypique. L'approche est narrativement beaucoup plus ambitieuse. L'héroïne en est Jeanne Balibar, sa compagne pendant longtemps (avec qui il est apparu dans de nombreux films). Elle enquête sur un homme originaire de Trieste, dont l'influence est immense, alors qu'il est un intellectuel qui n'a rien publié. Le sujet est ambitieux, le traitement envoûtant. Les langages s'alternent -Français, anglais, italien-. La quête de Balibar devient une réflexion sur la création, une flânerie poétique...Sa troisième réalisation La Chose publique est plus légère. L'histoire est celle d'un cinéaste qui doit livrer un film sur la parité, commandé par Arte. Il doit aussi faire face à l'infidélité de sa femme. Il s'agit d'une mise en abîme malicieuse. Au fond Amalric, en tant que cinéaste, est toujours son propre sujet, pose sur sa vie un regard drôle ou poétique, toujours intense.
C'est de nouveau auprès de Desplechin qu'il impressionne dans Rois et Reine en 2004. Il y incarne un artiste fantasque en délicatesse avec les impôts, qui se voit interné par erreur dans un asile psychiatrique. La démence supposée de son personnage lui permet d'aller dans l'excès, d'insulter ses semblables, de dire des horreurs à Catherine Deneuve avec une certaine délectation. Etrangement, on pourrait s'attendre à ce que ça soit la détresse qui domine ce rôle, mais il dégage une vitalité, une exaltation excessive qui fonctionne en contraste avec le segment beaucoup plus grave et retenu d'Emmanuel Devos (qui accompagne l'agonie de son père). Il est rayonnant dans ce film. Il est drôle, émouvant, incontrôlable. On ne sait pas s'il est fou à lier ou simplement excentrique. Cet équilibre entre la démence et la dérision, il en maintient parfaitement l'ambiguïté, jusqu'à l'épilogue. Il apparaît finalement comme celui qui détient la sagesse après avoir éprouvé ou exprimé beaucoup de sentiments ou d'attitudes (la folie, l'humour, la provoc, l'empathie, l'affection, la paternité, l'amour...). Rois et Reine est un film protéiforme qui lui permettait une prestation hors du commun, d'une amplitude rare. Il est récompensé d'un césar du meilleur acteur (il a donc transformé l'espoir de Comment je me suis disputé... en certitude).
Après cela, sa carrière connaît une évolution majeure, une hémorragie de rôles (lui qui avait un temps envisagé -l'inconscient- d'arrêter de faire l'acteur). Il continue de se faire l'interprète d'un cinéma d'auteur exigeant. Il va dans l'Histoire de Richard O de Damien Odoul jusqu'à explorer le désir et la sexualité de manière explicite, chose pour laquelle il faut un certain courage pour un acteur de cinéma « traditionnel ».


