La carrière d'Amalric est un paradoxe : il s'est toujours destiné à la réalisation et rencontre la gloire en tant qu'acteur. Il présente en compétition à Cannes sa nouvelle réalisation, Tournée...

Par Nicolas HOUGUET - publié le 13 mai 2010 à 12h43 ,
MAJ le 13 mai 2010 à 15h46 - 1 commentaire(s)
La carrière d'Amalric est un paradoxe : il s'est toujours destiné à la réalisation et rencontre la gloire en tant qu'acteur (il est tout de même le méchant du dernier James Bond Quantum of Solace). Mais on peut voir là un curieux concours de circonstances, des histoires d'amitiés qui tournent bien (c'est le cas de le dire), notamment avec Arnaud Desplechin. Donc, soit, il est comédien. Mais avec une certaine ironie, l'amusement de quelqu'un qui voit ça comme une étrange occupation. Son moteur est la curiosité, l'impossibilité de refuser certaines propositions, un engouement presque gourmand à découvrir l'envers d'une grosse production comme un James Bond comme à explorer les tourments névrotiques d'intellos perturbés. Même lorsqu'il incarne une figure extrêmement tourmentée ou douloureuse (comme dans Rois et reine ou le Scaphandre et le papillon), il garde cette ironie, ce charme lunaire, ce regard noir et perçant, cette voix qui indéniablement posent sa présence devant la caméra.

Né le 25 octobre 1965, il a toujours été un passionné de cinéma. Dans sa jeunesse, en marge de sa première année à hypokhâgne, il rôdera sur quelques tournages. Il fait l'acteur dès 1984 dans Les Favoris de la lune, mais sa vocation est la réalisation. Il prépare l'Idhec et devient notamment l'assistant-réalisateur de Louis Malle sur Au Revoir les enfants en 1987. 
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LA NOBLESSE DES AUTEURS

Malgré ses velléités, c'est d'abord en tant que comédien qu'il sera remarqué, dans Comment je me suis disputé... (Ma vie sexuelle) de Arnaud Desplechin en 1996. Il sera auréolé d'un césar du meilleur espoir masculin pour son rôle. Malgré le fait qu'il soit un cinéphile passionné, on ne retrouve pas chez lui ce jeu un peu artificiel, cette direction d'acteur précieuse qui empèse parfois le cinéma dit d'auteur (dénomination toujours assez réductrice). Il apporte à ce Paul Dédalus (un nom qui rappelle James Joyce) une dimension discrètement fantaisiste et névrotique. Au fond il est un trentenaire paumé (mais c'est presque devenu un pléonasme), pétri de doutes et de maladresses, avec des histoires de coeur compliquées (avec Emmanuelle Devos, Jeanne Balibar et Marianne Denicourt). Cet universitaire se débat avec sa dépression et des rivalités amoureuses ou amicales, tout en ne parvenant pas à écrire la thèse qu'il a initiée des années auparavant. Les personnages sont cultivés, parlent beaucoup et brillamment, dans des échanges qui pourraient laisser froid. Mais Amalric a cette capacité à se rendre proche de nous, à créer une connivence, une chaleur, qui sont souvent assez dures à faire passer dans un cadre exigeant. C'est ainsi qu'il s'accorde parfaitement avec Desplechin. On s'interroge certes longuement sur le sens de la vie, de l'amour, du sexe... de tout quoi. Mais Mathieu Amalric et son cinéaste prouvent avec un certain brio que l'on peut être intello sans être terne ou ennuyeux, ce que l'on oublie parfois...

Le cinéma d'auteur qui l'a passionné dans sa jeunesse (celui de Bergman, de Louis Malle et des autres dont il a dévoré les films) le rattrape d'abord et il devient une sorte égérie. Ainsi il rencontre Olivier Assayas pour Fin Août, début septembre. Il incarne Gabriel, ami d'Adrien (personnage gravement malade et condamné, campé par François Cluzet qui est décidément un grand acteur). Il est un séducteur pris entre deux femmes. Il est également dans Alice et Martin d'André Téchiné, où Juliette Binoche éprouve une passion destructrice pour un jeune homme mystérieux et inquiétant (Amalric étant le frère de celui-ci chez qui elle vit). Il est également dans la Fausse suivante de Benoît Jacquot, adaptation formellement très théâtrale et sans concessions d'une pièce de Marivaux.

L'acteur s'impose donc définitivement dans une famille assez ambitieuse du cinéma français, qui peut avoir ses détracteurs (lui reprochant son aspect maniéré), mais qui est encore l'une des rares à avoir de l'ambition, à oser encore sonder les rapports humains avec une profondeur admirable, sans la volonté flagorneuse de s'attirer la faveur des grandes foules. Mathieu Amalric a d'abord été le symbole de cela, d'un cinéma résistant, souvent décrié mais assez fascinant pour peu qu'on s'y arrête.

Un homme un vrai des frères Larrieu confirme d'ailleurs cette ambition jubilatoire. On est devant une comédie intelligente qui raconte l'histoire d'un couple (la séduction, la rupture, les retrouvailles). Cela vous plonge dans un état proche de ce que vous pouvez ressentir à l'issue d'un bon Woody Allen (le petit sourire persistant au bout du générique). Amalric forme un beau duo avec Hélène Fillières dans ce voyage fantaisiste et revigorant (avec un début en forme de film d'entreprise, des moments où la comédie musicale s'invite...). Amalric compose de nouveau un personnage lunaire et un peu dépassé mais qui s'adapte à plusieurs contextes. Le mélange des genres est assez réussi.

Il a longtemps parlé d'arrêter de jouer pour se consacrer à ses réalisations. Avec Mange ta soupe, en 1997, comédie attachante (et sans doute autobiographique), il saute le pas. Un homme revient à Paris pour y retrouver ses parents critiques littéraires. On entre au coeur d'une famille, à travers le grand rangement de la demeure encombrée de livres que le héros entreprend. On découvre les secrets enfouis, symbolisés par la chambre d'un frère disparu que le personnage se met en tête de rénover. Il a un comportement étrange est excessif, au coeur d'une famille qui a apparemment beaucoup de mal a exprimer ses sentiments et le laisse à son comportement de plus en plus incohérent et à ses accès de rage. Le Stade de Wimbledon suivrait ce premier essai convaincant en 2003. Il s'agit d'une oeuvre atypique. L'approche est narrativement beaucoup plus ambitieuse. L'héroïne en est Jeanne Balibar, sa compagne pendant longtemps (avec qui il est apparu dans de nombreux films). Elle enquête sur un homme originaire de Trieste, dont l'influence est immense, alors qu'il est un intellectuel qui n'a rien publié. Le sujet est ambitieux, le traitement envoûtant. Les langages s'alternent -Français, anglais, italien-. La quête de Balibar devient une réflexion sur la création, une flânerie poétique...Sa troisième réalisation La Chose publique est plus légère. L'histoire est celle d'un cinéaste qui doit livrer un film sur la parité, commandé par Arte. Il doit aussi faire face à l'infidélité de sa femme. Il s'agit d'une mise en abîme malicieuse. Au fond Amalric, en tant que cinéaste, est toujours son propre sujet, pose sur sa vie un regard drôle ou poétique, toujours intense.

C'est de nouveau auprès de Desplechin qu'il impressionne dans Rois et Reine en 2004. Il y incarne un artiste fantasque en délicatesse avec les impôts, qui se voit interné par erreur dans un asile psychiatrique. La démence supposée de son personnage lui permet d'aller dans l'excès, d'insulter ses semblables, de dire des horreurs à Catherine Deneuve avec une certaine délectation. Etrangement, on pourrait s'attendre à ce que ça soit la détresse qui domine ce rôle, mais il dégage une vitalité, une exaltation excessive qui fonctionne en contraste avec le segment beaucoup plus grave et retenu d'Emmanuel Devos (qui accompagne l'agonie de son père). Il est rayonnant dans ce film. Il est drôle, émouvant, incontrôlable. On ne sait pas s'il est fou à lier ou simplement excentrique. Cet équilibre entre la démence et la dérision, il en maintient parfaitement l'ambiguïté, jusqu'à l'épilogue. Il apparaît finalement comme celui qui détient la sagesse après avoir éprouvé ou exprimé beaucoup de sentiments ou d'attitudes (la folie, l'humour, la provoc, l'empathie, l'affection, la paternité, l'amour...). Rois et Reine est un film protéiforme qui lui permettait une prestation hors du commun, d'une amplitude rare. Il est récompensé d'un césar du meilleur acteur (il a donc transformé l'espoir de Comment je me suis disputé... en certitude).

Après cela, sa carrière connaît une évolution majeure, une hémorragie de rôles (lui qui avait un temps envisagé -l'inconscient- d'arrêter de faire l'acteur). Il continue de se faire l'interprète d'un cinéma d'auteur exigeant. Il va dans l'Histoire de Richard O de Damien Odoul jusqu'à explorer le désir et la sexualité de manière explicite, chose pour laquelle il faut un certain courage pour un acteur de cinéma « traditionnel ».

 

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DEPASSER LES BASTIONS

Il devient une figure importante du cinéma français et sort peu à peu du bastion des auteurs. Il apparaît notamment dans Quand j'étais chanteur, très beau film avec un Depardieu émouvant, ainsi que dans Michou d'Auber, toujours avec le grand Gérard. Amalric n'a d'ailleurs jamais rechigné à jouer les seconds rôles (dans la Moustache d'Emmanuel Carrière où Vincent Lindon décide de se la raser). C'est surtout une carrière internationale qui s'ouvre à lui. Il fait une apparition dans le Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Il sera surtout la grande figure trouble du Munich de Spielberg, jouant le fils de Michael Lonsdale qui aide Eric Bana dans sa quête vengeresse. Ils sont les seuls (son père et lui-même) à ne pas avoir d'allégeance, à ne pas servir de cause, vendant leurs informations et leurs services au plus offrant. Amalric atteint là une dimension inquiétante qui en faisait déjà un personnage sombre, glaçant, annonçant peut-être son rôle de méchant dans James Bond. Son regard était impénétrable, sa voix calme, monocorde, presque tranchante. Il dégageait là une belle aura de mystère, était difficilement déchiffrable.

C'est pour sa performance dans le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel que l'acteur connaît de nouveau la consécration. Cette adaptation du livre éponyme de Jean Dominique Bauby, qui fut victime du locked-in syndrom (ne lui laissant que l'usage d'une paupière pour communiquer) est brillante. Car Schnabel privilégie une approche totalement introspective, épouse totalement le point de vue du héros, sa perception et ses souvenirs. Pour Amalric, c'était une gageure étrange puisque beaucoup de sa performance se passe en voix-off, quand on entend les pensées du personnage. Tout est vu par son prisme. Ensuite, il y a la lumière des souvenirs, magnifiquement évoqués et sublimés par le cinéaste. Ce brillant éditeur, après son attaque est totalement paralysé. Amalric, fait d'abord entendre sa détresse et sa stupeur. Mais la caméra est subjective, et le héros est présenté au contraire de nos habitudes, par l'intériorité. Ainsi son ironie prend vite le dessus, son humour, son esprit et son charme. On le connaît de manière impressionniste, comme lui se perçoit et pas par son aspect extérieur qui est souvent une barrière à l'identification. Ici, ses sentiments se communiquent à un spectateur totalement impliqué, en empathie. Et même quand on découvre le visage tordu d'Amalric, son oeil grand ouvert, ce n'est pas cela qui frappe, mais le sentiment d'avoir partagé une intimité foisonnante, riche, complexe et sensuelle (dans la manière virtuose de montrer les femmes de sa vie). Il y a la voix particulière de l'acteur qui vous accompagne dans ces émotions fortes. On touche là à l'essentiel d'une existence, une sensibilité certes prisonnière de son corps, mais absolument magnifique.

Il a retrouvé récemment sa famille de cinéma pour Un Conte de Noël de Arnaud Desplechin explorant les retrouvailles d'une famille décomposée, avec son lot de haines assumées et de drames enfouis (un jeu de massacre assez réjouissant, un film où on dit tout ce qu'on tait d'habitude). Il n'y a de grandes hostilités qu'au sein des familles, rien n'est plus rafraîchissant que lorsqu'on ose trahir ce secret de polichinelle. La richesse des liens entre les protagonistes évoque Bergman, la haine affleure comme dans Festen. Desplechin confirme sa virtuosité à évoquer la complexité des rapports humains. Entre parenthèses, Deneuve et Amalric forment de nouveau un merveilleux duo (lorsqu'ils s'avouent par exemple leur haine mutuelle dans un éclat de rire).

Mathieu Amalric est finalement le symbole d'un cinéma qui n'est pas sclérosé, comme c'est parfois le cas. Il a explosé le carcan d'un registre imposé, s'aventurant avec amusement et grâce dans tous les genres, comme le cinéphile passionné qu'il a toujours été, sans le snobisme atroce de ceux pour qui aimer Desplechin signifierait automatiquement mépriser James Bond (ou le contraire). On ne peut qu'apprécier cette ouverture d'esprit, celle d'un homme qui se fout des chapelles et s'est tracé un beau chemin. 


 
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