Par - publié le 22 février 2008 à 22h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h14 - 0 commentaire(s)
Hafsia Herzi a seulement 20 ans. Elle illumine La graine et le mulet, chronique Pagnolo-Cassavetienne de Abdellatif Kechiche, par son talent et sa justesse. Pour nous, c’est le meilleur espoir féminin de l’année. Elle revient sur les étapes du film, son prix – mérité – à la Mostra de Venise, son amour pour Abdellatif Kechiche et ses projets. On n’a pas fini d’en entendre parler et c’est tant mieux.


DE GALERES EN CASTING
«J’ai été repérée via un casting sur Marseille. Je faisais de la figuration et je me disais à l’époque que ce n’était pas possible de faire plus. Je savais que je pouvais jouer. Je ne pensais pas qu’un jour quelqu’un allait me faire confiance en me donnant un vrai rôle. A Marseille, il doit y avoir en tout dix directeurs de casting. Pas plus. Un jour, sur un plateau de figu, j’ai demandé à une directrice de casting de me donner la liste de tout le monde. J’ai envoyé mes photos. Un jour, on m’appelle pour une audition. Je ne savais pas si c’était pour un court-métrage ou une série. Auparavant, j’ai fait des essais pour Plus belle la vie mais j’ai été rejetée (rires). Ça m’a vraiment beaucoup perturbé même si le texte était pourri. Les directeurs de casting étaient presque humiliants et m’ont fait comprendre qu’ils n’allaient pas me reprendre. C’est pour ça que je me suis vengée quelques mois après. D’un côté, c’est une bonne chose que je ne participe pas à la série. Dans le même genre, j’ai fait des essais pour la série Sous le soleil. Là aussi, j’étais méprisée. Sur 500 actrices, il n’en conservait que 12 et chacune venait d’une région différente. Ils ne nous donnaient pas la réponse car on la découvrait dans le journal régional. J’achète le journal très tôt le lendemain. Je l’ai ouvert et il y avait un titre: «Marie sort de l’ombre». Toutes les actrices qui étaient refusées étaient dans l’ombre et j’étais dedans. J’exagère quand je dis que c’est méprisant mais ça fait mal au cœur sur le moment. D’un autre côté, c’est tant mieux. Vraiment. Ça m’a donné encore plus envie de travailler et de montrer mon travail. Je pense que ça fait partie du destin.»


FRANCHIR LES ETAPES
«Je n’ai pas suivi de cours de théâtre. Essentiellement parce que je n’en avais pas les moyens financiers. Ma mère ne pouvait pas, j’étais trop jeune pour me les payer et il fallait que je me concentre sur l’école. Je me suis vraiment débrouillée toute seule, je me suis juste contentée d’envoyer des photos pour faire de la figuration. J’apprenais des textes toute seule chez moi. Juste après La graine et le mulet, je suis montée sur Paris pour prendre des cours de théâtre. De toute façon, le théâtre et le cinéma sont deux choses totalement différentes. Ça n’a même rien à voir. Je voulais travailler la diction, l’articulation, l’accent marseillais. Puis rencontrer des gens, travailler autrement. Là, je n’ai plus trop le temps d’y aller mais ça me fait plaisir de pouvoir travailler ma passion. Monter de Marseille sur Paris a été très dur. Ca a été une grosse décision. Soit je restais à Marseille juste après le film et je continuais mes études; soit je montais sur Paris et je m’investissais dans des cours en attendant. Heureusement que j’ai choisi la seconde option. En vérité, je ne me suis pas posée tant de questions. J’ai pris mes affaires et je suis partie. Maintenant, ça va faire deux ans que je suis sur Paris. Il y a deux ans, j’étais dans l’énergie du film, je ne devais pas attendre; sinon, je ne serai jamais partie. Je ne le regrette pas, même si ça n’a pas été simple. J’étais toute seule dans la grande capitale et je ne connaissais personne mis à part ceux qui ont travaillé sur le film. J’ai beaucoup revu les musiciens. Pendant les trois mois, j’ai pensé à retourner sur Marseille. Mais je me suis empêchée. Bizarrement, à chaque fois que je voulais repartir, j’avais une bonne nouvelle ou une proposition de rôle.»


DANSER SOUS LE FEU DES PROJECTEURS
«Mes parents n’ont pas encore vu le film. Personne de ma famille ne l’a vu. Même lorsque le film a été présenté au festival de Montpellier il y a quelques mois. Ils n’ont pas pu venir. Mon frère a vu la bande-annonce parce qu’elle est disponible sur Internet. Et sur la bande-annonce, on me voit danser le ventre à l'air. J’ai presque trouvé ça gênant mais mon frère a trouvé ça génial. J’ai d’ailleurs appris la danse orientale pour mon personnage auquel je ne ressemble pas réellement dans la vraie vie. J’ai toujours secrètement peur que les gens confondent ce que je fais dans le film et ce que je suis réellement. Physiquement, la scène de danse a été périlleuse. Je l’appréhendais beaucoup. C’était très technique même si au fond le plus dur, ça reste le jeu. Pour répéter la danse, j’ai fréquenté beaucoup de profs. C’était douloureux parce que je ne savais carrément pas danser. C’était horrible. J’ai pris des cours à Sète, à Paris. J’étais bloquée pendant un mois. Un jour j’ai rencontré une prof super sympa. Humainement, c’est passé. Et au deuxième cours, j’arrivais à danser. Au départ, il y avait un problème car j’étais jeune et je ne comprenais pas trop. J’avais besoin de quelqu'un qui me comprenne, qui m’explique bien. Je ne compte pas le nombre de profs de danse qui m’ont sorti que je n’y arriverais jamais et que je ferais mieux d’abandonner. Pour ceux qui connaissent bien la danse orientale, il est clair que je danse très maladroitement. De toute façon, Abdellatif ne cherchait pas la perfection. Dès qu’il a vu que je maîtrisais un peu, il a arrêté les cours parce qu’il ne voulait pas une démonstration. La scène a pris quatre cinq jours de tournage. Sachant que je suis tombée entre temps. Il faisait très froid, il y avait des rails, j’avais des talons et paf. C’est pour ça qu’il filme parfois en gros plans d’ailleurs lors de cette scène. Abdel voulait suspendre le tournage de cette scène mais je ne voulais pas, j’étais trop dans l’énergie. Du coup, j’ai tourné avec mon attelle pendant trois jours. Après, je l’ai enlevée. Je me souviens que Abdellatif m’avait demandé pour la scène de danse de regarder celle avec Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme. Pas pour copier mais pour voir à peu près ce qu’il voulait.»


DECOUVRIR UN METTEUR EN SCENE
«J’ai découvert L’esquive et La faute à Voltaire lorsque je l’ai rencontré. Des deux, je préfère La faute à Voltaire. En le voyant, je me suis dit que c’était bon, que ce n’était pas un imposteur (elle rit). Parce qu’il y a tellement d’imposteurs! Si je devais trouver la plus grande qualité d’Abdellatif Kechiche, ce serait son humanité. Sa gentillesse, aussi. Il est tolérant, il ne méprise personne, il ne néglige personne sur le plateau. Tout le monde est logé à la même enseigne. C’est hallucinant car j’ai rencontré des gens par la suite qui n’avaient pas ces qualités humaines et qui méprisaient les techniciens. Je ne vois clairement pas l’intérêt. En revanche, il a maltraité le pauvre Habib Boufares (le vieux patriarche fatigué). Ce n’est pas un manipulateur mais il sent les gens. Il sait à qui confier les responsabilités. Pour le travail, il est sans pitié. En même temps, il nous donne tellement qu’on ne peut pas lui dire non (…) On dit souvent que les fins de ses films sont extrêmement pessimistes. Au contraire, je pense qu’elles traduisent la vérité. Pour prendre l’exemple de La faute à Voltaire, je pense que malheureusement ça se passe souvent comme ça. On est choqué parce que personne n’ose dire la vérité. Aujourd’hui, les gens n’ont plus peur de dire ce qu’ils pensent. C’est pour ça que j’admire une actrice comme Emmanuelle Béart pour son engagement et sa franchise.»


RECEVOIR UN PRIX D'INTERPRETATION A VENISE
«Au départ, je pensais que c’était une erreur. Surtout que j’avais croisé le réalisateur Italien Emanuele Crialese à l’hôtel quelques jours auparavant. Je ne savais pas qu'il était un membre du jury. Il m’a félicitée pour la prestation et ça m’a touché. Quand il m’a remis le prix, il m’a fait un petit clin d’œil. Alors que je n’avais pas calculé qu’il faisait partie du jury. Je ne m’y attendais pas. Je savais juste qu’il y avait un prix pour le film. L’attaché de presse savait que j’avais un prix mais il ne m’a rien dit. Et ça m’a bouleversé. Comme tout le monde, comme un acteur qui rêve, je répétais la scène à la maison en distribuant des tonnes de merci. Sur scène, j’étais tellement impressionnée que je n’ai même pas parlé. Je ne fantasme pas sur les César. On verra, je ne suis même pas sélectionnée! Et puis je ne suis pas la seule actrice. Là, c’était très différent. Ce qui m’a touché, c’est que le prix provenait de réalisateurs confirmés. J’ai eu un coup de foudre pour Paul Verhoeven. Il m’a même sorti qu’il voulait travailler avec moi. C'est un homme d’une gentillesse inouïe. Il y avait aussi Zhang Yimou, adorable. Je les ai tous rencontré lors du dîner de clôture. On a beaucoup discuté. Catherine Breillat, géniale aussi. On a bien rigolé. Elle m’a sorti: «vas voir Paul Verhoeven, il est amoureux de toi». Ce qui m’a fait très bizarre, c’est lorsque je suis allée les voir, ils avaient presque l’air d’être intimidés. Je connaissais leurs travaux. J’avais vu Respiro, La leçon de piano, Basic Instinct… Jane Campion, adorable elle aussi. Elle m’a prise dans les bras pendant une bonne heure. Elle me donnait des conseils. Alejandro Gonzalez Iñárritu, formidable… Ils m’ont tous dit à l’unanimité que j’étais géniale et m’ont donné plein d’encouragements. Paul Verhoeven a adoré la scène de danse, il s'est même mis à m'imiter. Jane Campion a adoré les scènes avec Habib. Ils étaient tous très sincères et ça m’a touché au plus profond.»


FANTASMER DE NOUVEAUX UNIVERS
«Je rêverais de jouer une princesse! Comme une petite fille. Ou une méchante. Quand je dis ça, on me le déconseille sous prétexte que j’ai un visage tout gentil. Mais ce qui m’intéresse, c’est de faire des rôles de composition. Vraiment. J’aime beaucoup le cinéma d’auteur et travailler avec des gens humains. Travailler avec des gens passionnés. Je ne veux pas travailler avec des gens qui s’en foutent. Je préfère les fous aux tièdes. Je préfère ceux qui mettent en scène un film comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Pour ce qui est des univers, je ne sais pas. Je n’ai pas de film favori à part désormais La graine et le mulet (elle rit). Je regarde la bande-annonce comme une folle. Pendant un tournage, je logeais dans un hôtel où il y avait un accès à Internet et je passais mes soirées à regarder la bande-annonce du film en boucle. Mon partenaire n’en revenait pas. Cette année, j’ai beaucoup aimé Les témoins, d’André Téchiné. J’aime ce cinéma-là. D’ailleurs Abdel a commencé comme acteur avec lui dans Les innocents. Qu’est-ce qu’il était beau à l’époque! Quand il m’a montré ses films en tant qu’acteur, j’ai halluciné. Je me suis demandé s’il n’avait pas fait de la chirurgie esthétique entre temps car je le trouve vraiment très beau, jeune. Il l’a super mal pris (elle rit). Il avait une présence incroyable. Je trouve ça dommage qu’on ne lui ait pas donné la chance de tourner plus.»


L’APRES-GRAINE ET LE MULET
«Lorsque je me suis installée sur Paris il y a deux ans, j’ai rencontré un agent. En deux ans, j’ai eu des propositions et participé à des longs métrages. J’ai commencé par Ravages, un téléfilm pour Arte signé Christophe Lamotte, réalisateur de Dérives. J’ai fait un premier long métrage qui s’appelle Française où j’ai le rôle principal. J’ai beaucoup aimé le scénario. Ça parle d’une famille qui vit en France et je joue une fille qui s’appelle Sofia, qui est très attachée à la France. Du jour au lendemain, les parents décident de retourner vivre au Maroc et elle n’arrive pas à s’intégrer. On la retrouve des années plus tard, paumée. Elle n’arrive toujours pas à s’adapter. C’était très intéressant car en dehors des clichés. J’ai enchaîné sur un film en Egypte qui traite de la guerre en Irak. Une histoire d’amour entre un soldat Irakien et une fille qui vit dans les marais. J’ai appris à parler Irakien pour le film. J’aime beaucoup le personnage, sans doute parce qu’il se rapproche du rôle de princesse que je voulais faire (elle rit). Tous les mecs sont amoureux d’elle et elle vit sur une île. L’extase, quoi.»

Propos recueillis par Romain Le Vern
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