Moi, Zombie : chronique de la douleur, d’Andrew Parkinson, est un film tellement fauché qu’on serait tenté de le réduire à de l’amateurisme. Pas forcément dans le meilleur sens du terme. Or ici, bonne nouvelle, l’amateurisme n’est pas forcément synonyme de production pauvre et exsangue. Avec trois bouts de ficelle, Andrew Parkinson a signé un film prodigieux qui ne cherche pas à plaire et ne plaira pas à tout le monde.
Est-ce une raison suffisante pour le sortir uniquement en location ? Parlons de
Moi, Zombie... avant tout. La règle selon laquelle sous chaque grand opus fantastique se cache un drame humain poignant trouve son illustration la plus adéquate à travers ce film méconnu, discuté et intéressant qui se réapproprie les codes du film de zombies – ou plus précisément les châtie – pour délivrer un édifice original et troublant. Un étudiant en biologie tout ce qu’il y a de plus normal tombe un jour dans un squat où errent deux zombies en état de décomposition et se fait mordre. C’est la fin de son monde, et le début de la fin. Il prend une piaule à l’autre bout de la ville, ne donne plus de nouvelles à sa copine et, au fil de sa zombification, enregistre ses modifications sur un dictaphone. Histoire de laisser une trace de sa métamorphose. Ne point chercher ici le spectaculaire :
Moi, Zombie… est un opus intimiste, existentiel et sensible qui choisit de ne pas rire des troubles de son protagoniste, en assumant jusqu’au bout ses choix et ses audaces. Ce qui le rend infiniment courageux.


Andrew Parkinson regarde dans le blanc des yeux un zombie et ses états d’âme. Cette descente aux enfers névrotique – à laquelle on peut ne pas souscrire – rappelle que la spontanéité est la meilleure alliée de la crédibilité. Ainsi, le montage et la mise en scène, presque rudimentaires, ne s’embarrassent point d’effets tarabiscotés. Et, ainsi, contrairement aux grosses productions gonflées d’afféteries, le cinéaste délivre une inquiétante étrangeté dont la simplicité est une denrée aussi rare que précieuse. Simplicité d’un script comme des effets spéciaux qui se contentent du strict minimum. Par exemple, les quelques scènes d’attaque zombiesque se comptent sur les doigts d’une main et étonnent de fait par leur potentiel horrifique, comme dans ce passage où le héros, paumé dans les dédales méandreux d’un rêve glauque, se voit assailli des deux parts du corridor par des zombies inquiétants et furibards. L’aspect documentaire est ce qui fait la qualité et le défaut du film. Qualité pour le réalisme, mot-clé ici, et défaut car le fait de recueillir les réactions des proches confère une artificialité bidon et malvenue. Peu importe : le reste du temps, des références flatteuses viennent à l’esprit (on pense à la radicalité de
Schizophrenia). Et puis, soyons clairs, le manque de moyens annihile l’esbroufe. De toute façon, peu de dommages : la substance narrative se suffit à elle-même : on suit le parcours d’un homme accordé avec le monde qui se transforme progressivement en loque. Point barre. La mélancolie qui love le récit est accentuée par la qualité du jeu des acteurs et surtout une musique d’une tristesse inconsolable. Alors que le manque de moyens aurait pu, chez certains, être une occasion à la gabegie d’effets horrifiques, Parkinson ne répond pas à cette attente et préfère l’autopsie clinique (environnement glauque, murs vides…) d’un mental déliquescent. Les scènes de meurtre ne cherchent pas la complaisance et s’avèrent d’une sobriété inattendue. Cela permet de renforcer le malaise et d’ainsi faire comprendre que nous ne sommes pas devant un opus frivole qui zoome sur les babines sanguinolentes. Elles accentuent paradoxalement la détresse. Un passage aussi bref qu’intense montre une prostituée qui donne un peu de réconfort au protagoniste en faisant fi de sa monstruosité naissante. La demoiselle, consciente des étranges marques sur les joues, se tait, remarque la solitude et répond au besoin le plus vitale du jeune homme : le contact humain. Ou plutôt le réconfort.
Parallèlement au délabrement du personnage principal, Parkinson montre l’évolution de la petite amie qui tente comme elle peut de combler une absence qui ronge son âme. Inquiétée par la disparition de son mec, elle se noie dans la culpabilité. En effet, le jeune homme préfère se cloîtrer chez lui, se masturbe sur les photos de ladite petite amie et constate impassible à son horrible marginalisation. Réflexion sur la solitude ? Sans doute. Moi, Zombie… est comme son (beau) titre l’indique la chronique d’une douleur. Douleur de perdre le goût à la vie (il ne sort plus sauf pour se nourrir et tuer mais il est encore capable de parler avec les autres bien que la relation soit fatalement éphémère – cf. la scène avec l’autostoppeur, épurée et sans fioritures). Douleur de ne plus pouvoir être un homme (la perte de son sexe lors d’une ultime masturbation constitue l’une des scènes les plus pathétiques du film). Dans un entrelacs de flash-back où les limites de l’onirisme et de la réalité s’avèrent élégamment brouillées (qui rêve quoi ? Qui est qui ? Où est le passé, le présent ?), Parkinson traque la décrépitude physique et morale d’un zombie conscient de son horrible condition de bête vouée à la solitude. Et son film ne s’autorise aucune baisse de régime : il s’enfonce jusqu’au bout dans le trip neurasthénique et épouse les fluctuations permanentes d’un corps mort et d’un esprit vivant. Toute l’incarnation d’une douloureuse lutte entre le physique (le corps qui se délite) et la métaphysique (les souvenirs qui tentent de combler les manques d’un présent insoutenable). Car, oui, les souvenirs du passé sont les seules images qui peuvent réconforter d’un manque affectif atroce.

Avec ses soliloques mornes, ses longues scènes de spasmes convulsifs et de transes de douleur atroce façon Isabelle Adjani dans
Possession (autre film téméraire et indisponible en zone 2), le film peut légitimement déconcerter. Certains vomiront la démarche artistique jugée prétentieuse. Que ces mêmes spectateurs beuglent : ils sont passés à côté de la brutale et douce mélancolie qui imbibe une histoire crue, malsaine et dérangeante. Il faut surtout voir dans ce film une très belle déclinaison sur un thème qui, depuis la nuit des temps, est condamné aux joies du divertissement gore. Le dégoût provoqué par les scènes finales n'en génère pas moins une vraie émotion. Et la tristesse, terriblement incarnée, qui en émane poursuit longtemps après la projection.
Moi, Zombie : Chronique de la douleur est un film si conspué qu’il est indispensable de le réévaluer. Les rares récents films qui se hissent à son niveau sont
Kissed de Lynne Stopkewich,
Dans ma peau de Marina de Van, et
May, de Lucky Mc Kee, trois oeuvres magnifiques qui abordent le même sujet actuel et préoccupant : l’incapacité de traduire le tohu-bohu intérieur de personnages fâchés avec l’existence.
Boycott du DVDMais le flux d'éloges ne saurait compenser la cruelle déception. Dans la plus grande indifférence générale,
Moi, Zombie : Chronique de la douleur, rébaptisé pour le coup
Mémoires d'un zombie, est sorti sous la bannière de Pathé le 4 novembre dernier en zone 2 ; ce qui aurait dû faire la joie des fantasticophiles qui n'ont pas forcément eu l'occasion de le découvrir.
Hélas, le DVD est uniquement et strictement réservé à la location dans les vidéo-clubs. Impossible de le trouver ailleurs. La raison ? Hypocrisie des grandes enseignes qui se sont visiblement liguées et passées le mot pour boycotter le film de Parkinson pour des prétextes certainement inavouables (officiellement, c'est le titre qui dérange ; officieusement, on penche plus pour la vision d'un zombie qui se masturbe et s'émascule). A l'heure où l'on peut trouver sans le moindre heurt du bis italien (
Emmanuelle et les derniers cannibales, par exemple) ou n'importe quel autre film de cannibales, exposé parfois de manière presque racoleuse, il s'avère impossible de posséder cet étrange petit objet horrifique qui faisait preuve d'originalité en cherchant une approche mélodramatique dans un contexte singulier. Pire : l'éditeur aimerait vraiment le sortir mais ne peut pas faire face au refus unanime des grandes surfaces pour le distribuer. On a le droit de se fâcher.