Par - publié le 25 mai 2006 à 20h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h56 - 0 commentaire(s)
Hande Kodja et Céline Sallette, elles ont toutes les deux suivi les cours du conservatoire national de Paris, Hande n’a d’ailleurs pas encore fini sa formation, Céline en sort tout juste, et elles bousculent déjà toutes les deux le cinéma français en incarnant les meurtrières de Patrick Grandperret. Deux jeunes femmes tout juste sorties de l’adolescence, fragiles, paumées, qui se laissent sombrer dans une triste dérive qui finira par une agression, par un meurtre. Deux rôles qu’elles ont saisis avec une lumineuse force. Elles n’avaient pas beaucoup dormi la veille, elles avaient encore les yeux émerveillés par cette première virée cannoise et se sont prêtées à cet exercice nouveau pour elles qu’est l’interview, face à face, comme dans le film.



Vous vous êtes senties immédiatement happées par ce face à face ?

Hande : Ce qui m’a touché c’est la rencontre que nous avons eu avec Patrick, Céline et la scénariste, Frédérique Moreau. C’est un entretien qui m’a beaucoup marqué, j’étais emballée par le projet. J’ai senti qu’il y avait quelque chose qui se passait.

Céline : C’est quelque chose qui a été instinctif, qui s’est imposé naturellement, immédiatement. Déjà, lorsque nous avons passé le casting, je savais que Hande serait là, ce qui me rassurait puisque nous nous connaissions. C’est toujours très stressant de passer un casting et cela nous a forcément rapproché par rapport aux autres filles qui attendaient comme nous. Les deuxièmes essais nous les avons passés ensemble.

Hande : Lorsque nous sommes sorties, on s’est dit que ce serait formidable que nous soyons prises toutes les deux, mais cela semblait irréel…

Céline : Nous avons beaucoup parlé avec Patrick et Frédérique. Nous ne savions pas pour quel rôle ils nous pressentaient l’une et l’autre, c’est après que Patrick l’a décidé. Et le choix final collait bien à nos deux personnalités. J’adore ce rapport très brut à la vie. Nous faisons tous un travail sur nous-mêmes et elles ne le font pas, du coup elles sont très impulsives, à vif, et leurs frustrations éclatent immédiatement, sans le moindre filtre.



Vous vous sentez proches chacune de Nina et Lizzy ?

Céline : En fait le scénario n’était pas totalement achevé, il y avait la trame, mais nous avons ensuite beaucoup travaillé avec Patrick, ensemble, durant près d’un mois sur nos personnages, ce qui l’a étoffé, affiné. Il y a donc du coup forcément certaines bribes de nos personnalités. Certaines idées, certains dialogues se sont dessinés durant le tournage. En même temps, je ne suis pas du tout comme ça dans la vie. J’ai une conscience très forte mais, en revanche, je comprends parfaitement Lizzy, c’est un état dans lequel nous pourrions tous facilement tomber si nous perdions certains de nos repères. N’importe qui, confronté à ce type de situations, à ce genre de comportements de la part d’autrui, pourrait sombrer de la même façon.

Hande : Ce qui me faisait penser à moi c’est son côté, non pas naïf parce que je ne pense pas l’être, mais son inconscience parfois du monde extérieur, de tous ces rapaces qui évoluent autour de nous. J’ai tendance à faire, en général, beaucoup trop confiance aux gens que je rencontre, j’oublie que certaines personnes peuvent se révéler extrêmement mauvaises, et, en ce sens, je me suis particulièrement sentie proche de Nina, de cette inconscience et aussi de ce qu’elle peut dégager, elle devient parfois une espèce de proie.


Il y a effectivement ce sentiment d’être face à deux jeunes femmes victimes d’un enchaînement malheureux d’évènements, mais elles restent également très passives face à leur situation, ne trouvez-vous pas que c’est assez représentatif d’une génération qui manque cruellement d’espoirs ?

Céline : Il peut effectivement se dégager cette impression du film, je le comprends parfaitement.

Hande : Je pense que ce manque de réactivité provient beaucoup du fait qu’elles n’ont pas de bases familiales de piliers et donc de repères. Lizzy a encore des rêves mais Nina ne semble plus en avoir, elle manque d’enthousiasme. Elle est en recherche d’affection. J’ai toujours imaginé la vie comme un ensemble de plusieurs cercles et le premier s’est éventré, elle a perdu ses parents, elle n’est plus entourée, elle doit se reconstruire ce qui est très difficile et la présence de Lizzy lui fait du bien.

Céline : Il me semble que notre époque est assez difficile à traverser, que les jeunes ont plus de mal aujourd’hui à trouver une voie, l’avenir leur est présenté de façon très noir. Il leur faut vraiment aller vers les autres, ce qui n’est pas toujours facile, provoquer des rencontres pour évoluer. Ce qui nous fait vivre c’est en effet ce que l’on désire et ce que l’on accomplit, tout le monde n’a pas cette chance.



Vous avez appréhendé ce tournage ?

Céline : Le premier jour ce fut terrible, j’étais très tendue, j’ai vomi la veille. Hande : Je pleurais tout le temps. Il faut pouvoir s’abandonner à la caméra, il a fallu quelques jours pour pouvoir trouver une vraie alchimie.

Est-ce que vous avez l’impression d’avoir mûri professionnellement ?
Hande : C’était très constructif, notamment la façon dont nous avons travaillé avec Patrick, préparé le film, répété, de façon très proche, en s’isolant tous ensemble. Il y avait une ambiance assez familiale qui nous a permis de le découvrir et réciproquement, ce qui fut au final très important, constructif car le Patrick qui est sur le tournage n’était pas forcément toujours celui que nous avions découvert avant, ce qui est normal, il y a beaucoup d’enjeux. Il est plus exigeant, plus sec peut-être, l’avoir connu avant nous a permis de mieux vivre les moments de stress.

Céline : Ce sont de vraies rencontres, qui resteront gravées je pense en nous. Même les moments douloureux ont été épanouissants. Patrick a cultivé une certaine tension, inconsciemment parce qu’il était aussi parfois angoissé, qui nous a amené parfois vers une certaine fébrilité qui a servi le film.



Certains sentiments ont-ils été parfois difficiles à trouver ?

Hande : Plus que des sentiments, j’ai trouvé étonnant, déroutant de voir comment notre inconscient peut parfois réagir face à certaines situations, de voir comment notre passé peut ressurgir et nous faire basculer en une fraction de secondes d’un état à un autre. Je me suis surprise moi-même, je ne m’attendais pas à réagir de façon aussi violente. C’est presque inquiétant.

Céline : On est dans un état de vulnérabilité intense et c’est effectivement parfois angoissant, c’est en ce sens une expérience enrichissante, ce sont des états qu’il faut apprendre à maîtriser.

Propos recueillis par Sophie Wittmer
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