Adulé par les uns, vomi par les autres, Michael Moore fait assurément réagir, provoquant à lui seul et plus que n'importe quel autre documentariste, des réactions aussi contradictoires qu'épidermiques. Car, que l'on aime ce qu'il fait ou qu'on le désapprouve, dans tous les cas, jamais il n'indiffère. Or, si c'est justement là son principal problème, c'est tout autant l'origine de son fond de commerce : choquer, moquer et surprendre pour plaire.
Un pamphlétaire qui ne manque pas de moyens
Récompensé en 2003 par l'Oscar du meilleur documentaire avec Bowling for Columbine et par la Palme d'Or 2004 pour Fahrenheit 9/11, l'homme accumule depuis Roger et moi les honneurs - plus d'une trentaine à l'heure actuelle tous festivals et manifestations cinématographiques confondus. Et pourtant, loin de faire l'unanimité sur ses films, ses méthodes ou sa personne, ce dernier divise et suscite des réactions que l'on dira pudiquement diverses. Car, force est de constater que celui qui a généré le plus d'argent dans les salles avec des films documentaires ne s'est jamais imposé ni comme une référence ni même comme un grand auteur documentaire. Pourquoi ?

Simplement parce que Michael Moore, avant d'être un penseur, un auteur, un artiste ou un citoyen qui dénonce les affres de son temps, est et reste avant tout autant un homme d'affaires et un vigoureux pamphlétaire. A cela, évidemment, rien de dangereux ni de contestable, si ce n'est que notre sémillant artiste goûte avec délectation et au pur profit de ses intérêts, le feu des caméras et les postures facilement contestataires. A un point tel qu'il en oublie parfois de travailler son argumentation, voire d'être tout simplement honnête.
En effet, si l'on ne reviendra guère sur sa mobilisation contre la réélection de George Bush fils (Fahrenheit 9/11) et son impuissance consternée (Slacker Uprising), on ne peut tout de même pas affirmer qu'il est l'égal d'un William Karel (Poison d'avril, Le Monde selon Bush). Car si l'on ne remet nullement en cause ses intentions pour l'heure, il n'en reste pas moins que l'on constate que son succès - assurément mérité et compréhensible au regard de l'atonie ambiante - repose sur des fondements que l'on pense relativement discutables.
La fin justifie-t-elle tous les moyens ?
Certes, on ne peut que lui être gré d'avoir opportunément enfourché la cause de la limitation des armes et de leur incroyable diffusion dans Bowling for Columbine. De même, ne lui reprochera-t-on aucunement le reste de ses sujets et l'envie qu'il a pu avoir d'influer sur la situation, les débats ou les élections d'alors, de Roger et moi à Sicko, en passant par Capitalism - a love story. Car après tout, Michael Moore a le droit de s'exprimer comme il l'entend et de pleinement s'engager au risque de la mauvaise foi, ce qu'il fait d'ailleurs avec à-propos et un certain talent. Cependant, là où la ligne est franchie, c'est quand les fins et les moyens qu'il emploie, rejoignent les méthodes qu'il pourfend.
Stigmatiser George Bush fils et son incurie peut s'avérer au mieux salvateur et justifié, au pire simplement drôle et bien pensé. Mais ce qui complique la donne, c'est quand notre documentariste à salopette oublie de préciser qu'il garde sous sa casquette, certains faits, quand il ne modifie pas en profondeur la réalité.
Ainsi, nous nous souvenons tous du sort réservé dans Sicko à la présentation du système de soins à la française et des raccourcis qui la portent. Que dire aussi des montages opérés dans Bowling for Columbine lorsque ce dernier en ouvrant un compte, se voit remettre presque immédiatement une arme alors que la procédure, si elle existe, s'avère plus lente et infiniment moins spectaculaire. De même, ne retient pas après une relecture récente dans Fahrenheit 9/11, le parti-pris férocement propagandiste ? De fait, pour lui, le documentaire ne suppose au regard de ses erreurs et de nombreuses autres encore, ni éthique, ni rigueur. Une manière de faire qui semble dire que le contenu importe peu tant qu'on a l'ivresse.
D'aucuns rétorqueront sûrement que le public américain si sensible à l'image et déjà soumis à bien d'autres manipulations, a besoin de telles caricatures. Et d'autres ajouteront encore que le résultat vaut bien de telles impasses et que seules de telles recettes mêlant spectaculaire, sensationnalisme et prêt-à-critiquer sont à même de fonctionner et de se diffuser.

Entre opportunisme et sens des affaires, quelle place pour le public ?
Or, présupposer l'intelligence de son auditoire n'est pas irréaliste, même si on le sait endormi ou peu enclin aux réflexes contestataires. Et la moindre des choses puisque c'est lui qui paie, reste tout de même de le considérer à sa juste valeur. Par ailleurs, le genre documentaire, en dépit de scénario éventuel ou des errements du docu-fiction, suppose un minimum de pertinence dans l'organisation et la constitution de l'argumentaire. Au risque de manquer sa démonstration, sinon de copier et de reprendre à son compte, des procédés allant de la mise à l'écart, à la calomnie en passant par la modification ou la simplification du réel. C'est-à-dire autant de ces procédés que Michael Moore dénonçait sous l'administration Bushienne. De fait, il est notable alors qu'il s'aventure en procédant ainsi, sur des terres autrefois labourées, entre mensonges et démagogie, par les plus illustres des régimes autoritaires et qu'il sous-estime la décrédibilisation qui peut entacher à terme son œuvre entière.Et pourtant, Michael Moore semble n'avoir que faire de telles remarques, quand il n'attaque pas devant la justice ou dans ses films même, ceux qui s'y prêtent, si l'on se souvient bien de la fin de Sicko...
Car tout homme de médias qu'il est devenu et personnage à lui tout seul, notre cinéaste à casquette est toujours en quête d'actions spectaculaires et plus encore d'exposition. Encore une fois, on ne peut l'en blâmer ni même attaquer sa sincérité. Mais de telles envies impliquent nécessairement une stratégie qui a pour but de se distinguer et de se faire systématiquement remarquer. Et cela par tous les moyens et au détriment du cinéma même.
En étant opportun comme lorsqu'il s'attaque à la crise financière et après avoir essayé vainement de se faire aider par Erwin Wagenhofer (We feed the world, Let's make money) ou lorsqu'il nous offre par exemple avec Fahrenheit 9/11, un superbe film de montage qui n'a rien à reprocher en terme de propagande et d'efficacité à nombre de shows télévisés. De fait, ce qui dérange le plus chez le réalisateur américain, ce sont bel et bien son populisme et son côté aisément démagogique, lui qui confond les genres et mêle pourtant avec tant de dérision et de talent, la comédie, l'humour et la vindicte documentaire.
« Personne ne parlait de crise en 2006 lorsque j'ai commencé Let's make money. Or, pour l'anecdote, Michael Moore vient de me contacter. Il veut voir le film parce qu'il en a entendu parler au Festival de Sundance. En effet, il veut lui aussi faire un film sur la crise... »
Erwin Wagenhofer au printemps 2009

Ainsi, pur produit de son temps, Michael Moore s'il aime à se présenter comme une sorte de justicier cathodique et cinématographique, du moins comme l'un des hérauts d'une certaine conscience, n'en reste pas moins un cinéaste aux pratiques qui dérangent. On est donc loin de l'image idyllique et romantique d'un cinéaste qui dérange parce que seul contre tous, il dénonce, vitupérant contre les puissants, des grands de ce monde jusqu'aux lobbys. Avec, hélas, un triste corollaire à tout cela : le cinéma n'apparait plus en soi pour n'être que l'un des maillons accessoires d'une approche spécieuse et en définitive, peu profitable et vertueuse.
Faut-il continuer à suivre Michael Moore ?
Remettre en cause l'œuvre de Moore et les méthodes qui l'ont vu naître revient par conséquent à questionner son intérêt mais aussi ses intentions, tant ce dernier se met lui-même en scène. Et cela amène à tirer une conclusion simple : de telles pratiques amoindrissent l'impact du cinéma moorien et le confinent à n'être qu'un produit de consommation, presque jetable et pas plus digne qu'un autre. Mais plus que cela, ces dernières amènent progressivement loin de la voie chaplinesque que suggère son personnage principal, son œuvre vers une probable impasse que le temps qui s'écoule, marque déjà. En effet, qui peut à nouveau et sans s'agacer, revoir Fahrenheit 9/11 son film fleuron daté de 2004 ?
Jean-Baptiste GUEGAN

L'histoire : Michael Moore s'attaque à la crise financière et prend d'assaut Wall Street, en dénonçant "la plus grande escroquerie de l'histoire américaine".
L'histoire : Le cinéaste controversé Michael Moore établit l?inquiétant constat de la place des armes à feu dans la société américaine. Au cours de ce documentaire[…]
