Michael Shannon est partout. Surtout là où on ne l’attend pas. Il y a deux ans, cet acteur nous retournait la tête dans
Bug, de William Friedkin, le meilleur film de Willy le cinglé depuis
Le sang du châtiment. Aujourd’hui, on le retrouve dans
Les Noces rebelles, faux film Hollywoodien sur un couple jeune et beau (Leonardo Di Caprio et Kate Winslet,
in pursuit of happiness) qui cherche à échapper au conformisme d'une vie fomentée dans les us et coutumes de l’Amérique faisandée des années 50. Le réalisateur
Sam Mendes, que l'on sait doué pour donner les bons rôles aux bons comédiens, ne s'est pas trompé : il a confié à Shannon le rôle sur mesure d'un fils de bonne famille, toqué de mathématiques (sous-entendu le plus "rationnel" de tous) qui est aussi et surtout le seul à balancer de méchantes vérités dans un univers hypocrite, en faux-semblants. Son entourage – et surtout sa mère (
Kathy Bates) – préférerait le voir dans un asile psychiatrique plutôt que de l’entendre. Nous, on a envie de revoir cet acteur dans d’autres films. La star de demain, c’est lui et personne d’autre.
Michael Shannon a une de ces gueules qui ne s’oublie pas. D’ailleurs, on ne l’a pas oublié depuis
Bug, de William Friedkin, une descente aux enfers convulsive et tripale avec des séismes, des insectes, des cris, du délire, du sang, du sexe, des larmes et du feu à s'en briser les rétines. Il y jouait un mec paumé en amour et paumé tout court, paranoïaque au dernier degré, dans une Amérique bouffée par des insectes néfastes. Lié corps et âme à Ashley Judd, que l’on n’avait jamais vu comme ça, halluciné et hallucinant, Michael Shannon reprenait sur grand écran et sous l'égide de Friedkin ce rôle de malade qu'il tenait au théâtre. Jadis, on l’avait furtivement aperçu dans
Jesus son, Cecil B. Demented, Tigerland, Pearl Harbor, Vanilla Sky, 8 Mile… Mais rien de comparable. On se souvient juste qu’il avait su rendre inquiétant un marine belliciste revenu de tout et prônant les sacro-saintes valeurs US dans
World Trade Center, de
Oliver Stone. Un personnage en désaccord avec le reste du film qui se voulait plutôt fédérateur et consensuel, mais dans la droite lignée de ceux que Stone aimait à croquer par le passé (imaginez-le donc dans
Tueurs nés à la place de
Woody Harrelson, il aurait fait un massacre).
L'année dernière, on a pu le revoir dans le remarquable
Shotgun Stories, de Jeff Nichols, un petit film indépendant et Fordien sorti dans l’anonymat le plus total en France il y a pile un an dans lequel deux fratries du Sud profond américain se déchiraient. On était à mille lieues de l’hystérie claustro de
Bug mais avec des hommes impuissants au centre d’un mécanisme mis en marche par le destin et la fatalité. Shannon ne cherchait pas à se mettre en valeur ni même à porter le film sur ses épaules (la réussite de
Shotgun Stories étant collective); mais, c’était par lui que passait toute l’émotion d’un récit calme et pourtant d’une grande violence souterraine. Même discrétion, même silhouette, même regard, même corps déchiqueté (le dos martyrisé par l'impact de balles), même personnage qui semble revenir de loin et nous regarder de sa nuit noire: tout passe par l'intériorité chez lui. Dans
Les noces rebelles, il utilise les mots pour déverser sa bile, son personnage n'ayant plus rien à perdre. Ce devrait être le film de la consécration pour celui qui a commencé dans des séries télévisées au début des années 90 et a lutté pendant près de sept ans pour se faire un nom. Ici, il fait l’effet d’une bombe à retardement qui agresse les aspirations du couple
Leonardo DiCaprio et Kate Winslet – les deux acteurs du
Titanic semblent aussi fascinés par lui que leurs personnages par le sien. Au détour de quelques scènes, cette étrangeté venue de l'indie vient saloper ce produit faussement Hollywoodien, point avare en grandes qualités. Pour donner une idée de sa prestation,
Michael Shannon évoque...
Heath Ledger dans
The Dark Knight. Dès qu’il arrive, on ferme sa gueule parce qu'on est scotché et lorsqu’il n’apparaît plus à l’écran, il laisse un grand vide derrière lui. Un passage éclair qui résume à lui seul tout le malaise de ce film puissant. A Hollywood, on ignorait tout de lui avant cette performance. D'ailleurs, Michael Shannon reste un artiste discret, manifestement rétif aux médias; ce qu'il faut considérer comme un gage d'intégrité. Qu'il continue à cultiver ce mystère et cette ambiguïté ! Tout ce qu’on peut lui souhaiter, c’est de trouver d'autres rôles à sa démesure. Bizarrement, on ne se fait pas trop de souci : il sera prochainement dans le remake de
13, de Géla Baluani et en tête d’affiche de
The Missing Person, de Noah Buschel. En attendant la suite...