Dans le film à sketches Tokyo !, Michel Gondry raconte à la manière d’un rêve, la perte d’identité d’une jeune japonaise dans la jungle urbaine qui finit par se transformer en chaise. Le segment
Interior Design n’est pas sans évoquer un autre film, très personnel, dans sa filmographie :
La science des rêves.
Réaliser que sa vie n’a pas plus de valeur que celle d’une chaise, la peur du monde qui nous entoure, les histoires d’amour qui ne fonctionnent plus, l’angoisse de l’échec personnel, l’identité morcelée… Les thèmes de ce segment de Tokyo !, excellent film à sketches visible dès aujourd’hui dans les salles, ne sont pas anodins. Chosification de l’individu, angoisse de se faire abandonner par son petit copain (qui comme par hasard se lance dans une carrière de réalisateur), sensation de se sentir inutile dans un monde qui va trop vite. Ne pas se fier aux apparences : Gondry qui, certes, n'a pas la rigueur d'un Antonioni pour s'attaquer à ces "grands thèmes", s’identifie moins au jeune artiste montant toqué d'images bizarres qu’au personnage féminin qui vit dans sa bulle avec ses angoisses étanches, impossibles à communiquer.

Ici, parler de Tokyo, mégalopole tentaculaire et grouillante où les individus sont voués à l’anonymat, revient à parler du monde, de ses dysfonctionnements, du tumulte urbain qui noie toute sensibilité. Les scènes les plus apaisantes sont celles, casanières, où la miss se retrouve dans son appart avec son copain. Ailleurs, c'est le chaos ; et il ne dit jamais son nom. Il bouffe de l'intérieur sans qu'on s'en rende compte.
As usual, Gondry évite la chronique dépressive par son sens coutumier du détail qui tue et sa mise en scène aussi inventive que légère. Entre songe bricolo et fantaisie pluvieuse, sa tragi-comédie ne cache néanmoins pas l’envers du décor (la rude réalité sociale qui brise toutes les utopies). Inconsciemment ou non, il rejoint la veine personnelle de
La science des rêves, son troisième long-métrage. Venu travailler à Paris dans une entreprise fabriquant des calendriers, un jeune homme en panne de lui-même (
Gael Garcia Bernal, double de Gondry) mène une vie monotone qu'il compense par ses rêves. Devant des caméras en carton, il s'invente une émission de télévision sur le rêve. Un jour, il fait la connaissance de sa voisine, une fille d'Avril, pauvre de lui, une fille difficile qui ne veut pas découvrir la vie, tout ce qu'elle a. Ni son corps, ni son coeur, c'est comme ça. De la même façon qu’on imagine un monde parallèle lorsque l'on écoute une chanson (lorsque des fragments d’images éparses issues de la vie de tous les jours se joignent au rythme et au plaisir de la musique), Gondry montre toutes les choses bizarres et indescriptibles qui s’agitent dans nos cerveaux quitte à les répéter de manière obsessionnelle, comme on revient en arrière pour se repasser en boucle un refrain séduisant.
En suivant ce brouhaha rudement maîtrisé, des choses dissimulées surgissent sous l’apparente légèreté du style. Fraîchement débarqué à Paris, le personnage de
La science des rêves se réfugie dans ses songes non seulement pour fuir les douloureuses contingences de l’âge adulte mais surtout faire un deuil douloureux et préserver l’illusion qu’il est capable de contrôler son monde. Dans son segment de Tokyo !, il adopte la régression progressive du protagoniste qui retourne à l’état d’enfant et perd tous ses repères d’adulte. Il n’est question que de ça chez lui : d’exil intérieur, de croisements hasardeux, d’univers mental flingué. Dans tous ses films :
Human Nature revenait sur
L'enfant sauvage,
Eternal sunshine of the spotless mind s’attachait au fil du souvenir évanescent,
La science des rêves réclamait le besoin de bousculer l’horloge intérieure des trentenaires casaniers,
Soyez sympas, rembobinez prenait la cinéphilie des geeks comme refuge au monde extérieur et vantait le cinéma comme remède aux maux sociaux. Dans le segment de Tokyo !, c’est une réunion de toutes ces idées (l’enfance, l’histoire d’amour finie, l’horloge, le cinéma). Et pour peu que le spectateur se laisse submerger par le monde fou de l’ami, il devrait y croiser des choses peu communes qu’il ne verra pas chez tout le monde.
Romain Le Vern