«- Comment vous appelez-vous ?
- Piccoli.
- Piccoli comment ?
- Comment ça ''Piccoli comment'' ?
- Des Piccoli, y en a des centaines. J'ouvre l'annuaire, j'en trouve un wagon ! »
Voilà comment le cinéaste Bertrand Blier présente Michel Piccoli dans l'un de ses film les plus magistraux, Les Acteurs, et ce, en la présence de Jean-Pierre Marielle. L'homme, effectivement discret mais tenace, est aujourd'hui à la tête d'une immense carrière, étalée sur près de soixante ans. Sa première apparition date ainsi de 1949, dans un long-métrage signé Louis Daquin, Le Parfum de la Dame en noir. Par la suite, les petits rôles se succèdent, grandissent, et une série de rencontres avec quelques grands cinéastes commence à lui assurer un avenir des plus glorieux. Parmi eux, Luis Bunuel (La mort en ce jardin, Le journal d'une femme de chambre), Christian-Jaque (Nathalie), Jean Delannoy (Le rendez-vous), Jean-Pierre Melville (Le Doulos) ou bien encore René Clément (Le jour et l'heure). Mais ce n'est qu'à partir de l'année 1963 que le nom de Michel Piccoli restera à jamais gravé dans l'Histoire du Septième Art.
Révélé par la Nouvelle Vague
A la fin des années 50, des journalistes travaillant pour Les Cahiers du cinéma se révoltent contre « une certaine tendance du cinéma français ». Ils décident alors de changer la donne et de prendre eux-mêmes une caméra en main. Le premier à passer à l'acte sera Claude Chabrol, avec son film Le Beau Serge, puis Les Cousins. Très vite, il sera suivi par François Truffaut (Les 400 coups), Alain Resnais (Hiroshima mon amour), Eric Rohmer (Le signe du lion) et surtout Jean-Luc Godard, avec le célèbre (pour ne pas dire mythique) A bout de souffle. Nous sommes en 1960. La Nouvelle Vague s'impose définitivement. Les règles et caractéristiques y sont simples : les tournages se passent désormais en extérieur et non plus dans des studios généralement coûteux, les metteurs en scène réinventent l'écriture cinématographique et renient tout particulièrement le naturalisme. Enfin, dans le but de limiter les dépenses surabondantes, les tournages se font rapidement, idéalement entre copains. Si ces films mettent principalement en lumière de jeunes comédiens, comme ce fut le cas avec Jean-Claude Brialy ou Jean-Paul Belmondo, d'autres, plus âgés, y trouvent également leur compte. Michel Piccoli est de ceux-là. En 1963, Le Mépris le propulse définitivement en haut de l'affiche, où il donne notamment la réplique à Brigitte Bardot, mais aussi Jack Palance et Fritz Lang. Sous la direction de Jean-Luc Godard (et la photographie de Raoul Coutard), l'histoire, les décors et les différents acteurs sont sublimés au plus haut point. Le cinéaste dirige en effet avec talent cette adaptation tirée d'une oeuvre d'Alberto Moravia et prouve une fois de plus, si besoin est, sa maîtrise du langage cinématographique. Chaque séquence lui donne l'occasion d'imaginer de nouveaux codes. On retiendra par exemple cet extraordinaire « face à face » entre Bardot et Piccoli, durant lequel la première interroge le second sur l'esthétisme de son corps (« Et mes seins, tu les aimes mes seins ? - Oui. - Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? »). Souvent imitée et parodiée, la scène demeure une véritable référence dans la mémoire collective. Proche du génie, Godard crée finalement un pur bijou devenu incontournable et offre ainsi à ses comédiens la reconnaissance mondiale, aussi bien de la part du public que des professionnels.

Rencontre avec les plus grands
Dès lors, Michel Piccoli se trouve sollicité de toutes parts. Au sein même de la Nouvelle vague, bien entendu, mais pas que. Ainsi, tout au long de sa carrière, son nom se trouve associé à une multitude de génériques hautement prestigieux, parmi lesquels ceux de Roger Vadim, Alain Resnais, Jacques Demy, Agnès Varda, Louis Malle, Jacques Rivette, Alain Cavalier, Philippe de Broca, Edouard Molinaro ou bien encore Léos Carax. Sans surprise également, l'acteur traverse les frontières et participe à quelques tournages internationaux, tels que Lady L de Peter Ustinov (aux côtés de Paul Newman, Sophia Lauren, David Niven et Philippe Noiret) ainsi que L'étau d'Alfred Hitchcock. Rien ne semble l'arrêter. En outre, Piccoli est extrêmement fidèle. Si l'on devait d'ailleurs le définir en un seul mot, celui-ci conviendrait parfaitement. Sans appartenir à une « famille » à proprement parler comme cela se trouve parfois dans le milieu du cinéma ou du théâtre, Michel Piccoli retourne très régulièrement avec des cinéastes et autres artistes parmi les plus talentueux qu'il affectionne tout particulièrement. Luis Bunuel, présent dès ses débuts, en fait partie. Ils travaillent ensemble sur Le Fantôme de la liberté, en 1974, mais aussi et surtout sur Belle de jour, en 1967, d'après le roman de Joseph Kessel, l'histoire d'une bourgeoise qui se transforme en prostituée. Outre ses retrouvailles avec Jean-Luc Godard (Passion, en 1982), Piccoli lie par ailleurs une véritable amitié avec Claude Sautet, au point de devenir l'un de ses acteurs fétiches. Il interprète ainsi de très beaux rôles, tout d'abord dans Les Choses de la vie, en 1969, puis dans Max et les ferrailleurs un an plus tard et Mado, en 1976. Mais c'est très certainement en 1974 que leur collaboration atteint son summum, grâce à Vincent, François, Paul et les autres, chronique à la fois drôle et émouvante d'hommes qui décident un jour de faire le bilan de leur vie. De la même façon, le nom de Piccoli restera à jamais associé à celui de Marco Ferreri. Les deux hommes se rencontrent en 1969, à l'occasion du tournage de Dillinger est mort, un drame psychologique mettant en scène un homme qui s'abandonne à la rêverie pour alors laisser s'entrecroiser l'imaginaire et le réel. La réussite, aussi bien technique qu'artistique, est au rendez-vous. Sans plus attendre, Ferreri fait de nouveau appel à Piccoli en 1971 pour L'audience, ainsi qu'en 1975 pour La dernière femme et en 1987 pour Y' a bon les blancs. Entre temps, l'année 1973 marque définitivement leur carrière respective. Non pas que les films précédemment cités n'aient aucun intérêt, bien au contraire, mais sans atteindre la qualité de Touche pas à la femme blanche et de La Grande bouffe. Sortis à quelques mois d'intervalles, ces deux longs-métrage font couler beaucoup d'encre à l'époque, en bien mais aussi en mal. Pour preuve, le second, l'histoire de quatre amis qui s'enferment le temps d'un week end pour manger jusqu'à la mort, écoeure littéralement les festivaliers de Cannes et provoque d'ailleurs un véritable scandale, à tel point que le film éclipsera les lauréats du Grand Prix, à savoir L'Epouvantail de Jerry Schatzberg et La Méprise d'Alan Bridges. Un destin digne des plus grands chefs-d'oeuvre.
Au final, rares sont les metteurs en scène avec qui Piccoli ne tournera qu'un seul et unique long-métrage. De Claude Chabrol à Yves Boisset, en passant par Jacques Rouffio, Michel Deville ou bien encore Claude Lelouch, tous auront l'honneur de diriger à plusieurs reprises cet extraordinaire personnage qu'est Michel Piccoli.
Une carrière TOUJOURS au sommet
Contre toute-attente, Michel Piccoli n'a reçu que très peu de distinctions lors de son prestigieux parcours. Quatre nominations aux César, mais aucune obtention. Deux aux Molière, et toujours autant d'ignorance. Il reçoit tout de même en 1980 le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes pour son rôle dans un film signé Marco Bellocchio, Le saut dans le vide, puis, deux ans plus tard, l'Ours d'Argent du Meilleur Acteur au Festival International du Film de Berlin pour Une étrange affaire, long-métrage mis en scène par Pierre Granier-Deferre. Pourquoi autant de mépris envers ce monstre sacré ? En plus de 180 films, on dénombre seulement quatre récompenses. L'acteur choisit pourtant ses projets avec une extrême minutie. Il travaille généralement avec de grands auteurs qui lui offrent alors des rôles particulièrement durs, et donc, dignes d'une récompense. L'acteur se voit ainsi attribuer de nombreux vices à travers les personnages qu'il interprète, tels que la violence, l'inceste, la jalousie et même l'homosexualité encore tabou à l'époque. Les rares « comédies populaires » présentes à son palmarès sont réalisées par les meilleurs et proposent surtout une pointe d'Histoire ou de Culture Générale en guise de supplément (La poudre d'escampette de Philippe de Broca et Beaumarchais l'insolent d'Edouard Molinaro). En somme, Michel Piccoli ne cessera au cours de sa longue carrière d'aller vers des projets ambitieux dans leur sujet ainsi que dans leur originalité. Et il semble difficile de n'en sélectionner ici qu'une infime partie pour évoquer avec justesse l'ampleur d'une telle carrière. Il est vrai que l'acteur semble être l'un des rares en France mais aussi dans le Monde à n'avoir aucun raté au sein de sa filmographie. Pas un nanar à son actif, ni même ne serait-ce qu'un seul navet. Mais alors lesquels choisir ? Si l'on ne devait en garder qu'une poignée, outre les oeuvres énumérées préalablement, du Mépris à La Grande bouffe, en passant par Les Acteurs ou Vincent, François, Paul et les autres, il s'agirait tout d'abord de Milou en mai, très belle douceur cinématographique signée Louis Malle, dans laquelle Piccoli donne entre autres la réplique à Miou-Miou, Michel Duchaussoy, Dominique Blanc et l'inoubliable Bruno Carette, d'une drôlerie folle. En 1978, dans un tout autre style, beaucoup plus fou et novateur, le comédien croise avec joie le chemin d'un couple fort divertissant composé de Gérard Depardieu et de Jean Carmet, pour un film certes méconnu mais ô combien réussi, Le Sucre. Sous la direction de Jacques Rouffio, on y suit les mésaventures tragi-comiques d'Adrien Courtois (Carmet), inspecteur des impôts à la retraite, qui décide de gérer tant bien que mal un héritage reçu par sa femme. C'était sans compter les ruses d'un escroc dénué de tout scrupule (Depardieu)... Entre gouaillerie et poésie, voilà une oeuvre fascinante à redécouvrir sans plus tarder.


L'histoire : A 17 ans, Claire se débat entre son engagement dans la natation et ses premiers émois amoureux. Maurice Reverdy, un vieil homme aussi mystérieux qu'ex[…]
