Le Boogeyman est l’équivalent français du Croque-mitaine. Généralement, le croque-mitaine est un monstre dont on parle aux enfants pour leur faire peur et les envoyer au lit. Selon certains, il serait à l'origine un loup-garou. Il est supposé se dissimuler de préférence dans les lieux sombres et fermés comme sous un lit, dans un placard ou dans une cave. Depuis, c’est devenu une figure illustre du slasher movie où un détraqué masqué s’acharne contre de pauvres adolescents en détresse. Ceux-là même qui apprennent à passer à l’âge adulte. Malgré un revival avec l’excellent
Jeepers Creepers, le genre est tombé en désuétude depuis que les fantômes asiatiques servent d’inspiration à tous les films d’horreur actuels.
Boogeyman espère sans doute inverser la tendance. Petit rappel non exhaustif.
MICHAEL, FREDDY & JASON Qu’on se le dise : le Boogeyman n’est pas qu’un fantasme typiquement américain (Le Père Fouettard, chez nous). Tout donne à penser que le boogeyman n’est qu’une variation autour du "grand méchant loup", un personnage mystérieux et inquiétant issu des contes. En cela, est-ce que
La nuit du chasseur peut être considéré comme l’un des premiers films de boogeyman ? Comme l'ogre, le croquemitaine se doit d'éveiller la méfiance des enfants afin de les rendre plus dociles. Les trois grandes figures du boogeyman au cinéma se prénomment Michael Myers (qui veut tuer sa soeur), Freddy Krueger (dans la série du même nom et incarné par l’inénarrable Robert Englud) et Jason Voorhees pour trois films cultes : les respectifs
Halloween, la nuit des masques,
Griffes de la nuit et
Vendredi 13. Soit un frère timbré qui a subi un lourd trauma, un cramé dont les griffes sont des lames de rasoir qui vient hanter les rêves d’adolescents et un débile castré par sa maman qui zigouille sans réfléchir tous les quidams qui croisent son chemin. En ce qui concerne
Halloween, le premier volet d’une longue série a permis la découverte de Jamie Lee Curtis, estampillée Scream Queen de John Carpenter (qui selon les rumeurs incarnait lui-même par intermittences le tueur sous le masque dans son film), et d’un tueur inhumain qui traque des ados pendant la fête d’Halloween. Le classicisme absolu du film de boogeyman. Les méchants des
Vendredi 13 ou
Scream sont des assassins, souvent masqués, qui tuent leurs victimes à l'arme blanche. Mais c’est essentiellement le sentiment d’angoisse ambiante et non la personnalité du tueur qui provoque la peur. Des contes modernes, comme la tétralogie d'
Alien (au moins le premier Alien -
Le huitième passager) ou la série des
Dents de la mer recherchent l’effet inverse. Dans ces cas précis, la peur qu'il engendre vient de son caractère monstrueux et bestial. Le spectateur de ces films adopte le point de vue d'un enfant désarmé que les évènements dépassent, face à un ennemi physiquement plus grand et plus fort que lui.
L’idée d’une réunion entre Freddy et Jason, deux des plus illustres figures de boogeyman, était passionnante mais à l’arrivée, le film
Freddy versus Jason de Ronny Yu (en attendant le
Freddy versus Jason versus Ash) reste en deçà des espérances. Une manière de faire du neuf avec de l’ancien, sans pour autant cracher dans la soupe redevenue populaire de la série B horrifique qui, après une période de cynisme acidulé (
Scream, de Wes Craven) et un retour au premier degré jouissif (
Jeepers Creepers, de Victor Salva) ne cesse d’inventer des formules gagnantes.
Le film bénéficie du savoir-faire, de la mise en scène (simple mais efficace) de Ronny Yu, spécialiste du genre, à qui l’on doit notamment
La fiancée de Chucky, l’hilarant quatrième volet des aventures de la poupée maléfique et de sa copine. Bourré de clins d’œil (l’Hypnocil, une drogue qui supprime les rêves des consommateurs, déjà évoquée dans le troisième volet de Freddy), les plaisirs coupables (beaucoup de jolies filles en tenue très légère) et de séquences lourdement chargées en hémoglobine (attention les yeux), cet épisode ne réjouit par intermittence les fans du «tch-tch-tch-ah-ah-ah» et de ce bon vieux cramé mégalo risquent de remercier mille fois ce cher Ronny Yu pour leur avoir fait prendre un pied comme c’est plus permis. C'est déjà beaucoup. Dans un registre différent,
La nuit du chasseur, de Charles Laughton, propose un boogeyman à visage humain que l’on retrouvera par exemple dans le formidable
L’autre rive, de David Gordon Green. A l’époque, Laughton voulait supprimer toute notion de réalisme pour organiser les images sublimes d’un cauchemar éveillé. Composé de figures religieuses, de personnages sortis de contes, amplifiés par des jeux d’ombres et de lumières, le film propose l’un des premiers boogeymans : un croquemitaine annoncé par son ombre et un thème musical propre. Son habit de prêcheur est un leurre : il s’agit du diable en personne. L’enfer devient alors un pavé de bonnes intentions.
CANDYMAN, CREEPERS ET AUTRES AVATARSHautement mésestimé alors qu’il peut aujourd’hui faire office de parangon du genre,
Candyman est une excellente série B réalisée par le trop rare Bernard Rose. Si les deux sequels qui suivront ne sont guère convaincantes, le film repose sur un boogeyman très charismatique (excellent Tony Todd) qui est un fils d'esclave mutilé, revenu en tant qu'esprit pour infliger des sévices mentales et corporels à tout ceux qui doutent de son existence et donc des mythes en général. Son passé est explicité dans le second volet. Le premier se contente de distiller le mystère, de creuser la peur sourde, avec une protagoniste téméraire et tragique incarnée par la géniale Virginia Madsen. Pour le faire apparaître, il suffit de prononcer son nom plusieurs fois devant une glace. Le gimmick est excellent parce qu’il pousse le spectateur à faire la même chose tout seul chez lui. L’atmosphère est très oppressante et très angoissante en confrontant un contexte urbain a priori peu propice aux débordements surnaturels et la part imprévisible de fantastique. Dépourvu du moindre opportunisme, une grande réussite.
Il faut nonobstant distinguer des films avec les créatures qui harcèlent les mômes des films de boogeyman même si les liens de parenté sont étroits. Dans
Jeu d’enfant, de Tom Holland, on découvre un boogeyman de genre spécial : une poupée hantée par l’esprit d’un tueur en série. La différence, c’est que le propos repose sur un second degré assuré et des accents humoristiques qui invitent à la distanciation (en écho à la poupée, image innocente, qui commet des actes regrettables). Identiquement, dans
Ca (Il est revenu), le clown de Stephen King est incarné pour les besoins de l’épatant téléfilm par Tim Curry, revenu de son
Rocky Horror Picture Show. Son regard maléfique suffit à contraster avec son visage. Dans
Leprechaun, un lutin devient un dangereux criminel quand on lui vole ses pièces d'or. Rien n’est plus effrayant que les oxymores. Clive Barker aurait certainement son mot à dire sur les boogeyman avec son
Hellraiser qui après un premier volet très sérieux lorgne de plus en plus vers la parodie volontariste (même chose avec Freddy et ce dès un second volet aux propos pour le moins ambigus).
Fruit récent de ces avatars,
Darkness Falls, de Jonathan Liebesman a également essayé d’exploiter ce mythe du boogeyman sans succès. Un fantôme rebelle et profondément antipathique, qui s'attaque à tous les chérubins qui perdent leur dernière dent de lait : c'est le postulat de base très pervers de
Darkness Falls qui confronte des enfants innocents à des événements surnaturels, comme la sempiternelle métaphore du passage à l'âge supérieur.
Pour son premier film, Jonathan Liebesman a vraisemblablement eu envie de s'amuser et d'entendre les gens hurler dans les salles. En radiographant un monde de dégénérés et en promettant une poignée de séquences impressionnantes, son
Darkness Falls avait, a priori, de quoi attirer tous les regards.
Mais si le film démarre sur des chapeaux de roues, la tension retombe assez rapidement à cause d'une intrigue dépourvue de substance. Par ailleurs, et c'est peut-être le point le plus décevant du film, le cinéaste n'a pas recours à des ficelles subtiles pour faire naître la peur et ne parvient pas à installer le trouble que bon nombre de belles situations exigeaient. L'interprétation d'ensemble est par ailleurs très inégale (les acteurs ne semblent pas très concernés par ce qui les anime) ; certains passages sont grand-guignolesques (plus on va vers la fin, plus on sent le bâclage) ; l'intrigue ne ménage aucune surprise (canevas ultra-classique) ; et, pour finir, la musique est inadéquate. On oublie.
Mais la meilleure illustration récente du genre boogeyman demeure
Jeepers Creepers : tous les 23 ans, une créature maléfique surgie des profondeurs de la Terre, prend son envol et, durant 23 jours, sème la terreur et la mort. Son nom : le Creeper.
Jeepers Creepers, du miraculé Victor Salva, était une série B très estimable qui, avec des moyens simples et économiques, usait avec parcimonie des vertus de l’allusion et triturait malignement les poncifs du genre. Le résultat était tellement enthousiasmant qu’il marqua un tournant radical dans la production horrifique. Succès d’estime tel qu’une suite a été mise en chantier avec en intro une scène choc : un fermier, joué par Ray Wise, se fait enlever son enfant sous ses yeux par la bestiole. Seulement, passé ce brillant incipit, Salva n’a plus envie de jouer avec le fantastique sourd et la terreur implicite comme auparavant mais de déconner furieusement avec des personnages tous plus sots les uns que les autres (la blondasse assaillie de visions pétrifiantes, les sportifs qui se font cramer sur le toit du bus et passent leur temps à se balancer des vannes homophobes, les pompom girls qui se cachent pour fumer en toute tranquillité, le nerd intello binoclard bon à rien). Et c’est là où le bât blesse :
Jeepers Creepers 2 n’est donc plus un film d’horreur mais une comédie où on plaisante avec le genre et ses codes un peu niais sans pour autant cracher dans la soupe. Salva n’aurait toutefois pas dû oublier que si on marchait à ce point à l’histoire terrifiante de son premier volet, c’était autant pour le monstre que pour l’identification des personnages et la connivence exceptionnelle entre le frère et la sœur, alors protagonistes du premier volet. Un troisième épisode est en construction.