Nemuri Kyoshiro est un rônin peu enclin aux histoires des hommes. Pourtant, un soir, un groupe de ninjas l’agressent, sans succès. A peine rentré il reçoit un mystérieux message d’un moine nommé Chen Sun qui désire le rencontrer. Le jour suivant une très belle femme l’interpelle et lui demande d’être son garde du corps, prétextant qu’elle est en danger, qu’un certain moine à la solde d’un riche marchand appelé Zeniya Gohei, souhaite sa mort. Emporté dans une intrigue au sujet d’une statuette de Bouddha en jade contenant un document qui mettrait en péril la légitimité du clan Kaga, Kyoshiro comprend très vite que tout le monde essaye de le manipuler, mais sa ruse et son air détaché lui permettront d’affronter tous les pièges.
NEMURI KYOSHIROUn film de Tokuzo Tanaka
Avec Raizo Ichikawa, Tomisaburo Wakayama, Tamao Nakamura, Shinobu Araki, Saburo Date, Jun Fujikawa, Gen Kimura
Pays: Japon
Année: 1963
Durée : 1h21
Nemuri Kyoshiro est le premier volet d’une série de douze films tournés entre 1963 et 1969 avec, dans le rôle principal, le très charismatique et très androgyne Raizo Ichikawa qui, à la même période et pour le même studio Daiei a entamé la seconde série qui a fait sa renommée, celle des
Shinobi no mono. Dans ce premier film il est également accompagné de l’une des grandes stars à venir de la firme, Tomisaburo Wakayama, le propre frère de Shintaro Katsu (le célèbre
Zatoichi) qui s’illustrera dans le rôle de Ogami Itto dans la série des
Baby cart au milieu des années soixante-dix. A la réalisation, l’un des artisans appliqués de la Daiei, Tokuzo Tanaka, responsable du second et du treizième volet des
Zatoichi mais aussi de quelques entrées de la saga du
Soldat yakuza avec, justement, Shintaro Katsu dans le rôle titre. Nous sommes loin de la qualité de mise en scène d’un Kenji Misumi pourtant à l’époque, la série
Nemuri Kyoshiro cartonne avec la tradition des doubles programmes où les spectateurs pouvaient s’offrir pour le prix d’une seule place un film avec Raizo Ichikawa puis un autre avec Shntaro Katsu.

En effet le film, plutôt court en terme de durée, manque cruellement de rythme malgré une intrigue particulièrement alambiquée qui fait intervenir une pléthore de personnages secondaires, pour la plupart plutôt bien amenés. L’on pense à la geisha voleuse, jalouse de toutes les femmes qui portent leur regard sur « son » Kyoshiro, ou encore le vieux maître du rônin, celui-là même qui lui enseigna la technique du cercle de la pleine lune, une technique de sabre mortelle où Kyoshiro décrit un arc de cercle avec son arme avant de l’abattre sur son ennemi. Le clin d’œil à l’autre série phare de l’acteur est évident puisque les ninjas pullulent tout au long du film, des ninjas peu réalistes et plus ridicules les uns que les autres qui meurent tout en faisant leurs acrobaties inutiles. Certes le film fait preuve de grosses faiblesses narratives mais il témoigne, comme toujours dans le cinéma japonais des grands studios, d’une qualité technique irréprochable. Le cadre, la lumière, les costumes comme les décors sont soignés et démontrent le soin avec lequel même les films les plus commerciaux sont réalisés.
Film de commande et surtout à budget serré (le cinéaste réalisera pas moins de six films cette année-là, Raizo Ichikawa en cumulera neuf, c’est dire la nécessité de tourner vite), l’atmosphère du long-métrage est typique des films de samouraïs de l’époque. Avec très peu de scènes tournées en extérieur mais au contraire toute une reconstitution en studio des ruelles et des intérieurs en studio, l’image est travaillée de façon théâtrale, délimitée. Dans la première scène le personnage entre dans la lumière subitement (la scène est supposée être nocturne), pourfend ses adversaires non sans les avoir prévenus, puis replonge dans l’obscurité tel un fantôme justicier. Le procédé semble certes artificiel mais toute la silhouette de Raizo Ichikawa rend la scène passionnante, lui qui a commencé sa carrière en tant qu’acteur de théâtre kabuki. Nous sommes loin d’une autre tradition du film de sabre, celle plus réaliste et sombre du studio Shochiku avec son cinéaste phare, Masaki Kobayashi. Des films tels que
Harakiri, tourné l’année précédente, en 1962,
Le sabre du mal de Kihachi Okamoto pour le compte de la Toho ou encore
Hitokiri, de Hideo Gosha en 1969, imposeront de nouveaux standards esthétiques notamment liés aux tournages en extérieurs et une utilisation massive des plans d’ensemble et des objectifs grand-angle.

Ici il faut au contraire apprécier l’étroitesse des cadres, la sur-composition des surfaces, les détails subtils des décors et des costumes ainsi que des maquillages forcément connotés, celui des larges sourcils ténébreux de l’acteur ou encore le maquillage blafard de celle qui, au contact du samouraï, va mettre sa vie en péril. Beaucoup plus softs et maniérées dans leur violence, les chorégraphies des combats aux katanas déçoivent pourtant quelque peu. Des scènes d’action peu découpées qui permettent aux spectateurs d’apprécier les « grandes distances » entre les combattants, ici encore la tradition théâtrale prévaut et ce n’est que dans la décennie suivante que les conflits déverseront leurs litres de sang sans limite. L’on apprécie tout de même la fameuse technique dite du cercle de la pleine lune, une technique pleine de grâce qui, dans la scène finale, s’oppose aux mains nues du moine Chen Sun, expert dépositaire d’une technique de boxe chinoise qui lui permet d’arrêter une lame entre ses deux mains !
Nemuri Kyoshiro n’est certainement pas LE film de sabre des années soixante mais il s’inscrit, pour les aficionados du genre, dans la belle tradition du chanbara.
David A.