En moins de dix films, Nicolas Winding Refn, le réalisateur de Drive, a réussi à se construire une filmographie en or. Mais comment fait-il ?

Par - publié le 02 octobre 2011 à 13h00 ,
MAJ le 02 octobre 2011 à 17h09 - 0 commentaire(s)

A chaque long-métrage, Nicolas Winding Refn joue sur les apparences pour déjouer les attentes du spectateur. C'était déjà le concept de Inside Job (2001), sa première expérience américaine, où une enquête policière devenait une introspection paranoïaque. C'est son sens du défi et, pour convaincre les producteurs et conserver son intégrité, il doit à chaque fois se battre jusqu'au bout. Drive, son dernier long métrage, ne fait pas exception à la règle, même si la star Ryan Gosling l'a bien protégé.
De la trilogie Pusher au Guerrier Silencieux en passant par Drive, Nicolas Winding Refn dispense la même morale : c'est en combattant ses démons intérieurs que l'on parvient à ses fins. Pour donner un exemple, Bronson était une véritable mise en abyme arguant que créer revenait à souffrir. Ce n'est pas anodin si, depuis le début de sa carrière, Nicolas Winding Refn s'intéresse à des personnages borderline qui veulent s'affranchir de leur environnement et donc de leurs prisons : soit ils se laissent anéantir par une force aussi invisible qu'aliénante (Inside Job) ; soit ils se vengent de manière radicale pour survivre (Pusher 2). Son parcours de cinéphile obéit au même principe : NWR aime autant le cinéma trash des années 70 que les comédies romantiques Hollywoodiennes, le nihilisme que le rose bonbon, le coup de poing que la camomille, mais pas les zones intermédiaires. Drive s'impose comme une étape fondamentale : Nicolas Winding Refn a trouvé un nouvel alter-ego après Mads Mikkelsen en Ryan Gosling - dont il est inconsciemment tombé amoureux.

 

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DE PUSHER A BREEDER
Après une adolescence passée aux Etats-Unis, Nicolas Winding Refn réalise un court métrage à l'âge de 24 ans, alors fraîchement diplômé de l'American Academy of Dramatic et de la Danish Film School. Un producteur danois, séduit par la vigueur, lui propose d'écrire et de réaliser une version longue. Ça deviendra Pusher et à l'époque, il ne devait y en avoir qu'un seul. L'action se déroule à Copenhague : Frank vend de l'héroïne et fréquente la petite criminalité. Pour payer le loyer de fin du mois, sa nana joue les effeuilleuses dans des bars glauques. Il a une dette envers un trafiquant serbe (qui sera au centre du troisième Pusher) et batifole avec son pote (au centre du second), écumant les bars en attendant que ça se fasse. Problème : les flics font irruption pendant l'attendue transaction. Réalisé en 1996, Pusher 1 tient du polar Scorsesien avec petites magouilles, contrariétés sentimentales, spirale du vice, trahison amicale et conflits claniques. Suite au succès de Pusher 1, le personnage principal est devenu un héros national au Danemark alors qu'il était ouvertement décrit comme un antihéros. On a vu les mêmes phénomènes sociétaux à travers des films comme Taxi Driver et Scarface. Loin de la glorification, il y a avant tout une dimension tragique inéluctable. Nicolas Winding Refn enchaîne immédiatement avec Bleeder, son second long métrage qui, selon lui, annonce sa collaboration avec Hubert Selby Jr pour Inside Job puisqu'il s'agissait de sa propre interprétation de Last Exit to Brooklyn. A longueur d'interviews, NWR avoue que c'est son meilleur film parce que débarrassé d'influences et mû par une énergie que l'on retrouve dans les films néérlandais de Paul Verhoeven (Spetters). Chaque personnage est minutieusement décrit, automatiquement associé à un thème musical. Un rôle en or est confié à son acteur fétiche Mads Mikkelsen, et Nicolas Winding Refn travaille déjà deux motifs qu'il met au même niveau : la violence et le sexe. Il égrène quelques références à la contre-culture, la Shaw Brothers comme Hubert Selby Jr.

 

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INSIDE JOB (FEAR X)
Inside Job marque la première expérience américaine de Nicolas Winding Refn. Elle est née de sa fascination pour Massacre à la tronçonneuse, de Tobe Hooper (son film préféré). En le découvrant très jeune, il a compris la possibilité de faire du cinéma comme une peinture, une installation artistique ou un morceau de musique abstraite. Ici, il a confié la bande-son à Brian Eno, qui a cherché à peindre le film avec sa musique. Régulièrement, il envoyait à Nicolas Winding Refn et Hubert Selby Jr. un CD de ses compositions qui devenait une source d'inspiration pour le travail d'écriture. Ainsi, le scénario et la musique n'ont cessé d'évoluer de concert. Pris séparément, les ingrédients de Inside Job font saliver. À la manière d'Insomnies (Michael Walker, 2000), le film plonge dans le cerveau d'un homme en proie à d'étranges perturbations psychologiques, hanté par le souvenir de sa femme décédée dans des circonstances obscures, qui mène l'enquête et découvre ses propres zones d'ombre. Pas la peine de chercher une résolution satisfaisante : tous les indices sont placés au début. Ainsi, plus l'intrigue progresse, moins on en sait. C'est comme un mur dont le réalisateur et le scénariste retire les briques une à une. La vérité est masquée et l'horreur, située à la périphérie. Hanté par les frères Coen (Miller's Crossing et Barton Fink), ce petit film étrange et fascinant ressemble à un croisement tordu entre les univers d'Antonioni et de Lynch. On peut ne pas adhérer à cette forme de cinéma, mais pour peu que l'on prenne le temps d'écouter la détresse du protagoniste (ses pleurs remplacent les mots qu'il ne parvient plus à formuler), alors le voyage mérite qu'on s'y perde. Ce n'est pas Clean, Shaven (Lodge Kerrigan, 1994), mais presque.

 

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PUSHER 2 & 3
Nombreux sont les cinéastes qui ont cherché une combinaison possible entre l'auteur et le commercial pour traduire dans un langage accessible des notions complexes ou tordues. C'est le cas de Nicolas Winding Refn qui a progressivement compris que les obstacles au moment de l'écriture, du tournage et du financement stimulent la création. Il en fera d'ailleurs un film : Bronson. A l'époque, l'expérience de Inside Job l'a foutu dans une merde financière noire (une dette d'un bon million de dollars) ; il en a même tiré un édifiant documentaire, Gambler, où on le voit se prendre la tête entre les financiers et sa femme au bord de la crise de nerfs. Sa seule solution pour subsister ? Monter deux suites au premier Pusher qui, ô miracle, tenaient de la réussite artistique. Ce qui était à l'origine une contrainte a permis à son auteur de se surpasser (c'est mieux que le premier). Sans doute parce que chaque épisode a été nourri par l'angoisse du cinéaste qui ne savait pas comment il allait réussir à s'en sortir. Pusher 2 tient du cauchemar éveillé où un personnage immature tente par tous les moyens de s'extirper de son marasme social. Refn y dépeint la beaufitude crasse avec un cortège de freaks patibulaires, de la techno en fond sonore et une longue séquence hallucinante de mariage miteux. Au gré des événements, avec un sens du détail qui tue et des trouvailles assurées (utilisation des plans-séquences, Mikkelsen filmé de dos pour laisser apparaître le "respect" tatoué sur son crâne), il n'épargne personne et ne triche pas avec ses personnages. Pusher 3 commence de manière plus désinvolte (une thérapie de groupe hilarante). Nicolas Winding Refn s'intéresse cette fois au cas du trafiquant serbe débonnaire et dépassé qui doit s'occuper du mariage de sa fille. En même temps, il est pris au piège par son livreur de drogues qui lui demande d'accompagner un de ses amis proxénètes. Extraordinaire utilisation de la caméra à l'épaule pour le côté docu-fiction impressionniste et résultat surpuissant...

 

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BRONSON
Suite à toutes ces embûches, NWR aurait pu respirer, mais non. En bon masochiste, il poursuit son sacerdoce anticommercial avec Bronson qui, contrairement aux apparences, n'est pas un biopic sur l'acteur qui fit le justicier dans la ville mais sur un homme de rien, seul avec ses rêves de gloire, incarcéré en 1974. Depuis, il a été condamné à perpétuité pour une série d'agressions envers les codétenus et les gardiens. En surface, ça ressemble à un remake déglingué de Orange Mécanique jusque dans la construction bipartite du scénario. Dans un premier temps, il retranscrit de manière subjective ce qui se passe dans la tête de Bronson en suggérant que l'oppression carcérale agit comme un refuge mental. Ensuite, il le confronte au monde extérieur en plaquant le regard que ceux qui le croisent portent sur lui. En profondeur, la mécanique est plus complexe, déployée de manière fluide, en un cheminement de visions implacables. Nicolas Winding Refn renvoie à la culture underground des années 60-70 qu'il connaît sur le bout des doigts, en empruntant des idées à Kenneth Anger et à Paul Morrissey. Derrière les barreaux ou en liberté, dedans ou dehors, Bronson doit toujours se battre pour revenir à la case départ. Parallèlement, il fantasme une vie de star qui se produit sur scène, devant une foule irréelle sortie d'un film de Roy Andersson (Chansons du deuxième étage), où il peut exprimer ce que personne ne sait voir sous son apparence monstrueuse. Lorsque vers la fin, Bronson essaye de reproduire un tableau de Magritte en utilisant le corps d'une victime, il oublie presque que son corps sculptural reste sa plus belle œuvre d'art, autant qu'une arme aussi dérisoire que magnifique, transformant des combats pugilistiques en ballets sanglants. Un peu comme Kenneth Anger dans Scorpio Rising, Nicolas Winding Refn va jusqu'à érotiser ce bloc de virilité. Les personnages que Bronson rencontre à sa sortie de prison représentent des créatures efféminées qui veulent soit le baiser, soit l'exploiter. La fille dont il tombe amoureux ressemble à un ange qui aurait pu le sauver, mais elle préfère lui donner son corps et non son cœur. Winding Refn, plus que jamais conscient qu'il va déconcerter une bonne partie du public, réussit à modeler une œuvre à la fois extrême, référencée et inédite. Il aurait certainement adoré la réaliser dans les années 70 avec Malcolm McDowell dans le rôle principal. Mais en ours moustachu tragicomique qui n'arrive pas à danser sur un morceau des Pet Shop Boys, Tom Hardy est phénoménal.

 

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LE GUERRIER SILENCIEUX
Présenté comme un film de baston, Bronson ressemblait à une œuvre d'art ésotérique qui empruntait beaucoup à Kenneth Anger. En faisant semblant de s'intéresser à une icône virile (le prisonnier autoproclamé "Charles Bronson") pour érotiser son corps et multiplier les références à la culture gay (les poses lascives de l'acteur, l'utilisation d'un morceau de Pet Shop Boys), NWR offrait des restes de Kenneth Anger à un public avide de bastons et de testostérone. Construit comme une suite logique, Le guerrier silencieux fut annoncé comme un film de vikings et ressemblait à un voyage métaphysique et mental, partant du cliché pour trouver l'icône. C'est exactement le même démarche que sur Bronson : utiliser la façade, l'apparence, le cliché pour proposer quelque chose de plus abstrait et mental. Pendant moins de deux heures, NWR montre la lutte d'un héros mutique (Mads Mikkelsen, son acteur fétiche, découvert dans la trilogie Pusher) contre lui-même. Ceux qui l'accompagnent le surnomment «One Eye» en raison d'un handicap physique et NWR l'a baptisé ainsi en allusion à Snake Plissken (Kurt Russell dans New York 1997 et Los Angeles 2013). Passé les premières minutes spectaculaires (explosion de crâne à mains nues, éviscération et décapitation), le reste du film n'est ni plus ni moins qu'une errance élégiaque, une lente agonie sur un drakkar avant la perte dans une nature hostile, gouvernée par une doublure invisible du monde, parcourue par une musique lointaine, nourrie de fulgurances hallucinées. Avec Drive, le film suivant, Nicolas Winding Refn transcende un autre film de commande et met son talent considérable (un équilibre idéal entre l'image, le mouvement et le son) au service exclusif de son sujet. Encore une fois, il ne pouvait que s'identifier à un personnage solitaire, Melvillien et extrême. Il n'a peut-être jamais frappé aussi fort qu'avec cette histoire de cascadeur in love : au dernier festival de Cannes, il a remporté un prix de la mise en scène des mains de De Niro. Une consécration pour ce nouveau Scorsese qui entre définitivement dans la cour des grands.


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