Par Rafik Djoumi - publié le 11 août 2009 à 09h03 , MAJ le 26 septembre 2009 à 03h11 - 1 commentaire(s)
Quel que soit l’accueil publique que réserverons nos compatriotes aux films L’An 1 : des débuts difficiles et Le Monde (presque) perdu, une chose est sûre : la présence sur une affiche d’un homme préhistorique est à elle seule le gage d’une saine débilité. De façon quasi-invariable, nos plus lointains ancêtres nous font rire.
Lorsque le Cinématographe fait son apparition, à la fin du XIXème siècle, l’Europe est encore secouée des soubresauts idéologiques qu’a fait naître Charles Darwin 30 ans plus tôt avec son ouvrage La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe. Et tandis que les premiers paléoanthropologues déterrent des ossements comme preuves à charge, le public doit se rendre à l’évidence : l’Homme n’est plus cette sublime créature de Dieu amoureusement composée d’argile ; il n’est rien de plus qu’un « singe » qui a réussi.
C’est le monde de la presse qui, à travers ses caricatures, va populariser l’image de « l’homme des cavernes », armé d’une massue et recouvert pudiquement d’une peau de bête (largement plus proche d’un Samson biblique que d’un pithécanthrope). Et c’est sous cette forme que le Cinéma décidera de l’apprivoiser. En 1923, Buster Keaton, surtout connu pour ses courts, réalise son premier long métrage et décide de le diviser en trois sketches (éventuellement exploitables séparément). Son film Les Trois âges raconte trois romances contrariées à différentes époques, vécues par ce qui semble être un même couple en proie au seul sentiment inchangé de l’Histoire : l’Amour et ses tracas (en gros, c’est un peu l’ancêtre fendard de The Foutain). Dans le premier âge, Buster Keaton est un homme des cavernes solitaire, chevauchant un diplodocus, et qui a le malheur de tomber amoureux d’une beauté en peau de léopard sur laquelle un vulgaire troglodyte (Wallace Berry) a jeté son dévolu. Tous les ressorts comiques sont déjà en place : anachronismes en pagaille, présence incongrue de dinosaures, érotisme discret du personnage féminin, et enfin un héros chétif et ingénieux au visage « moderne », en proie à des vilains dont le faciès est bien plus proche du gorille. Malgré l’hilarité déclenchée en salle, le sketch de Keaton ne fera pas école. L’heure est en effet au triomphe progressif du personnage de Tarzan et le monde moderne préfère alors en appeler au mythe d’un homme sauvage doté des plus grandes vertus rousseauistes. Dans les décennies suivantes, les très rares hommes préhistoriques aperçus sur un écran seront soit des dérivés voyants du Tarzan d’Edgar Rice Burroughs (exemple : Victor Mature dans Tumak, fils de la jungle en 1940), soit des espèces de monstres lorgnant du côté du fantastique gothique (Bela Lugosi, maquillé comme à son habitude, en émule de Frankenstein dans The Return of the Ape Man en 1944). Ce n’est qu’au début des années 60 que l’homme rigolo en peau de bête retrouvera sa place dans l’inconscient collectif, via l’énorme succès de la série animée Les Pierrafeu (tardivement adapté au cinéma en 1994) sorte de famille Simpson homo-abilis qui se moque (gentiment) de la société de consommation via une avalanche d’anachronismes pas très fins. D’une certaine façon, Les Pierrafeu s’avèrent l’illustration type de l’étouffant « american way of life » des années 50, où chaque individu a sa place bien déterminée. Aussi, c’est d’une façon plutôt inattendue que la préhistoire va ré-envahir le grand écran, en surfant sur l’agitation des mouvements féministes. Alors que le débat opposant pros et antis se focalise sur la place de la femme à travers l’Histoire, le Cinéma décide de concilier les deux camps, en offrant conjointement aux phallocrates voyeurs un érotisme torride et aux féministes les plus radicales une image de femme indépendante et fière de son corps. C’est ainsi qu’en 1966, le poster de Raquel Welch en bikini sapiens se vend par lots entiers. Bien que le film dont est tiré ce cliché, Un Million d’années avant J.C., soit très loin d’être un succès, la pose de Raquel devient la première image vibrante de la libération sexuelle en cours.
Ainsi, au tout début des années 70, la société italienne Clesi Cinematografica, visiblement inspirée par les formes de Raquel, se lance à son tour dans la comédie légère à fesse rebondie et décide de produire une trilogie préhistorique peuplée de pin-up allemandes en peaux de bête : Quand les femmes avaient une queue, Quand les femmes perdirent leur queue (tous deux réalisés par Pasquale Festa Campanile) et enfin Quand les hommes s'armèrent de massues et firent ding dong avec les femmes (réalisé par Sergio Corbucci). L’idée de recourir à une préhistoire débilo-anachronique pour dépeindre une guerre des sexes on ne peut plus contemporaine fut inspirée aux producteurs italiens par un intellectuel encore mal connu chez nous ; un certain Umberto Eco (et sachant que le troisième film est librement inspiré de deux pièces d’Aristophane, on atteint quelque part la classe ultime, quoi !). Après plus d’un siècle à regarder de traviole cet ancêtre embarrassant, le monde occidental finit donc par se reconnaître en lui à travers une obsession commune et quasi-inchangée : l’envie du ding dong (comme nous le chante alors si bien le groupe Troglomen) :
C’est donc à nouveau le ding dong qui sera au cœur des rares tentatives troglodytes des années 80, très brièvement dans La Folle histoire du monde de Mel Brooks (1981), de façon quasi-pornographique dans le dessin animé de Picha Le Chaînon manquant (1980) ; et enfin dans un festival d’analogies tordues à travers ce quasi-chef-d’œuvre du genre qu’est le film Caveman (1981), un projet résolument barré des futurs producteurs de The Thing, où l’ex-Beatles Ringo Starr donne sa meilleure prestation, à coups de groumpf et de broaf éloquents (et finira par épouser sa pulpeuse partenaire Barbara Bach) le tout au milieu de dinosaures, de ptérodactyles, d’omelettes géantes cuites sur des volcans avec des œufs de trois tonnes et d’ennemis sodomites. Bref un classique, qui infectera suffisamment l’inconscient collectif pour empêcher pratiquement toute tentative sérieuse d’adapter l’époque.
Si l’on excepte Jean Jacques Annaud qui, par miracle, parviendra à nous faire croire à la viabilité de sa Guerre du feu (1981), toutes les autres tentatives provoquent l’hilarité. Malgré sa riche documentation, la qualité des livres dont il s’inspire et la beauté de la jeune Daryl Hannah, Le Clan de la caverne des ours (1986) est un bis gratiné à pleurer de rire ; les Z italiens tels que La Guerre du fer ou Yor le chasseur du futur sont, comme indiqués, des Z. Pour échapper au ridicule (et encore…) les producteurs réalisent que l’homme préhistorique se doit impérativement d’être projeté à l’âge moderne, servant ainsi d’illustration effective de notre évolution en tant qu’humains. C’est le propos du film Iceman (1984) dérivé paléontologue de notre Hibernatus national ; c'est également celui du film de SF japonais Peking Man (1997) ; c’est le message débilo-cool auquel tente de nous convertir l’affligeant California Man (1992). Mais on retrouve également des traces de ce discours évolutionniste dans Le 13ème guerrier (1999) ou même The Descent (2005). Aussi, il faudra le courage et l’abnégation d’un groupe de français (prêts à se faire crucifier par la critique locale) pour nous rappeler en 2004, à travers le film RRRrrrr!!! , que non ! décidément y’a rien à faire, nos ancêtres étaient vraiment des crétins… la preuve, ils nous ressemblent.
L'histoire : Au tout début de notre ère, Zed et Oh, deux « chasseurs-cueilleurs » pas vraiment dégourdis, sont bannis de leur village natal. Feignants, peureux et […]