Par Nicolas Houguet - publié le 06 juillet 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h04 - 12 commentaire(s)
Au début, lorsque nous avons décidé de lancer cette nouvelle rubrique, j’ai été immédiatement enthousiaste, plein d'idées, j'allais pouvoir me livrer à un coup de folie cinéphile, fantasmer sur tel ou tel film avec tel réalisateur, telle distribution, déchaîner l'imagination de mon cerveau malade.

Les jours passèrent et je ressentis une sorte de fébrilité, un léger vent de panique, comme lorsqu'on vous pose cette question sadique « quel est ton film préféré ? » et qu'une bonne vingtaine de titres se bousculent dans votre tête sans que vous puissiez en choisir un seul. Donc la question soulevée ici est « Quels films aimerais tu voir se réaliser, par quel cinéaste, ou avec quel comédien ? ». La question est simple, la réponse multiple et désordonnée. A la lecture d'un roman il m'est souvent arrivé de distribuer les rôles, de concevoir les décors, d'imaginer une ambiance, un point de vue. Peut-être ne cessons-nous d'ailleurs jamais de nous faire des films...

Alors, avec en tête, la fameuse phrase de Truffaut, « le cinéma, c'est mieux que la vie », sans aucune prétention et avec un peu d'imagination, qu'il nous soit permis ici de rêver un peu, de nous laisser aller, en commençant par « ça serait bien si... » ou « si seulement... ». Un peu en marge de l'actu mais au coeur de la passion, un petit plaisir mensuel un peu dingue, un peu geek, que l'on partagera tous ensemble comme un délicieux complot. Je vous invite à vous embarquer dans le délire, à ouvrir votre esprit et à sentir la Force circuler autour de vous.
Allez, je me lance...

Donc ça s'appellerait :
A Walk in the darkness
d'Abel Ferrara
Avec Mickey Rourke et Angelina Jolie


Un chanteur de country lessivé se réveille dans une chambre d'hôtel glauque. Au plafond, un ventilateur grince. Il a la migraine et une gueule de bois carabinée. Un néon où il est écrit « No way out » illumine la chambre en clignotant d’une lumière intermittente et écarlate. A ses côtés, une femme est étendue. Elle le regarde fixement. Il lui demande qui elle est, elle ne veut pas lui répondre.

Il est pourtant fasciné par cette femme qui semble tout savoir de lui. Il se laisse aller comme dans un rêve, croyant qu'il dort encore. Il accepte de la suivre à travers la ville déserte, reconnaissant dans chaque endroit où elle l'entraîne des lieux où se sont joués des moments importants de sa vie (son premier amour, son premier concert, son ancienne gloire). Les rues sont vides et noires, il n'y a qu'elle et lui.

Peu à peu, il se rend compte que la belle l'emporte trop loin dans ses souvenirs et qu'il risque de ne pas revenir. Il tente d'échapper à son emprise. Il tente plusieurs fois de se réveiller sans y parvenir, la retrouvant sans cesse à ses côtés dans cette chambre d'hôtel et le rêve reprend là où il s'était arrêté, l'entraînant plus loin encore, jusqu'à des souvenirs de plus en plus pénibles qu'il voulait oublier (la défonce, les disputes, les filles qu'il n'aimait pas, les gamins qu'il n'a pas reconnus, les lendemains de gloire et les lendemains de cuites). Elle ne cesse de lui rappeler son passé à travers leur promenade, de lui parler, de le consoler, de l'attirer à elle. Il ne peut plus lui échapper et bientôt il ne peut plus imaginer de lendemains. Il tombe amoureux d'elle et ne lui oppose plus de résistance.



J'aimerais beaucoup que Ferrara revienne à sa veine à la fois métaphysique et au pur cinéma de genre, comme il l'avait fait de manière brillante avec The Addiction que j'ai découvert alors que j'écrivais son portrait pour le festival de Cannes et qui demeure pour moi une grande révélation cinématographique. Je trouve que le cinéma manque de réflexions aussi profondes que cela, notamment sur le deuil ou la mort. J'ai toujours été fasciné par ce moment où l'on voit sa vie défiler, paraît-il, avant de disparaître. Je l'ai rarement vu mis en scène (hormis dans cette merveilleuse séquence à la fin d'American Beauty de Sam Mendes).


Le vieux chanteur country, c'est en songeant aux derniers disques de Johnny Cash et à sa voix fatiguée qui m'émeut tellement. Le personnage de la femme est quant à lui pensé pour Angelina Jolie et a ce mystère inquiétant qu'elle parvient à dégager. Mickey Rourke enfin, parce que grâce à Tony Scott et surtout au premier Sin City, on a redécouvert le grand acteur qu'il est, et puis il a cette gueule marquée, destroy, qui collerait parfaitement à l'univers du cinéaste. Il y a ces images aussi, que j'ai en tête depuis longtemps et que je n'ai vu que chez Ferrara (et dans le After hours de Scorsese), d'un New York noctambule, somnambule, ses rues humides, sombres et désertes qui renforcent le malaise, l'étrangeté et la solitude des personnages, cet isolement nocturne qui contribue à renforcer leurs liens, puisqu'ils sont seuls dans une ville quasi fantôme.


Je me suis fait cette réflexion en lisant Joyce Carol Oates : si j'avais à écrire un roman, ça serait exactement à sa manière (quelqu'un qui formule exactement des sensations que vous aviez au bord des lèvres). Dans le même esprit, s'il me fallait choisir un film pour inaugurer cette rubrique et si je devais faire du cinéma un jour, ça serait assurément sous l'influence d'Abel Ferrara, parce qu'il utilise tout simplement des références qui ressemblent aux miennes, osant filmer et affronter ses démons avec une totale absence de compromis qui me fascine. Un tel sujet pourrait devenir facilement éthéré ou mélo : un homme qui revisite sa vie, c'est un terrain potentiellement très sirupeux. Mais avec lui, cette atmosphère étrange, et ces acteurs, cela pourrait atteindre un certain degré de violence, de désespérance, de mystère et de sensualité qui, moi, m'intéresserait beaucoup. Ça serait sombre, ça serait noir, ça serait beau. Donc Abel, si tu me lis...
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