Par Nicolas Houguet - publié le 10 août 2007 à 04h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h29 - 6 commentaire(s)
Voici le retour de notre rubrique mensuelle consacrée aux films que nous aimerions voir. Son apparition le mois dernier a stimulé l'imagination de nos lecteurs dont beaucoup proposèrent des idées intéressantes. Mention spéciale à l'un d'entre vous qui imaginait une adaptation d'American Tabloid (le chef d'oeuvre de James Ellroy) par Scorsese, fantasme que je partage volontiers, j'aime le Paris envahi par les zombies également, la reprise moins « Disney » de 20000 lieues sous les mers, Johnny Depp est présent à juste titre dans bien des fantasmes, semble t-il. Je suis aussi assez curieux de l'adaptation du Sur La route de Kerouac, et je trouve pour ma part le choix de Walter Salles judicieux, donc un de mes fantasmes va voir le jour! Merci de vous être prêtés et cet exercice d'imagination avec tant d'enthousiasme, et pour occuper votre mois d'aout, je vous invite à renouveler l'exploit.

Donc voici donc mon fantasme estival. Il s'agit d'un film auquel je songe depuis longtemps, depuis que j'ai vu Carnets de Voyage de Walter Salles, justement, et que le Che va être représenté de nouveau au cinéma.


Castro
de Francis Ford Coppola
Avec Liam Neeson, Eduardo Noriega

Alors que Soderbergh s'apprête à livrer une grande oeuvre sur Che Guevara (divisée en deux films: The Argentine et Guerilla), avec l'excellent Benicio Del Toro dans le rôle titre, j'avoue une certaine frustration. Certes, la figure d'Ernesto Guevara est auréolée de romantisme, son portrait orne bien des esprits et des murs (dont ceux de ma chambre, je le confesse). Il représente un esprit de rébellion qui est devenu presque iconique. Or l'homme était intransigeant, dur, convaincu, partisan et avait un côté absolument militant, c'est à dire convaincu de sa vérité jusqu'à la mort avec une sorte de conviction absolue. J'ai lu bien des biographies du Che et il en est ressorti cette figure intransigeante, autoritaire, incorruptible et inflexible. Un esprit pur, idéaliste et par moments, fanatique. Castro est quant à lui bien plus complexe et bien plus trouble. Le Che était droit, presque aveuglé par son idéal. Castro a tous les compromis de quelqu'un qui a su passer entre les gouttes, la rouerie et l'habileté d'un politicien brillant, d'un meneur d'homme et d'un manipulateur de génie. Sa trajectoire aurait tendance à m'intéresser énormément et un film sur sa figure assez mystérieuse et pétrie de contradictions, me fascinerait. Peut-être même davantage que sur le Che qui, en homme de conviction absolument entier, a une existence cohérente et demeure assez facile à cerner. Ce qui est bien loin d'être le cas de son compagnon de guérilla.


Il faudrait mettre en scène un biopic dans la pure tradition, de l'enfance de ce fils de grand propriétaire (quoiqu'il s'en défende et mette en avant sa formation scolaire avec les gens du peuple) à sa jeunesse révolutionnaire (était-il mené par l'Idéal ou par la soif de pouvoir?) jusqu'à sa vieillesse de dictateur traditionnel, en place depuis cinquante ans et régnant sans partage sur son ile (lui qui promettait que sa prise de pouvoir n'était que transitoire et appelait des élections), condamnant tout ceux qui s'oppose à lui.


On reviendrait également sur la destinée de Cuba avant lui, au mains de régime bien plus durs que le sien (celui de Battista en particulier, qu'il renversa), à la solde des intérêts américains et de la mafia, pour comprendre à quel point Castro a encore valeur de symbole de résistance dans toute l'Amérique latine, un David contre un Goliath, pas totalement discrédité malgré son long règne de pouvoir absolu. Il s'agit là d'un bien beau personnage, en plein dans une période historique fascinante. Je verrais bien une approche à la Garcia Marquez dans l'Automne d'un patriarche. Ça serait une véritable fresque ce film, avec un protagoniste emblématique dont il faudrait souligner les contradictions. En plus il y aurait beaucoup d'action: le prise de la caserne de la Moncada, la guérilla, la crise des missiles, la guerre froide, le vieux dictateur et sa main de fer...


J'ai beaucoup réfléchi au réalisateur qu'il faudrait pour un pareil film. Me première idée allait logiquement à Oliver Stone. Cependant, l'homme est assez facilement partisan et sans nuances. On se souvient d'ailleurs de ses documentaires sur Fidel où il s'était laissé charmer par ce grand maître en manipulation. Il est d'ailleurs assez révélateur de voir un entretien de Castro. D'abord, vous êtes défiant et peu à peu, habilement, il vous rallie à sa cause et à ses justifications. Une éloquence et un charisme exceptionnel, qui parviendront à tout vous faire avaler. Stone en fut victime.

J'ai donc pensé ensuite à quelqu'un qui ait un point de vue plus extérieur, plus impartial, plus historique, pour un film plus sage peut-être, en la personne de Roland Joffé dont j'aime Mission et la Cité de la Joie. Cependant, on risquerait une illustration biographique qui manquerait un peu de vie. Alors je suis revenu l'une de mes premières intuitions: Francis Ford Coppola, dont l'épisode cubain dans le Parrain 2 était absolument magnifique et vous faisait véritablement ressentir le tumulte qui régnait sur l'île à la prise de pouvoir castriste. Il faudrait ce regard et ce souffle là.


Pour le casting, je pense à Liam Neeson dans le rôle principal car je lui trouve une ressemblance assez frappante avec Castro plus jeune. Et puis il a largement fait la preuve qu'il pouvait interpréter des personnages d'envergure. Eduardo Noriega pourrait quant à lui camper un Che tout à fait convainquant (d'ailleurs je viens de découvrir qu'un film sortira prochainement où il l'incarne). L'amitié de ces deux hommes est primordiale et il faudrait l'évoquer car ils incarnent deux vision radicalement différentes et en concurrence. Le Che était-il gênant pour Castro sur une si petite ile: l'homme d'action et de terrain contre le tacticien et le calculateur. L'a t-il volontairement éloigné de lui? Encore un mystère dont les enjeux enrichiraient l'histoire.

Mais c'est avant tout sur la grandeur et la décadence du chef d'Etat Cubain que j'aimerais qu'on se concentre. Avait-il en tête ce régime là au départ, cette alliance aveugle avec l'URSS jusqu'à risquer l'anéantissement de son peuple sans vergogne au moment de la crise des missiles? Voulait il être ce grand porte-parole des peuples « non alignés »? Avait-il cyniquement eut le pressentiment de tout cela? S'est-il laissé entraîner par une étrange fatalité? Vu l'intelligence, le pragmatisme, l'égo surdimensionné et la paranoïa du bonhomme, on peut se le demander.

Ça ferait en tous cas une grande et belle fresque historique, avec un héros complexe et mystérieux, pas manichéen, pas linéaire, riche, profond, mystérieux. On serait très loin d'une apologie ou d'un film à charge. Avec Coppola et ces acteurs on aurait le souffle, la sensibilité, la nuance. Et ça m'intéresserait énormément.


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