Par - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 07 octobre 2009 à 16h26 - 0 commentaire(s)
Numéro 9 rappelle à ceux qui en doutaient que l’animation n’est pas un registre uniquement réservé aux enfants. L’ensemble est d’une telle noirceur qu’il risque de dérouter une bonne partie du public. Mais il porte l’empreinte de son auteur, Shane Acker, qui préfère le souffre à la camomille.

9 : LE COURT
A la fin des années 90, Acker était étudiant en architecture à ULCA avant de se diriger vers une formation d’animateur. C’est à cette période qu’il imagine ce personnage de 9 qui figure d’abord dans un court-métrage en 3D de 11 minutes, ayant fait office de film de fin d’études. En 2005, il est nommé aux Oscars en 2005 dans la catégorie «meilleur court-métrage d’animation». Un an plus tard, le projet de long est mis en chantier. Entre temps, Shane Acker a travaillé pendant près de six mois pour Weta Digital sur les effets spéciaux de Le seigneur des anneaux : le retour du roi. Ebloui par le talent de Acker, Tim Burton le soutient en tant que producteur avec Timur Bekmambetov (Wanted : choisis ton destin) et lui propose les services de ses acolytes : Danny Elfman pour le score et Pamela Pettler, scénariste des Noces Funèbres, pour le script. Au départ, il était même question de créer un film en stop-motion, dans le sillage de ce qu’ont pu proposer Svankmajer (artiste farouchement indépendant), les frères Quay (réclamé par Julie Taymor pour Frida) et les frères Lauenstein (par Tarsem Singh pour The Fall). Mais s’il avait choisi cette option, Numéro 9 aurait ressemblé à un autre film d’animation récemment sorti dans les salles : Coraline, de Henry Selick.

Extrait du story-board de 9.


NOIRCEUR ABSOLUE
Ce qui frappe d'emblée dans Numéro 9, c'est son atmosphère, rétive aux facilités consensuelles, son atout le plus sûr. Pour les paysages urbains, Acker a puisé son influence dans des photos de villes européennes détruites pendant la seconde guerre mondiale, des tableaux fantasmatiques de Zdzislaw Beksinski. Pour la narration, il revendique celle de Beowulf, le poème épique anglo-saxon qui retranscrit une épopée germanique en vers pour conter les exploits du héros éponyme. Avant d'être numérisés, tous les personnages ont d'abord été dessinés à la main et façonnés en argile. Acker les définit comme des « créatures punk-récup » qui n’ont pas été conçues comme des jouets et dont l’objectif consiste à survivre dans un environnement sinistré, entre les vestiges d’une époque révolue et de nouvelles formes de vie. Pour créer les muets, les animateurs se sont inspirés de suricates. A l'arrivée, l'univers est plus sombre que réconfortant et se rapproche du jeu vidéo Little Big Planet, avec un soin de l'écrin apocalyptique et une attention pour les bruitages les plus infinitésimaux (les lames, les ciseaux, les pinces, les crochets). A chaque fois, c'est le son qui crée l’espace et dispense les émotions. Ce style ne correspond pas aux standards usuels des productions 3D et désire s’adresser à un public adulte capable de comprendre les allusions historiques et les clefs artistiques (l’expressionisme, la japanimation). Il faut considérer cette démarche comme une alternative à un genre désormais régi par Pixar et le seul moyen de se démarquer était la radicalité, la bizarrerie. Acker a su réunir et convaincre un casting de voix idéalement hétéroclites : Elijah Wood, qu’il avait rencontré sur le tournage du SDA ; Jennifer Connelly, vaccinée à vie contre les expériences mortifères (Requiem for a dream) et Crispin Glover, artiste inapprivoisable. Le résultat, sophistiqué et effrayant, ne manque pas d’atouts, d’autant que sa brutalité ne facilite pas l’accès. Les seules concessions de ce pari plutôt anti-commercial résident dans l’intrigue, la caractérisation des personnages et la conclusion, simplifiées pour que le spectateur ne se tire pas une balle dans la tête en sortant de la salle. Pour certains, cette naïveté sera un soulagement et l'espoir rayonnant du dénouement, aussi agréable qu'un rayon de soleil après la pluie.


LES INFLUENCES
Numéro 9 de Shane Acker trahit quelques influences visibles à l'oeil nu. Leur point commun? La (grande) dépression.


ALICE (JAN SVANKMAJER)
Entre les lignes de fuite et les brusques décalages, Jan Svankmajer entraîne toujours dans un univers imaginaire. Son travail a également été précieux pour d'autres artistes actuels comme Henry Selick pour Coraline et Guillermo Del Toro pour Le Labyrinthe de Pan.

LES FRERES QUAY
Le monde fantastique et macabre de Stephen et Timothy Quay se nourrit de cinéma, de littérature, de musique, de poupées. Les deux frères jumeaux se définissent comme des artisans de l’automate dynamique: une explosion contenue d’images et de corps, dont les machines sont comme les relais vers le spectateur.



ZDZISLAW BEKSINSKI
Toqué de photographie artistique, de photomontage, de sculpture et de dessin, Zdzisław Beksiński a commencé en exécutant ses sculptures purement abstraites, en plâtre, en métal et en fil de fer. En revanche, ses photos empruntent à la figuration. On peut y voir des visages ridés, des paysages désolés, des corps mutilés dont il accentuait l'expression en manipulant les lumières et les ombres. Ses photographies représentaient ainsi des images inquiétantes, comme par exemple celle d'une poupée mutilée avec son visage à moitié arraché, ou encore les portraits des gens sans visages ou avec leurs visages emmaillotés dans des bandages. Un mélange de cruauté, de sadomasochisme, avec un obsessionnel motif de la mort, du sexe, de la souffrance et de la peur, qui a beaucoup contribué au Numéro 9.



L’EXPRESSIONNISME
Au sens premier, l'expressionnisme est la projection d'une subjectivité qui déforme la réalité pour générer chez le spectateur une réaction purement émotionnelle et atteindre une intensité expressive. C'est le but recherché par Acker. Naguère, le mouvement fut taxé de "dégénéré" par le régime nazi. Ce courant entre symbolisme et psychanalyse est le réceptacle d'une époque pessimiste sabordée par différentes menaces. Est-ce que le but de Numéro 9 ne serait pas de cerner via l'animation des doutes contemporains (la peur d'une apocalypse imminente, la banalisation de la violence et de la déshumanisation)?
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