Quelque part entre Fargo et le cinéma de Gus Van Sant, On the Ice est une proposition de cinéma indépendant suffisamment originale pour intriguer. Son réalisateur d'origine inuit Andrew Okpeaha MacLean revient sur son premier film et ses ambitions aussi bien formelles que thématiques.
Propos recueillis et traduits par Nicolas GILLI
L'Alaska étant généralement montré dans les documentaires au cinéma, d'où vous vient cette idée de l'utiliser dans une fiction ?
On the Ice vient de l'idée d'un court métrage que j'ai fait il y a quelques années, Sikumi, présenté à Sundance en 2008. Le prix du jury reçu là-bas m'a permis d'en faire un script de long métrage qui serait lu, et le support de l'institut m'assuraient quasiment la mise en chantier. Mais la genèse du projet remontent à plus loin. Certains personnages sont directement issus de personnes que j'ai rencontré quand j'étais enfant, l'adulte principal vient de mon grand-père par exemple. L'idée était de montrer ces personnages réagir face à la violence, comment des entités ou une communauté répondrait à ce genre de tragédie. C'était le cœur du court métrage. Pour le long j'ai rajeuni mes personnages pour les placer dans cette période où tout change, où certaines décisions auront un effet sur le reste de votre vie. Faire d'un drame violent le pivot de la vie de ces adolescents. Je voulais aussi parler de la jeunesse en antarctique aujourd'hui, tandis que le court métrage se situait dans les années 50. Aujourd'hui ces jeunes sont face à tellement de changements : internet, le cinéma, la TV, iTunes, les réseaux sociaux... toute ce vortex de culture qui les inonde tous les jours alors qu'ils doivent en même temps garder en tête leur culture inuit. Par exemple pour le hip-hop, ces gosses ne se prennent pas pour des afro-américains mais insufflent leur mode de vie dans leur flow.
À propos du hip-hop et de la musique en général dans le film, elle tient un rôle primordial et change radicalement au moment du drame, pourquoi ?
C'est pour souligner le fait qu'à cet âge là, les actes ont des conséquences gigantesques. Je voulais dans un premier temps montrer ce monde, cette culture telle qu'elle est, parfois très similaire au reste du monde, parfois unique. Suite à la mort d'un des jeunes, tout change, tout s'effondre. Et la musique accompagne cela.
Considérez-vous votre film comme une histoire d'évolution ? Comme un portrait identitaire ?
Pour moi c'est un film à propos de ce moment dans une vie où vous découvrez qui vous êtes vraiment. Vous ne pouvez plus vous appuyer sur vos parents ou votre entourage pour vous protéger des choix que vous faites. Ce moment où vous devez tout faire vous-même. Et cela ne passe pas tant à travers les personnages des adolescents que celui du père. C'est lui qui réalise le danger qui guette son fils et qui veut le protéger. Il veut se débarrasser de ce problème mais il se rend compte qu'il ne peut pas. Il pourrait intervenir et sortir son fils de cette situation mais cela ne serait pas bon pour lui permettre de grandir et d'avoir un sens des responsabilités.
Dans quel genre positionnerez-vous le film ? Drame ou thriller ?
C'est une bonne question. Un thriller dramatique ça me convient. Ou un drame à suspense. Le rythme, le récit, tout cela est issu du thriller. Mais il contient quelque chose de plus profond. À travers les personnages, c'est vraiment un drame. C'est donc un peu des deux.
Concernant le thriller, le personnage connaît l'identité du responsable de la mort d'un des personnages très tôt. Qu'est-ce que cela induit ensuite pour maintenir l'attention du public ?
L'idée n'est pas de cacher l'identité d'un tueur. C'est plutôt de chercher qui est « responsable » de ce drame, moralement. Celui qui tient le couteau est-il plus responsable que celui qui a créé une série d'événements qui aura mené à cette situation ? On en viendrait presque à un point où il devient difficile de blâmer celui qui tient le couteau, et cela pose une question morale très importante, très délicate à traiter. Chaque personnage a sa part de responsabilité. Cela va créer une résolution finale bien plus compliquée et ambiguë. Mais finalement, c'est également une conclusion plus juste et réaliste, et qui permet plus que tout aux deux adolescents à prendre la mesure de leurs actes.
Il y a quelque chose de très pessimiste dans votre film. Ces jeunes veulent s'en aller de ce monde, plus que tout, mais cela semble impossible. Est-ce la réalité en Alaska ?
Je ne trouve pas que ce soit un film uniquement pessimiste. Mais le monde est un endroit difficile à vivre, et le leur encore plus. La question de partir ou rester est compliquée. La perspective de quitter cette ville est un objectif, pour l'université par exemple. Mais ils aimeraient également rester. Mais je ne pense pas que ceux qui restent se retrouvent en situation d'échec. Il est tout à fait possible de vivre correctement et d'avoir une existence très heureuse au sein de cette communauté. On ne voit que l'aspect négatif de cette situation dans le film mais l'image est incomplète. Et pour moi, la fin est même très optimiste.
Pour vous qui venez de ce monde, est-ce difficile d'en sortir ?
C'est difficile de maintenir une connexion avec la culture de cette communauté et de vivre à l'extérieur, de s'accomplir dans la société. Pour certains jeunes qui partent étudier en dehors de la communauté, il est difficile de vivre sans leur attache, sans le support de la famille et des traditions. C'est difficile pour nous car notre communauté doit s'adapter au monde et pas l'inverse. On doit garder notre identité Iñupiat, mais on doit en même temps être capables de vivre dans ce monde.
Parlez-nous des difficultés liées au tournage, à cause du climat notamment.
C'était très difficile. Pour la lumière c'était simple d'obtenir quelque chose de magnifique. Le soleil est là en permanence et très bas dans l'horizon il peint des motifs sublimes sur la neige. Le froid est un problème, même si nous étions préparés. Le temps de préparation, la protection du matériel, c'était complexe. Mais il y avait pire. La glace qui bouge, des vents violents, le tournage peut devenir vraiment dangereux parfois. Nous devions prendre beaucoup de précautions à causes de repérages presque inutiles. Nous avions également des ours polaires, et quelqu'un en permanence équipé d'un fusil en cas de problème. C'était un tournage assez court, 25 jours, mais une véritable aventure.
Vous vous dites amateur de Sam Peckinpah et votre film ressemble à du Gus Van Sant. Quelle serait votre position au sein de l'industrie cinématographique américaine ?
Je cherche toujours. Il y a des réalisateurs que j'aime beaucoup, dont je me sens proche, et Gus Van Sant est de ceux-là. Elephant ou Paranoid Park sont des modèles pour moi, par ce suspense qui se créé autour de vrais personnages. Peckinpah et Leone également, car leur façon de capter des paysages dans leurs westerns me fascine, tout comme les thématiques des westerns qui tournent toujours autour de la moralité. Des villes sans lois, c'est un décor formidable. J'aime aussi beaucoup les frères Coen, Fargo essentiellement, une démonstration de mise en scène. Et même si cela n'a rien d'original, Kurosawa et Kubrick sont forcément des modèles également.

L'histoire : Qalli et Aivaaq, deux adolescents de la communauté iñupiaq mènent une vie sans histoire dans une petite ville isolée du nord de l'Alaska jusqu'au jour[…]
