Spécialiste du cinéma asiatique depuis quelques décennies déjà, Pierre Rissient fût l'un des déclencheurs de la reconnaissance internationale de King Hu, puisque c'est grâce à lui que
Touch Of Zen a pût être montré à Cannes en 75 alors que personne en occident n'avait encore entendu parler de ce cinéaste. La future projection de
L'Auberge du printemps (ce soir à 21h30) fût l'occasion idéale pour poser quelques questions à cet ancien assistant de Jean-Luc Godard (sur
A Bout de souffle), qui est également scénariste, producteur, consultant (il fût à l'origine de la rétrospective Shin Sang-Ok cette année à Deauville) et principal découvreur de King Hu en France.
DVDRAMA : Quand avez-vous découvert les films de King Hu ?Pierre Rissient : Le premier film que j'ai vu est justement
L'Auberge du Printemps / The Fate of Lee Khan au début du mois d'août 73. J'étais allé à Hong Kong parce qu'en 1969 j'avais sorti un film qui s'appelait
L'arche, fait par une jeune femme, Tong Shu Shuen (NDLR : Cecille pour le prénom occidental). Ce film avait été un grand succès critique et publique dans les salles d'art et essai à Paris. Elle avait fait un deuxième film sur lequel elle piétinait pour le montage. Elle m'a alors demandé de venir jeter un œil sur le film. Je suis donc allé à Hong Kong pour l'aider et, sur place, je me suis renseigné sur les cinéastes qui pourraient être intéressants. Il se trouvait qu'en salle il y avait deux films de deux cinéastes en vogue. L'un était Li Han-hsiang, pour le film
Illicit Love et l'autre qui était de Sung Tsun-shou, et qui s'appelait soit
Story of a Mother. j'ai trouvé ces deux films très intéressants et dans une conversation on m'a dit que ces deux réalisateurs étaient très proches de King Hu. J'ai donc voulu voir un de ses films mais il n'y a en avait pas en salle. On m'a donc montré lors d'une projection privée
L'auberge du printemps qui venait d'être terminé et que j'ai vraiment beaucoup aimé. J'ai été très impressionné par le film et j'ai donc voulu en voir plus.
Les gens m'ont dit que son chef d'œuvre à l'époque était
Dragon Gate Inn, qui m'a déçu personnellement. Par contre,
Touch Of Zen, un film que personne n'aimait à l'époque - personne à Hong Kong, pas un seul critique ni un cinéaste – m'a beaucoup plu. Je l'ai vu pour la première fois dans une version de 2h10 (NDLR : le montage intégral fait 3h) parce qu'il avait été un tel échec, qu'il avait été coupé non pas par son producteur ni par son distributeur, mais par chaque exploitant de chaque salle, pour essayer de se rattraper sur le nombre de séances. Donc en 1973, il n'y avait plus une seule copie intégrale du film. Moi, j'avais énormément aimé le film et tout mes amis de Hong Kong que je m'était fait entre temps, me disaient que j'étais fou, que ce film était raté. Mais moi j'y croyais et j'ai pu provoquer petit à petit la reconstitution du film. Et même plus, puisque King Hu n'avait jamais monté la scène de pré-générique avec les toiles d'araignées. Il avait pensé que cette scène n'intéresserait pas le public. Moi je la trouvais magnifique et pensait que pour le public d'Europe ou d'ailleurs, elle ne poserait pas de difficulté. Et puis j'ai réussi à faire sortir très vite à Paris, le film qu'il a fait juste après
L'Auberge du Printemps,
The Valiant Ones. Voilà grosso modo comment se sont passé mes débuts avec King Hu.
DVDRAMA : Vous l'avez distribué ?Pierre Rissient : Non, pas moi-même. Je l'ai fait prendre par la
Gaumont. Ensuite, il y a eu beaucoup de problèmes sur
Touch of Zen. Bien qu'il ait été remarqué à Cannes, le film fût coincé pendant plusieurs années.
The Valiant Ones a du sortir en 1975 et
Touch of Zen vers 1981, peut-être plus tard. Je crois que j'ai été le premier européen de la profession à voir les films de King Hu et à les recommander. J'ai participé à l'aventure
Touch of zen avant, pendant et après Cannes… Un film comme
Come Drink With Me est toujours très peu connu car il a peu circulé… J'ai été relativement déçu par
Raining In The Mountain qui est pour moi un film surfait même si la première partie est très bonne.
Legend Of The Mountain n'est pas complètement réussi non plus. Les films qu'il a fait après sont d'un niveau très inférieur.
DVDRAMA : L'Auberge du Printemps a-t-il marché en France à l'époque?Pierre Rissient : Non, pas du tout. Ca a été un échec.
Touch of Zen a un peu marché,
Raining In The Mountain, un peu moins et les autres, absolument pas.
DVDRAMA : Avez-vous rencontré King Hu ?Pierre Rissient : Oui, j'ai passé beaucoup de temps avec lui. Il était extraordinairement doué mais peut-être pas assez conscient de son don. Il n'a jamais compris pourquoi
Touch Of Zen était meilleur que ses autres films. Il était très sophistiqué dans sa façon de tourner mais pas tellement dans sa façon de penser. Je l'ai rencontré en décembre 1973 et jusqu'à 76-77, j'ai passé énormément de temps avec lui. Il était très vaniteux, très flatable, mais aussi très cupide. Il a d'ailleurs épousé une femme encore plus cupide que lui. Et c'est un peu ça le problème avec la deuxième partie de
Raining In The Mountain qui pour moi n'a pas été assez bien préparée. Sa femme l'a un peu poussé à faire deux films avec le budget d'un seul (NDLR :
Raining In The Moutain et
Legend Of The Moutain ont été tourné à la suite dans les mêmes décors).
Quand les deux films furent terminés, ils ont compliqué leurs rapports avec beaucoup de gens. Ils ont ensuite fait un film quasiment inconnu, une comédie en cantonais alors que King Hu ne parlait pas cantonais, ou très peu. Beaucoup ignorent l'existence de ce film d'ailleurs. N'ayant pas gagné d'argent sur l'exploitation de
Raining et
Legend, ils se sont dit qu'une comédie allait marcher mais ça a été un désastre qui a commencé à faire la fissure entre King Hu et ses admirateurs de la première heure. Comme après plus personne ne voulait lui confier d'argent, il est parti faire un film en Chine populaire,
All The King's Men qui est relativement décevant. Puis à Taiwan, il a fait un épisode d'une série qui s'appelle
Will of chance. Il a ensuite commencé le tournage de
Swordman avant d'être viré 3-4 jours après car il était devenu moins opérationnel. Il a ensuite tourné un film que je n'ai pas vu…
DVDRAMA : Painted Skin en 1992 (NDLR: avec Sammo Hung, Joey Wong et Adam Cheng).Pierre Rissient : Oui, on m'a dit quece n'est pas très bon. Je le crois volontiers car j'aisuivi un peu la chute. Vous l'avez vu ?
: DVDRAMA : Ben… oui. Pierre Rissient : et c'est comment ?
DVDRAMA : Pas fameux, c'est un peu dusous-Tsui hark.
Pierre Rissient : Ca ne me surprend pascar son énergie créatrice, il avait commencé à laperdre assez tôt. Et c'est vrai qu'il voulaittellement être à la mode et avoir du succès qu'il a duvouloir s'accrocher au genre de films que faisait TsuiHark à l'époque, et qui marchaient très bien, de lamême façon qu'il a voulu faire sa comédie. Ca a été lecas pour beaucoup de cinéastes. Mais il faut juger lesgens sur leurs grands films.
Touch Of Zen estpour moi un très très grand film. Peut-être a-t-il étéintimidé par les réactions par rapport à ce filmjustement, qui a été très reconsidéré après son succèsà cannes. Les jeunes de Hong Kong qui aujourd'huidoivent aimer le film à juste titre ne doivent mêmepas savoir qu'il avait été un tel échec à sa sortie.
Lien vers la critique ciné de l'auberge du printemps.