En 1975, Peter Weir vient de réaliser
Les voitures qui ont mangé Paris, un coup d’essai teinté de fantastique absurde, après une série de documentaires pour le Commonwealth Film Unit et de moyens métrages (Michael et Homesdale, tous deux auréolés du Grand Prix de l’Australian Film Institute). A la base, c’est la productrice Patricia Lovell qui achète les droits du roman de Joan Lindsay paru en 1967 et lui propose l’adaptation. Alors âgé de 31 ans. Weir profite des fonds publics (nationaux avec l'Australian Film Commission; fédéraux avec la South Australian Film Corporation) pour ranimer un cinéma Australien en agonie. Le tournage dure six semaines, dans les états de Victoria et de l'Australie Méridionale, autant en décor naturel (Hanging Rock) qu’en studio (l’internat). Ça donne
Pique-nique à Hanging Rock, un classique mystérieux qui ressort cet été dans sa version director’s cut, simultanément au cinéma et en DVD.
IL ÉTAIT UNE FOIS...En 1900, dans une bâtisse victorienne abritant un internat, des filles retiennent des poèmes avant de s’endormir, lissent leur chevelure, composent des herbiers et murmurent des mots d’amour tel un bourdonnement d’essaim d’abeilles. Elles sont toutes subjuguées par Miranda, une blonde évanescente, source d’excitation virginale pour les garçons et créature intrigante pour ses camarades. Miss Appleyard, la directrice du lieu, les dirige avec poigne en créant des entraves physiques et morales. Le jour de la Saint-Valentin, sous le prétexte d’une leçon de géologie, les pensionnaires partent visiter un site aborigène qui recèle une roche aussi intrigante que magnétique. Là-bas, elles se posent pour pique-niquer. Miranda découpe un gâteau en forme de cœur avant de s’envoler comme un ange de Botticelli. Hanging Rock représente le lieu du rêve et de l’évasion, de tous les possibles, en même temps qu’un endroit propice à l’épanouissement et aux initiations charnelles. L’orgasme est tellement intense qu’il provoque une amnésie générale. A midi, le temps semble suspendu. Plus tard, quatre personnes du groupe se volatilisent sans laisser d’indices. Ont-elles été assassinées? Sont-elles toujours vivantes?

VIRGIN SUICIDESAu lieu de répondre à cette énigme, le récit ne fera que lire la détresse et le manque sur les visages de celles et ceux qui connaissaient les disparues, privées de beaux lendemains. Peter Weir ne propose aucune résolution cartésienne, moins pour frustrer que pour faire fonctionner l’imagination. Avec ses images cotonneuses gangrenées par la mélancolie,
Pique-Nique à Hanging Rock déroule un récit qui fait quasiment du surplace, sans saillies et sans vrais décollages, laissant le temps de l’horloge – celle des personnages et du spectateur – investir la perception, créer un lieu hors-temps narratif. Les vierges, comme aspirées dans un chaos de nappes temporelles (le passé et le présent, le mythe et le réel), auraient-elles été sacrifiées en offrande aux dieux anciens? S’agit-il d’une métaphore sur la découverte de la chair et le passage à l’âge adulte? Un point de vue masculin apporte un contrepoint lointain aux événements, annonçant des années avant l’amour transi des garçons pour les beautés suicidées de Sofia Coppola (
Virgin Suicides, 1999). Tel un entomologiste, Weir étudie les racines d’une époque puritaine, distille une morbidité dans la mécanique du film pour adolescents, emprunte une modernité antonionienne (il n’y a pas de vérité possible de l’image) et scrute la dépression disséminée dans la litanie des jours.
LES AILES DE PAPILLONAu-delà de l’élégance plastique et musicale (un mélange envoûtant de Beethoven, Gheorghe Zamfir et Bruce Smeaton), le cinéaste orchestre une chrysalide: des chenilles cristallisant les désirs féminins et masculins se transforment en papillons, déterminés à voler de leurs propres ailes, musardant là où il est interdit de se perdre. Comme on interdirait à des enfants d’aller dans les bois pour ne pas faire de mauvaises rencontres. C’est un peu ce mythe enfantin qui est au centre de
Pique-Nique à Hanging Rock. Pour comprendre ce que ce très beau film essaye de communiquer, il faut saisir l’essence atmosphérique, voir la menace du "nuage rouge", profiter chaque seconde de cette flânerie romantique qui ne ramène aucune peau morte, aller au-delà de ce qui nous dépasse. Rien n’est bouleversant sur le moment, mais c’est en y repensant longtemps après que le film produit un effet sidérant. En 1998, Peter Weir a profité d’une réédition américaine pour le remonter, réétalonner ses couleurs, supprimer sept minutes et sortir une director’s cut. Un an plus tard, Sofia Coppola prodigue un exploit similaire avec
Virgin Suicides, une adaptation du roman spleen de Jeffrey Eugenides, avec une photo à la David Hamilton et une bande-originale mélancolique composée par Air. Les deux films semblent partager le même secret, reprenant les derniers vers d’un poème d’Edgar Allan Poe : "tout ce que nous voyons ou paraissons n'est qu'un rêve dans un rêve".