Par - publié le 16 avril 2008 à 05h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h16 - 0 commentaire(s)
Succombons une fois n’est pas coutume aux délices du dithyrambe : s’il n’y avait qu’un seul film à recommander en ce triste mois d’avril (on espère se consoler pendant le festival de Cannes !), c’est indiscutablement Ploy de Pen-ek Ratanaruang. Une étude de moeurs exquise teintée de fantastique anxiogène où le récit importe moins que les divagations de quelques personnages dans un univers de claustrophobie moite. Avec ce sixième long métrage, le cinéaste thaïlandais se pose quelque part entre Tsai Ming-Liang et Wong Kar-Wai première période et s’affirme comme l’un des maîtres de la fresque laconique consacrée au désir et à son assouvissement contrarié. Très beau voyage charnel en perspective.


Dans l’Hexagone, on avait fréquenté son univers avec Fun Bar Karaoké, 6ixtynin9, Monrak Transistor, Last Life in Universe et plus récemment Vagues Invisibles, Pen-ek Ratanaruang n’a rien d’un débutant. Et pour cause, cet artiste a commencé en étudiant l’histoire de l'art au Pratt Museum de Londres avant de devenir directeur artistique d'une agence de publicité en Thaïlande. Ce n’est qu’en 1997 qu’il passe au long métrage et commence à construire toute une gamme d’œuvres tantôt déjantées tantôt aériennes qui n’appartiennent qu’aux choses bizarres qui s’agitent dans son cerveau. Ploy est son sixième long métrage et il s’agit du plus beau : érotique et glaçant, racé et élégant, enivrant et planant. Comme une gueule de bois sans cesse répétée. La réussite est telle qu’elle donne envie d’oublier les précédentes Vagues Invisibles qui malgré la magnificence des images succombaient hélas plus d’une fois à la théorie vaseuse et tentaient maladroitement de plaquer les codes du polar sur une intrigue abstraite. Résultat: à trop vouloir en faire, le cinéaste n’a récolté que la déroute de ceux qui avaient joui de ses précédentes tentatives.


Heureusement, Ploy s’avère pour tout ceux qui n’avaient pas succombé aux Vagues Invisibles un petit miracle qui donne à penser que dans son genre Pen-ek Ratanaruang accomplit des prouesses pour mêler le texte et l’image, le sens et la sensation, l’abstraction et l’émotion. La dialectique, la morale appartiennent à son vocabulaire mais ses films, simples et entêtants, échappent aux écueils didactiques. Ici, la mise en scène contemplative titille singulièrement la fibre sensible du spectateur. Dans l’urgence de Ploy où l’on assiste aux ravages du temps et des fantasmes, des parcours déchirants se dessinent. Celui d’une jeune femme de 19 ans, qui a quitté Stockholm pour Bangkok afin de retrouver sa mère, traîne sa silhouette alanguie, écoute de la musique, fume des clopes et croise au bar d'un hôtel le regard perdu d’un homme. Celui de sa femme qui développe une névrose maladive autour de cette rencontre. Celui d’un couple en crise, englué dans la litanie des jours qui passent. Celui d’un barman qui retrouve une femme de chambre avec qui il ne va chercher qu'à prendre du plaisir en jouissant de caresses. Loin des autres, loin de tout mais pas loin de nous et de nos blessures indicibles.


Ploy s’inscrit dans un style vaporeux et mélancolique à grand renfort de clairs-obscurs, de décors minimalistes, d’échos lointains, d’effets de boucles, d’ellipses temporelles, d’événements énigmatiques. Dans une atmosphère fantasmatique oscillant entre rêve et réalité. Ploy, c’est le prénom de l'élément perturbateur de ce drame subtil et brûlant, à la lisière du fantastique, qui célèbre la naissance de l’amour, sonde sa mort. Et peut-être sa renaissance? Ce film simule la distance et l’étrangeté pour nous murmurer des vérités. Tout en retenue, il joue sur les regards. La lenteur. Les silences quand le dialogue n’est plus. Ces silences en suspension qui laissent à l’émotion le temps de poindre et de grandir. Pour un peu, on pense à un croisement entre les univers de Antonioni, Wenders et Wong Kar-Wai. Sans doute parce qu'on retrouve cette mélancolie qui presse l’âme, ce goût de l’exil intérieur et surtout cette radiographie déchirante de ce qui se passe lorsque le coeur ne bat plus. Entre l'étrangeté froide des lieux et les créatures à tous moments susceptibles de mini métamorphoses, on est dans les parages envoûtants du réalisme magique, pas loin des terres Lynchiennes. Ploy, c’est aussi ça: un mystère qui n’accouche pas, ne transpire pas, filmé en suspension.


En état de grâce, Pen-ek Ratanaruang épure le trait, suggère par un cadrage, effleure le spirituel en ratiboisant l’explicatif, capte ces mystères insondables qui font dérailler le quotidien, oublie les symboles et les codes laborieux – faiblesses qu’il a payées assez cher sur Vagues Invisibles – pour suggérer beaucoup sur l’"état des choses" si cher à Wenders. Il en dit long sur la solitude intérieure et la curieuse mécanique du désir. La tension érotique qui exacerbe les pulsions; la chaleur qui enivre les sens; le besoin urgent d’une affection ou d’être rassuré; les volutes des fumées de cigarettes qui brouillent la perception; l’angoisse qui se lit sur un visage figé; les discussions éméchées jusqu’à pas d’heure; les corps à corps inattendus; les jeux de mains et de regards qui trahissent l’envie féroce de baiser. On rêve, on ne sait pas. L’hypnose est à son degré paroxystique. Ploy condense des heures sublimement interminables où des personnages aiment oublier la société, le monde qui tourne dehors, pour se perdre dans des effleurements ou se prendre la tête avec eux-mêmes. Une symphonie romantique, faite de situations ressassées et de variations brûlantes sur le sexe et l’amour. Un poème sur les peaux abîmées que l’on réconforte d’une caresse, le baume au cœur. Sur tous les symptômes et toutes les guérisons qui forment la courbe des maladies d’amour. Ses images, inconsolables et universelles, poursuivent longtemps, et donnent furieusement envie de découvrir ce que le cinéaste, en pleine possession de ses moyens, nous réserve à l’avenir.
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