Quand Tim Burton a annoncé qu'il s'attelait à l'adaptation d'Alice au pays des Merveilles, ce fut comme une évidence. Sans avoir forcément formulé clairement l'idée dans notre esprit, c'était l'alliance tant attendue de deux univers hallucinants qui ont marqué les jeunes années de nombreux spectateurs. On avait comme l'intuition que la petite rêveuse dont le corps se déforme lorsqu'elle goûte à de drôles de champignons intègrerait sans mal la galerie de personnages burtoniens, entre Edward aux mains d'argent et Beetlejuice.
Passons donc sur le fait que la déception n'en est que plus grande, ici n'est pas notre propos.
Au moment où leurs deux mondes artistiques se rencontrent, croisons les lubies et destinées de deux auteurs qui ont partagé une tasse de thé un peu empoisonnée.

Burton/Carroll : scènes constitutives
Commençons par le début, car c'est dès l'enfance et surtout à ce moment là que les histoires des deux hommes contiennent des correspondances réjouissantes. La prime jeunesse de Burton à Burbank, Californie est une étape cruciale de la vie de l'artiste. Dans cette charmante banlieue, abritant en nombre des studios de cinéma, se dessinent bien des obsessions du futur cinéaste. Quand on décrit l'enfance et l'adolescence de Tim Burton, ce sont les images d'Edward aux mains d'argent qui viennent immédiatement à l'esprit. Le jeune garçon évolue dans une banlieue aseptisée, pleine du confort très ordinaire construit par une classe moyenne américaine puritaine. Timothy William Burton se distingue de cette triviale bonhommie, et quitte ses parents à 12 ans pour vivre d'abord chez sa grand-mère, puis seul, dès 16 ans. Son univers, ce sont les films fantastiques dans lesquels il a tendance à s'identifier aux monstres, les voyant davantage comme des êtres douloureusement inadaptés à leur environnement que comme des bêtes menaçantes.
Pesanteur de l'ordinaire, regard singulier puis échappatoire artistique peuvent également décrire les premières années de Charles Ludwig Dodgson, dont on connaît mieux le pseudonyme, Lewis Carroll. L'introversion naît au sein même de sa famille : un père pasteur, une mère douce et quasi mutique, 11 enfants - tous gauchers, tous bègues. Dans cette petite communauté, c'est l'austérité et l'irrégularité qui sont la norme. La confrontation douloureuse vient avec l'arrivée au collège, à la Rugby School de Richmond, qui force le jeune Charles à entrer dans des jeux collectifs, à dépasser sa timidité ; alors qu'il est mauvais en sport. Autant dire que les moqueries ne se font pas attendre.
Quand le futur cinéaste américain trouvera refuge dans les salles obscures, un refuge prolongé par son talent de dessinateur, le futur écrivain britannique passe ses vacances à écrire des revues de quartier, maniant finement le nonsense, il invente des spectacles de marionnettes pour ses frères et sœur, puis se passionne pour l'art balbutiant de la photographie.
«Comme un Canard avec ses paupières, lui avec son nez
Astique ceinture et bouton et redresse ses orteils »
Poésie « Le chant de la limace » récitée par Alice, dont les mots se présentent « dans un ordre vraiment étrange ».
Tim Burton débuta comme on sait aux Studios Disney, rongeant son frein sur Rox et Rouky avant qu'on lui donne sa chance sur des projets personnels. En attendant, il erre dans les studios comme une âme en peine, s'enfermant dans des armoires, travaillant sous son bureau, sniffant des marqueurs, raconte t-il lui-même. Ce sont deux cadres bienveillants de chez Disney qui décident de financer son premier court-métrage animé, en vers, Vincent, sorte d'autoportrait sur un garçon de 7 ans à l'imagination truculente et morbide, qui dépérit dans sa chambre en imaginant sa femme enfermée vivante. Le funèbre Tim n'a cessé, depuis, de cultiver cette image de romantique gothique marginalisé, bienheureux d'échapper à la situation de poète maudit avec un succès critique et public.
Dr Dodgson et Mr Carroll
Charles Ludwig Dodgson, de son côté, malgré le peu de plaisir qu'il prit dans ses années d'études, obtint brillamment ses diplômes pour passer d'élève à enseignant aux Christ Church College. Un bien terne professeur, débitant ses cours d'un ton monotone, alliant à son bégaiement sa timidité pour des cours sans doute mémorables. Réveillons l'eau qui dort : Dodgson devient bien vite Carroll. Sous pseudonyme, il publie ses poèmes et articles tout en se passionnant par ailleurs pour la photographie. Ses sujets sont presque toujours des enfants, à l'air mélancolique, des petites filles, rêveuses amorphes ou rieuses énigmatiques. Lewis Carroll ne se plaît guère en la compagnie des adultes, il préfère discuter avec les enfants et cultive toute sa vie des amitiés avec des fillettes, échangeant avec elles une importante correspondance.
La genèse d'Alice au pays des Merveilles est connue, elle part d'une amitié de ce type. Dans la journée du 4 juillet 1862, Charles Dodgson, Alice Liddell et ses deux sœurs, ainsi que le révérend Duckworth, font une promenade en barque sur l'Isis. Dodgson connaît les filles Liddell pour avoir donné des cours de mathématiques au frère aîné avant de se piquer d'intérêt pour les trois filles et de les photographier. Il leur raconte longuement des histoires, puis s'empresse d'immortaliser leur expression avant qu'elle ne se soit dissipée. Les balades en barque sont régulières en été. Ce jour-là, Alice demande à son ami Charles de la divertir. C'est alors qu'il invente les prémisses de l'Alice que nous connaissons, courant, intriguée, après un drôle de lapin blanc jusqu'à glisser dans les profondeurs de la Terre. C'est sur insistance de la petite fille que Lewis Carroll couche son histoire sur le papier ; la première version, offerte à la petite Liddell, s'intitule Aventures d'Alice sous terre, les illustrations de l'écrivain donnant à voir une Alice difforme dont les membres grandissent et rétrécissent sans cesse.
Tandis que Mr Dodgson donne ses cours d'arithmétique, publie des remarques sur la vie locale, en conservateur sarcastique, voire des pamphlets anonymes, Lewis Carroll connaît un succès retentissant comme écrivain et poursuit ses embarquées dans l'univers du nonsense et du conte onirique.

«J'ai bien peur de n'avoir voulu dire que des inepties »
Cinéaste auteur, Tim Burton a développé quelques obsessions identifiables au fil de son œuvre comme le passage de l'enfance à l'âge adulte, l'oppression de la norme, la beauté gothique avec une inversion de valeurs entre le monstrueux et le doux (voir à ce propos le dossier « Les obsessions de Tim Burton »). Côté Carroll, l'inversement des valeurs est crucial, non seulement par le motif du miroir mais encore par la déviance d'apparences féériques. Dans Alice (...), la logique du conte est fondamentalement troublée, la succession de péripéties n'étant qu'une errance au but incertain. Quand le chat de Chester interroge Alice sur le lieu où elle désire se rendre, l'enfant répond « Cela m'est égal (...). Pourvu que j'arrive quelque part ». Le pays des Merveilles est un espace mouvant, où l'héroïne ne peut pas conserver sa consistance corporelle habituelle, on l'appelle par un autre nom puis on la prend pour un serpent ; une mère maltraite son nourrisson, qui, à force de se faire traiter de cochon, finit sur quatre pattes affublé d'un groin. La logique est celle du rêve et souvent du cauchemar. Sur La Chasse au Snark, récit en vers de la quête d'un animal fantastique, à la fois serpent, escargot et requin, les interprétations sont multiples. Lewis Carroll y répond ainsi aux interrogations, dans une lettre à un ami : « Quant à la signification du Snark, j'ai bien peur de n'avoir voulu dire que des inepties ». Moins de fausse modestie qu'une forme d'indifférence à la stabilité du sens d'un récit.
L'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, œuvre défiant le rêve et le rapport à l'enfance, a inspiré de nombreux cinéastes, comme Cecil Hepworth en 1903 ou Jan Svankmajer en 1988. Face à un esprit libéré des contraintes logiques, jubilant des zones d'ombres de l'enfance, l'audace de Tim Burton s'est fait attendre. Nous vous l'avons dit, il faudra retourner au livre si l'on préfère les hallucinations de l'errance à l'épopée naïve. Ne regrettons pas cette nouvelle occasion de rencontrer l'étrange Mr Carroll, dont la trouble identité et l'esprit extraordinairement irraisonné font un sujet fascinant. Ne donnons pas de mauvaises idées de biopic...
Principales sources : Tim Burton d'Antoine de Baecque éd. Cahiers du cinéma
Lewis Carroll, une vie, une légende de Morton N. Cohen, éd. Autrement.

L'histoire : Alice a aujourd'hui 19 ans et les souvenirs du Pays des Merveilles n'en finissent pas d'hanter ses rêves. Tombant dans le terrier sans fin du Lapin […]
