Par Elodie Leroy - publié le 03 février 2006 à 04h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h46 - 6 commentaire(s)
Née le 21 mars 1968 à Saint Louis dans le Missouri, Karyn Kusama se passionne dès le plus jeune âge pour le septième art en fréquentant régulièrement le cinéma local pour y découvrir des films expérimentaux et des documentaires. Elle s'oriente dès ses études supérieures vers le cinéma en intégrant à l'âge de 18 ans la New York University (NYU) Film School. La future réalisatrice en sort diplômée et son court-métrage de fin d'études, Sleeping Beauties, lui vaut le Prix Mobil en 1991. Après avoir passé plusieurs années à écrire tout en enchaînant les jobs, elle décroche finalement un poste d'assistant-réalisateur auprès de John Sayles et travaille notamment à ses côtés sur Lone Star. John Sayles s'avère être une rencontre déterminante dans sa carrière puisque c'est à lui qu'elle montrera le scénario de Girlfight, son premier long-métrage. Lui-même scénariste, John Sayles sera visiblement convaincu par le potentiel du projet et lui laissera sa chance, assurant sur le film le poste de producteur exécutif et se réservant à titre amical un petit rôle, celui d'un des professeurs.


la réalisatrice Karyn Kusama sur le tournage de GIRLFIGHT

C'est sans doute dans sa propre expérience de la boxe, sport qu'elle commence à pratiquer juste après ses études en 1992, que Karyn Kusama puise son inspiration pour Girlfight, l'histoire d'une jeune fille agressive qui se découvre une passion pour la boxe. La personnalité et le background difficile de l'héroïne Diana Guzman (Michelle Rodriguez) n'a pourtant pas grand-chose à voir avec celui de la réalisatrice, qui se décrit comme une simple banlieusarde moitié américaine moitié japonaise dotée d'un imaginaire en perpétuelle ébullition. Sa propre expérience de la salle de boxe lui avait cependant permis de nouer des relations avec des jeunes issus d'autres milieux sociaux. Ces rencontres serviront de point de départ pour son film. Si le personnage de Diana Guzman est une jeune fille latino-américaine issue d'une classe sociale défavorisée, Girlfight ne prétend pas pour autant embrasser tous les problèmes sociaux que peuvent rencontrer les minorités aux Etats-Unis. A l'époque de la sortie du film, Karyn Kusama reste très humble à ce sujet, ne s'érigeant absolument pas en porte parole des exclus. Les préjugés sociaux ont toutefois leur rôle à jouer dans la condition de l'héroïne de son film qui, avant de s'investir dans la boxe, se fait régulièrement et durement réprimander par le corps enseignant. Il faut dire qu'elle a la droite aussi facile que l'insulte verbale.


Michelle Rodriguez dans GIRLFIGHT

Une autre forme d'oppression va énormément compter dans le parcours de Diana : le sexisme. Elle le rencontre non seulement auprès de ses camarades mais aussi au sein de sa famille, puisque son père n'accepte pas la voie qu'elle a choisie. Girlfight ne saurait se résumer à une simple démonstration de la capacité des filles à castagner. Selon Karyn Kusama, il est une manifestation plus violente du sexisme que les simples railleries remettant en cause des aptitudes physiques des femmes aux combat : la négation du besoin des filles d'extérioriser leur propre violence. Dans un monde où des comportements spécifiques sont attendus de la part de chacun des deux sexes, où l'inconscient collectif associe brutalité au masculin et sensibilité (voire sensiblerie) au féminin, la violence des femmes fait peur, très peur. Girlfight illustre à quel point le fait de qualifier cette violence de "contre-nature" – un discours toujours d'actualité – peut s'avérer dangereux et revient aussi à nier l'idée que les femmes puissent être douées d'une vie intérieure, avec les joies mais aussi les tourments et les frustrations que cela implique. Au début du film, l'héroïne Diana Guzman fait partie de ces jeunes filles souffrant d'un lourd blocage émotionnel, pleines de colère et de rage. La boxe va lui permettre de canaliser son agressivité, ce qui ne l'empêchera pas de découvrir l'amour au cours de l'histoire auprès d'un jeune garçon de son âge. Girlfight est un authentique film féministe, très universaliste dans son approche, et démontre que la frontière que nous plaçons entre les comportements dits masculins et féminins peut se révéler artificielle, voire comporter des effets pernicieux.


GIRLFIGHT

Karyn Kusama se fait aussi découvreuse de talents avec Girlfight, qui marque les débuts sur le grand écran de la trop rare Michelle Rodriguez, alors seulement âgée de 22 ans. Grâce à un charisme exceptionnel et à ce mélange de dureté et de sensibilité qui lui est propre, Michelle Rodriguez s'impose comme la révélation du film. N'ayant jamais boxé avant le tournage, la jeune actrice a dû s'entraîner pendant des mois afin d'effectuer les combats, qui constituent l'une des attractions du film grâce à la maîtrise de la mise en scène dont fait déjà preuve Karyn Kusama dans l'action. Girlfight est une véritable réussite artistique et remporte sans mal l'adhésion des critiques, visiblement touchés par la quête de soi de la jeune Diana Guzman. Karyn Kusama fait en 2000 le tour des festivals et remporte entre autres le Prix de la Mise en Scène à Sundance mais aussi le Grand Prix au Festival du Film Américain de Deauville, qui s'accompagne d'un Prix de la Meilleure Actrice pour Michelle Rodriguez.

Après un tel succès, surprenant pour un premier film et pour une œuvre centrée sur un personnage féminin aussi atypique, on ne pouvait que se demander ce qu'allait donner Karyn Kusama. Les années passent, sans nouvelle de la réalisatrice… Elle revient enfin cette année avec un nouveau film : Aeon Flux.


Adapté des courts métrages et de la série culte du dessinateur et réalisateur sud-coréen Peter Chung, ce film d'action futuriste met en scène Charlize Theron dans le rôle principal, l'occasion pour l'actrice de Monster d'explorer un registre nouveau. Cependant, dans l'œuvre d'origine, Aeon Flux ne se contente pas d'être une femme d'action aux aptitudes hors du commun mais montre un certain penchant pour le sado-maso, ce que sa tenue et ses échanges avec son ennemi et amant Trevor Goodchild expriment sans détour et avec un humour ravageur. Oui, mais comment faire passer un tel personnage dans un film d'action futuriste, un genre a priori populaire, surtout lorsque les studios misent un gros budget dans l'affaire ? Et comment réaliser un film à partir d'une série qui, si elle foisonne d'idées savoureuses par leur étrangeté et leur audace, défie toute logique narrative ? Encore plus jeunes dans le métier que la réalisatrice, les scénaristes Phil Ray et Matt Malfredi (qui travaillent actuellement sur Parasyte, le prochain Takashi Shimizu) parviennent à construire une histoire cohérente, recréant un univers inspiré de celui de Peter Chung tout en prenant quelques libertés plus ou moins bienvenues. Mais le point fort de ce faux film populaire réside essentiellement dans les qualités de mise en scène des scènes d'action, que l'on doit au talent de Karyn Kusama. Très inspirée par son actrice, laquelle effectue la plupart de ses cascades et exploite pour la première fois de sa carrière son passé de danseuse ballerine, la réalisatrice témoigne d'un sens indéniable du mouvement et une grande maîtrise de l'espace.


Charlize Theron et Marton Csokas dans AEON FLUX

Au contraire de Girlfight, Aeon Flux n'est pas une réussite totale et vient d'ailleurs d'encaisser un échec commercial cuisant. Il faut dire que les critiques américaines se sont acharnées durement sur ce film qui ne méritait certainement pas un tel traitement. Mais Aeon Flux divise, et là où certains ne voient qu'un simple jeu vidéo sur grand écran, d'autres s'amusent devant les scènes d'action planantes qui rythment le film et qui s'inscrivent dans un univers esthétiquement intéressant. Si l'adaptation n'est pas aussi osée que les courts-métrages et la série Aeon Flux, si Charlize Theron n'est pas aussi ostensiblement dominatrice que la véritable Aeon, Karyn Kusama a le mérite de rester cohérente avec l'esprit féministe qui imprégnait son précédent film dans un registre pourtant radicalement différent. Elle place son héroïne au centre du film, en tant que sujet et jamais en tant qu'objet, démarche que la plupart des réalisateurs filmant des personnages féminins forts ont encore du mal à intégrer. Mais gardons à l'esprit que la vocation du film est avant tout de divertir, ce qu'il réussit d'ailleurs fort bien. Et si Aeon Flux ne lui aura pas valu que des bons retours, il aura incontestablement permis à cette réalisatrice encore bien jeune de continuer à faire ses armes et de tenter sa chance en tant que réalisatrice d'action – un profil qui manque justement cruellement au cinéma américain voire au cinéma mondial.


Au bout de deux films déjà, l'un encensé, l'autre déclenchant des réactions extrêmes, Karyn Kusama déclenche déjà des polémiques, de quoi laisser présager d'un avenir aussi intéressant que celui de Katryn Bigelow (Strange Days, Blue Steel), l'une des seules réalisatrices à réaliser des films de genre et donc à s'obstiner courageusement à œuvrer sur un territoire jusqu'ici essentiellement réservé aux artistes masculins. On souhaite en tout cas à Karyn Kusama une carrière faite de projets aussi divers et passionnants que ceux de sa compatriote.


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