Si son dernier
Mrs Henderson présente s’impose comme une comédie hautement sympathique mais mineure dans sa filmographie, Stephen Frears est un cinéaste qu’il faut saluer. Il a toujours été tenté par la variété des genres et de fait d’aligner des films, plus ou moins ambitieux, qui avaient tous la chance de ne pas ressembler aux précédents, à quelques exceptions près. Retour sur la carrière d’un cinéaste habile et intelligent.
Tandis que certains cinéastes anglais aiment à remuer le couteau dans la plaie sociale, Stephen Frears ne mange définitivement pas de ce pain-là et alterne avec la régularité d’un métronome la gravité et la légèreté, la sobriété et l’exubérance. Ce qui caractérise au mieux sa personnalité éclectique. La plupart du temps, sa grande habileté consiste à changer de registre dès qu’il fait un nouveau film. Ce qui lui permet d’échapper au lourd écueil de la redite.
Son meilleur film ?
Les liaisons dangereuses, premier film américain au casting international, qui par la grâce d’une mise en scène légère et classieuse et d’interprètes extraordinaires parvient à transposer un récit épistolaire (celui de Laclos) de manière subtilement bouleversante, en jetant aux orties tout excès rococo ou poussiéreux. Glenn Close est alors habituée au rôle de méchante et la scène finale où elle se fait humiliée et se démaquille devant sa glace est désormais anthologique. Sa passion du septième art est née lorsqu’il devint assistant metteur en scène de Karel Reisz sur son film
Morgan.
Gumshoe, son premier long-métrage dans lequel on retrouve Albert Finney avec lequel il a longtemps travaillé au théâtre, est un thriller tendu et prometteur, comme
Following de Christopher Nolan où un écrivain s’identifie aux personnages d’autres romans policiers. L’inspiration des films noirs des années 40 se fait clairement sentir, avec soubassements et manipulations souterraines. On retrouvera les mêmes aspirations de Frears et de son dynamitage de codes du film noir dans les remarquables
Big Hit (avec Tim Roth alors tout jeune) et
Les Arnaqueurs dans lequel John Cusack est encerclé de redoutables mantes religieuses (Annette Bening et Anjelica Houston). On lui doit notamment une scène marquante de torture à la brûlure de cigarettes.
Quand il n’aime pas jouer avec les recettes du bon vieux ludisme, Frears s’intéresse à la politique de son pays qui va mal et épingle ses contemporains. Quelques uns de ses opus les plus célèbres tels le provocateur Sammy et Rose s’envoient en l’air ou encore l’attachant
My Beautiful Laundrette, réalisé en 1985, avec Daniel Day Lewis, évoquent les troubles raciaux entre anglais et pakistanais comme le feront plus tard des films comme
Fish and Chips ou le récent
Just a kiss, de Ken Loach, autre cinéaste – passionnant – qu’il serait intéressant de disséquer. La difficulté de vivre une sexualité différente est également évoquée deux ans plus tard dans
Pick up your Ears, plus classique mais non moins intéressant, avec Gary Oldman et Alfred Molina qui relate la vie du célèbre auteur dramatique anglais Joe Orton, assassiné le 9 août 1967 par son ami et amant Kenneth Halliwell, qui à son tour se donna la mort en avalant une forte dose de barbituriques.
L’humour est la politesse du désespoir. Mais, et
Madame Henderson présente le rappelle, Stephen Frears n’est pas uniquement capable de signer des films riches en noires calories.
High Fidelity, son adaptation de Nick Hornby, lui permet de retrouver John Cusack dans la peau d’un trentenaire pas encore apte à se frotter aux rudes contingences du monde adulte et cloître dans un monde obsessionnel. En dépit de quelques défauts tannants, le résultat séduit par la simple universalité de son récit (on peut remplacer la zizique par le cinéma et le cœur du cinéphile s’en trouve réjouit).
De même,
Héros malgré lui est une petite comédie maligne et enjouée sur fond d’usurpation d’identité avec un Dustin Hoffman qui tire déjà la tronche, et zoome sur la lueur malicieuse du regard – de braise – d’Andy Garcia. La période
The Snapper –
The Van est une parenthèse sociale qui a été réalisée après la période
Héros malgré lui et qui appuie sa détermination à ne pas se laisser enfermer dans un registre et à avoir les coudées franches. Cela aboutit à son projet le plus audacieux :
Mary Reilly, avec Julia Roberts, métamorphosée, et John Malkovich, fiévreux et ambigu comme d’habitude, formidable digression fantastique qui prend un personnage secondaire comme prisme de la fameuse histoire de Docteur Jeckyl et Mister Hyde. Terreur omnisciente, impression d’être épié… Frears s’accapare de tous les codes de l’horreur à l’ancienne en privilégiant une approche atmosphère quasi-Herzogienne sans tomber dans l’esthétisant ou simplement l’esbroufe. En somme, tout l’inverse de son impossible
Hi-Lo Country, sorte de western lénifiant à l’image d’Epinal, qui à l’origine était un projet de Peckinpah et qui au final ne ressemble à pas grand-chose d’autre qu’une tentative très ratée de renouer avec une veine obsolète. Des films récents – et souvent trompeurs – comme
Trois Enterrements ou
Le secret de Brokeback Mountain ont mieux réussi la gageure.
Passons. Considéré comme l’un de ses films mineurs,
Liam, très proche de son court-métrage
The Burning, œuvre faussement minuscule, sonde l’antisémitisme errant et peint la haine ordinaire. Il démontre sans le recours à la pénible démonstration que la haine d’autrui peut déteindre sur sa famille et que les conséquences sont parfois délétères. L’une de ses plus belles récentes réussites reste
Dirty Pretty Things, sublime histoire d’immigrés qui décortique le trafic d’organes dans toute son horreur. Frears, sans ton vainement moralisateur, plonge dans les univers torves et instille un authentique suspens social en prenant pour protagoniste des antihéros en situation précaire. Et c’est beau à en pleurer. Aujourd’hui, Frears, pas peu fier de son statut confortable, cisèle
Mrs Henderson présente, présentée à Deauville, une comédie charmante basée sur une histoire vraie (l'histoire du Windmill Theatre de Londres pendant la Deuxième Guerre mondiale) qui en dépit de sa seconde partie plombée par son classicisme tannant et ses excès mélodramatiques, révèle une sincère énergie, du moins dans sa première partie, et déride les zygomatiques. Un Frears mineur vaut de toute façon mieux que les grands n’importe quoi.