Aprés Persépolis, Marjane Satrapi adapte avec la même fougue et la même finesse Poulet aux prunes, une bande dessinée dont elle est également l'auteur.

Par - publié le 26 octobre 2011 à 09h30 ,
MAJ le 26 octobre 2011 à 09h35 - 0 commentaire(s)

Lorsqu'elle pénètre dans la pièce, Marjane Satrapi l'habite immédiatement, chaleureuse, avenante, drôle et franche, elle vous emporte dans son histoire avec une réelle joie de vivre, sans se laisser emprisonner par ses angoisses existentielles. Insatiable, on ne peut presque pas l'arrêter, passionnante, on l'écoute avec plaisir en ayant l'impression de partager un moment avec l'une de ses amies, c'est d'ailleurs avec regrets qu'on la laisse refermer la porte derrière vous.

Poulet aux prunes de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
Qu'est-ce qui vous avait amenée, après Persépolis, vers ce nouveau récit ?
Marjane Satrapi : J'ai traversé, après Persépolis, une vraie crise existentielle. C'était une histoire qui était tellement personnelle, existentielle justement, et je me suis retrouvée alors face à de nombreux questionnements, sur la vie, sur la mort, sur ce que c'était qu'un artiste, sur ce que j'étais moi. Je suis, à cette époque, allée voir mon oncle qui est musicien en Allemagne. Il m'a montré un album de famille, la photo de son oncle, l'oncle du coup de ma mère, c'était un très grand musicien et j'ai été saisie  par l'intensité de cet homme, sa beauté  romanesque, c'est sa posture, sa présence qui m'ont donné envie de me poser sur ce récit. Ensuite, c'est un amalgame de nombreuses histoires et anecdotes que j'ai pu entendre, celle sur les jambes,  par exemple, sur lesquelles cet homme s'arrête, elle vient de mon grand-père, marié et divorcé sept fois, qui, en perdant ses clefs dans la rue est tombé amoureux des chevilles de ma grand-mère qu'il a suivie.  C'est un mélange.
 
Pourquoi  avoir  teinté d'une mort certaine ce rapport à la passion, vous ne laissez aucun espoir ?
Parce que je ne peux pas accepter l'idée de la mort, comme tout le monde, elle est impossible à accepter, c'est scandaleux de mourir, au moment souvent où l'on comprend enfin vraiment la vie. En même temps cet homme a plusieurs fois le choix, mais il a décidé qu'il ne voulait plus vivre, qu'il n'en ressent plus le plaisir et lorsqu'il n'y a plus de plaisir, on meurt, l'espoir n'est là que si l'on a envie de  vivre.  Il ne peut pas survivre à ce chagrin d'amour, il a vécu en pensant pendant prés de 30 ans à une femme qui ne l'a pas reconnu, enfin il croit qu'elle ne l'a pas reconnu, il ne sait pas qu'elle a joué la comédie car il est trop tard pour elle, donc il décide de ne plus continuer. Peut-on résister réellement à un chagrin d'amour, non, si on se montre honnête avec nous-mêmes. Le chagrin d'amour c'est finalement la seule chose devant laquelle nous sommes tous égaux. On dit qu'on l'est devant la mort, mais c'est faux, être riche permet, par exemple, d'atténuer certaines souffrances lorsque l'on se retrouve malade.  On est en revanche vraiment égaux face à un chagrin d'amour. Cet homme décide de tout abandonner, de ne plus penser qu'à cet amour et d'en mourir, en ce sens, pour moi, c'est un happy end. Que peut-il y avoir de mieux que de mourir pour l'amour d'une femme ou d'un homme. Il y a plusieurs couches dans ce récit en fait. La première couche, sous jacente, le fait que le récit se déroule dans les années 50, années où l'espoir s'est envolé, c'est une couche politique. Il y parallèlement une histoire très réaliste, très naturaliste sur ce que c'est qu'un être humain. Lui il n'est pas sympathique et finalement on le comprend, il en est de même pour sa femme, qui se trouve être une véritable harpie et pour laquelle on ressent une forme d'empathie. J'aimais dans cette histoire qu'il n'y ait pas de rédemption, il n'aime pas ses enfants, il ne les aimera jamais, point. Il existe des parents qui n'aiment pas leurs enfants, c'est une réalité, pourquoi se mentir.  Et par-dessus toutes ces couches, comme c'est une histoire existentielle, autour d'un homme désespéré et qu'il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un homme désespéré, il faut le rendre intéressant. 

Poulet aux prunes de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud 
Vous évoquiez une phase difficile pour vous lorsque vous vous êtes penchée sur ce récit, du coup, est-ce que c'est une aventure qui vous a permis de vous libérer, peut-être plus que Persépolis ?
Absolument, beaucoup plus, la personne à laquelle je m'identifie le plus d'ailleurs c'est Nasser Ali. Quand je me pose sur un personnage féminin je pratique toujours, de manière inconsciente, une forme d'autocensure. Lorsque c'est un personnage masculin, j'ai l'impression de pouvoir plus facilement dire tout ce que je veux, de pouvoir m'exprimer plus librement. Ici j'aborde ce que je pense notamment du travail artistique. Les êtres humains sont par définition égocentriques, c'est l'une des conditions essentielles pour pouvoir survivre et l'artiste est en plus narcissique. Tenir un journal intime est une forme de narcissisme, on espère que quelqu'un le lira un jour, alors vous imaginez, écrire un livre, faire un film... C'est aussi une histoire pleine de questionnements pour moi sur ce qu'est l'amour, le sentiment, et puis je suis quelqu'un de très romantique, j'adore les histoires d'amour, c'est ce qui me fait le plus chavirer.
 
Qu'est-ce qui vous a donné ensuite envie de passer à la réalisation avec Persépolis puis Poulet aux prunes, en adaptant vos propres œuvres ?
Sincèrement, je n'ai  jamais voulu faire des bandes-dessinées et je me suis retrouvée dans un atelier, j'ai imité les copains, j'ai rédigé une bande-dessinée et j'y ai pris un très grand plaisir, c'est un mode de narration très excitant. Réaliser résulte également du hasard, l'un de mes amis m'appelle, il voulait produire un film, il avait envie de partir sur une adaptation de Persépolis. Je vous assure, j'ai tout fait pour que le projet n'aboutisse pas.  J'ai mis des tas d'objections, de conditions impossibles et il avait réponse à tout.  Je n'avais pas envie de réaliser ce film et en même temps une petite voix intérieure me disait que j'étais stupide de ne pas accepter. J'étais finalement payée pour apprendre un nouveau métier, c'est une chance unique. Je pensais que c'était une mauvaise idée, je n'y croyais pas, j'étais persuadée que ce serait mauvais, mais j'étais tentée. Et j'ai pris goût au cinéma, c'est une drogue dure. J'ai eu envie de passer à la fiction, ce qui n'est pas évident, notamment de passer de l'animation à la fiction. On est très vite catalogué, comme le fait d'être iranienne par exemple, pour beaucoup de monde les sujets qui m'intéressent sont forcément la barbe, le voile, le nucléaire, on ne me respecte pas en tant qu'être humain, pas moi. Poulet aux prunes en ce sens ne fut pas un projet si facile à monter.

 

Ce ne fut pas  compliqué  également pour vous de vous retrouver face à des comédiens se saisissant des personnages que vous aviez créés, vous avez redécouvert votre propre histoire au travers de leur jeu ?
Absolument, en ce sens d'ailleurs ce fut vraiment formidable, ils ont tous transcendé leur personnage.  Sur  Persépolis j'avais  ce fut assez douloureux, c'était mon histoire, ma vie et revoir ma grand-mère bouger en donnant des directions aux comédiens qui doublaient c'était très émotionnellement. Ici ce fut franchement plus facile. Je pouvais prendre beaucoup plus de distances et j'ai eu la chance d'avoir des acteurs sensationnels qui croyaient tous au projet.
 
Vous aimeriez aujourd'hui écrire une histoire directement pour le cinéma ?
J'en rêve, adapter sa propre bande-dessinée reste compliqué, désormais ou je ferai un livre ou un film. Ce sont deux modes de narration différentes, j'ai d'ailleurs conservé la structure mais ensuite j'ai du repenser l'histoire pour le cinéma, renoncer, ajouter. Ce qui était le plus amusant c'est que celui qui restait sur le plateau le plus accroché à la bande-dessinée,  c'était Mathieu Amalric, il promenait avec le livre, y faisait sans cesse référence.
 
Vers quels sujets aimeriez-vous vous tourner ?
J'aimerai écrire une trilogie familiale sur un siècle. J'ai envie de me poser sur l'histoire de mon autre grand-mère, une horrible personne qui fut une jeune fille passionnée, courageuse, j'ai envie de comprendre pourquoi  elle est devenue cette femme hargneuse que j'ai connue.

 

Poulet aux prunes de Marjanne Satrapi et Vincent Paronnaud dans les salles le 26 octobre 2011.
 
Propos recueillis par Sophie Wittmer


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