Darkness, le second long métrage de Jaume Balaguero, réalisateur de
Fragile, est un film fantastique fichtrement efficace et mésestimé.
Mais pourquoi tu l'aimes ?Parce qu’un synopsis faussement classique et un résultat atypiqueIl y a quelque chose dans cette maison. Quelque chose d’ancien et de sombre qui demeure immobile, caché, silencieux. Terré dans l’obscurité depuis des années, car c’est l’obscurité qui lui donne corps. Et elle seule peut l’aider à se matérialiser et à bouger. Cette chose attend comme ça depuis plus de quarante ans, depuis que quelqu’un l’a invoquée. Oui mais qui? Cette maison abrite un terrible secret, un passé abominable où il est question de sept enfants, de gens sans visages… Bizarre, bizarre : une famille vient comme par hasard s’installer dans cette maison… Pas la peine de continuer : tu te feras quand même avoir...
Parce que ça commence très mal…Au départ, rien n’était gagné. A priori, la lecture du synopsis pouvait laisser suggérer une intrigue falote dans laquelle le cinéaste allait seulement se contenter d’instaurer une atmosphère poisseuse. Il n’en est heureusement rien. Et si les situations paraissent au préalable convenues (comme cette scène de crémaillère avec sa métaphore temporelle lourdement significative) et peuvent provoquer un petit rire de mépris, il ne faut pas s’y méprendre. Car le rire risque très vite de s’étrangler tant le film file très rapidement une peur bleue pour aboutir à une dernière demi-heure, remarquable d’intensité, où le noir n’a que très rarement été filmé de manière aussi lumineuse.
Parce qu’il nous renvoie à d’autres films…C’est simple, c’est tellement réussi sur ce point que ça évoque des films conséquents comme
L’Autre de Robert Mulligan (72), œuvre prodigieuse et fascinante, où on retrouve le même brio pour mettre en scène des personnages plongés dans une obscurité oppressante. C’est une influence certainement implicite voire inconsciente de Balaguero tant le film sur lequel il lorgne le plus ostensiblement semble être le
Shining de Stanley Kubrick, en particulier dans son sujet (la folie du père qui s’exprime au détriment de l’harmonie familiale) et sa structure (la narration est fragmentée en jours). Comme beaucoup d’entre nous, le réalisateur a probablement dû être marqué à vie par les deux jumelles au fond d’un couloir. Cela s’en ressent puisque, de la même façon, dans
Darkness, on n’oubliera pas de sitôt ces silhouettes raides, tapies dans l’ombre dont on ignore les noirs desseins et qui sont statiques, calmes, prêtes à chaque instant à bondir sur leurs proies. Ces références fonctionnent cependant à double tranchant: d’un côté, certes, elles sont chargées de correspondances qui renforcent l’aspect horrifique du canevas, mais en même temps, elles empêchent le film de posséder une réelle personnalité et ainsi d’accéder au statut de film culte. Il s’en est pourtant fallu de peu.
Parce que Amenabar peut se faire du souciSommairement,
Darkness pourrait être vu comme un équivalent des
Autres d’Alejandro Amenabar. Bien que trop souvent mis en parallèle, les deux cinéastes ont indéniablement le même parcours. Cette comparaison demeure toutefois relative et uniquement dans les faits (on quitte progressivement l’Espagne pour le pays de l’Oncle Sam) puisque leurs cinémas ne reposent pas sur les mêmes bases. Tous deux passionnés de fantastique, ils ne procèdent cependant pas de la même façon pour distiller l’angoisse. L’avantage irait presque à Amenabar tout simplement parce qu’il a sorti plus de films et que, de ce fait, il a eu le temps de faire ses preuves en s’illustrant avec un certain éclectisme dans différentes catégories fantastiques: le thriller sur fond de snuff-movies (
Tesis); les vertiges oniriques et la perte de l’identité (
Ouvre les yeux); le gothique et les fantômes (
Les Autres)… Peu importe de toute façon: chacun a son univers et les coudées restent franches.
Parce que les grosses ficelles sont nécessaires pour faire émerger les subtilitésPeu importe également l’argument de base de Darkness et les ficelles parfois un peu démonstratives (le rapport avec l’éclipse ou la photo avec trois personnages menaçants dessus), l’important réside ailleurs: dans la description pas si commune d’une famille désunie qui va être le centre même d’une tragédie. Comme il essaye de le sur-signifier maladroitement au début, Balaguero va enregistrer sur pellicule ce qui ne tourne pas rond chez ces gens et les relations extrêmes, complexes, tendues qu’ils entretiennent. Ensuite, il s’occupe des fantômes qui hantent la maison et qui visiblement ne veulent pas de bien à leurs amis humains (on taira la raison). Dans un troisième acte, il regroupe ces deux éléments qu’on pourrait d’abord trouver légers pour mieux booster le trouillomètre. Au final, leur somme se révèle cohérente et d’une très grande efficacité.
Parce que la fin… Il y a évidemment un épilogue terrible à la clé qui nous permet de mieux saisir les raisons de tout ce tohu-bohu filmique reflétant la pagaille mentale des protagonistes: les blessures épouvantables de l’enfant, la paranoïa croissante du papa, la discrétion de la maman, l’inquiétude de la fille… On comprend tout et surtout que ce «tout» possède un lien intrinsèque. Le plus dérangeant ici, c’est que le cinéaste fait mine de glisser des ténèbres vers la lumière alors que l’acheminement est autre et la réalité, perversement trompeuse. Cette roublardise qui consiste à manipuler assez malhonnêtement les spectateurs pourra indisposer les amateurs de fictions cartésiennes et propres sur elles mais les autres, peut-être plus enclins à l’expérience, seront probablement époustouflés par l’intensité de ce film d’horreur viscéral qui, en plus de faire peur, foisonne de thèmes à la fois universels et émouvants: la difficulté d’aimer son paternel (ou d’aimer tout court); les bonnes apparences qu’on donne en société alors qu’intérieurement tout va mal; les secrets de famille et les traumatismes de l’enfance qui bousillent le cerveau…

Parce que les actrices ont du tempérament.Les acteurs ont su se fondre dans l’univers sombre et bizarre de ce film si particulier. A cet exercice, les filles se révèlent même les plus convaincantes. Et si Lena Olin est impeccable dans ce rôle de maman perdue qui simule la sagesse et multiplie les sourires pour mieux masquer la détresse, les névroses et la peur grandissante qui la rongent, c’est encore une fois Anna Paquin qui emporte le morceau, irradie l’écran de sa simple présence et ainsi confirme tous les espoirs placés en elle depuis La Leçon de Piano. A la fois mystérieuse et surprenante, elle est peut-être la pièce la plus intrigante de ce film puzzle. Son personnage, en permanence sur la corde raide, comprend à un moment que c’est en prouvant l’amour qu’on porte aux gens qu’on peut peut-être les aider. C’est sur elle que repose la morale de ce formidable film dans lequel Balaguero triture les figures imposées du genre tout en jouant méchamment avec nos nerfs.