Par Grégoire Couvert - publié le 10 septembre 2008 à 19h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h00 - 0 commentaire(s)
Véritable coup de cœur pour Afterschool, présenté hier après-midi dans la sélection Un Certain Regard, premier film parfaitement maîtrisé tant sur l’écriture que sur la mise en scène, dresse un portrait pudique de trois adolescents évoluant tant bien que mal dans un univers hermétique. S’inscrivant dans la continuité du cinéma de Michael Haneke ou de Gus Van Sant, l’œuvre d’Antonio Campos apporte cependant une vraie vision très personnelle de la difficulté de cette période cruciale de tout être humain et se pose comme étant un objet absolument fascinant.

AFTERSCHOOL
Un film d’Antonio Campos
Avec Ezra Miller, Jeremy White, Emory Cohen
Durée : 2h02
Date de sortie : 12 novembre 2008


Robert, étudiant américain dans un prestigieux cours préparatoire de la côte Est, filme par hasard la mort tragique de deux camarades de classe. Leurs vies deviennent le sujet d’un projet audiovisuel conçu par la direction pour accélérer le processus de deuil collectif. Mais ce projet crée une atmosphère de paranoïa et de malaise parmi les étudiants et les enseignants.

Qui n’a jamais passé des heures entières à observer d’un œil plus ou moins attentif les nombreuses vidéos qui grouillent sur internet ? C’est en effet une activité extrêmement répandue chez les jeunes d’aujourd’hui. Le film s’ouvre donc sur des extraits de petits films trouvés sur la toile, mais pas n’importe lesquels. Dès les premières images, le spectateur se retrouve pris au piège. Le petit bébé qui rit et se cogne provoque un amusement dans la salle, mais sans aucune transition arrive Saddam Hussein exécuté par pendaison, et là c’est le silence absolu. Ces images très dures couplées avec des choses beaucoup plus légères interrogent, la vie et la mort sont devenues complètement banalisées par internet, regarder des gens crever devient un divertissement ou un défi, et enferme l’esprit dans une passivité dangereuse.


Antonio Campos s’attarde sur le personnage de Rob, évoluant seul, autour de deux autres jeunes gens : son amie Amy et son colocataire Dave. D’autres adolescents peuplent l’espace tels des fantômes, des âmes solitaires et introverties. Personne ne se connaît, personne ne se parle, on ne fait que se croiser. Et c’est là dessus que repose toute la dramaturgie du film, on ne peut en aucun cas parler de scénario construit et bouclé. Comment ces êtres vont-il arriver à se trouver ? A se construire ? Le personnage principal se perd entre ses désirs sexuels, sa curiosité artistique, son envie d’être accepté et compris. Et c’est avec beaucoup de pudeur que le réalisateur fait évoluer ce jeune homme dans cette jungle, grâce à une mise en scène extrêmement minutieuse se balançant entre des cadres parfaits et une liberté totale des actions des comédiens. Les acteurs, tous parfaits dans leur simplicité, ajoutent une vraie force aux personnages, ainsi qu’une dimension très réaliste.


Il y a ici une vraie volonté de s’exprimer à travers l’image. La réalisation est en parfaite concordance avec l’idée même d’adolescence, et est remplie de paradoxes. Il y a en effet de nombreuses oppositions entre l’immobilité de l’existence et son mouvement permanent, l’expérimentation et le cloisonnement, ou encore le fantasme et la réalité. La caméra, très aérienne, survole ces êtres et fait parfaitement ressentir au spectateur l’enfermement dans lequel se retrouve cette communauté surprotégée et qui, finalement, effraie. Les « adultes », présents physiquement seulement, fuient une vérité pour mieux se couvrir eux-mêmes, mais créent d’avantage de manque et laissent ces enfants qui ont besoin de soutien totalement seuls et inexpérimentés face à leurs interrogations. Les personnages entrent et sortent du cadre, ou parfois même sont coupés. Une moitié de visage apparaît uniquement, image parfaite du jeune garçon mis en marge de la société, car trop marginal et ne rentrant pas dans les codes. Il y a un lien complexe et passionnant entre la froideur et la distance émise envers les situations ainsi que les plans, et l’intimité que le cinéaste entretient avec ses personnages.


C’est également grâce au son, et à l’absence de musique, qu’Antonio Campos parvient à créer cet univers qui intrigue et qui dérange. Le cinéaste affirme que la musique peut avoir tendance à ancrer un film dans une époque, un lieu ou un milieu social ; où même de dicter des émotions au spectateur. C’est donc pour cela qu’il a choisi de développer uniquement l’environnement sonore, très présent, afin de créer un vrai climat, sans pour autant faire tomber son film dans la facilité.

Afterschool se présente comme une peinture très travaillée et faite avec beaucoup d’intelligence de l’adolescence. Rarement un premier film aura été aussi maîtrisé, la caméra est utilisée avec une dextérité incroyable ; le scénario, qui ne rentre absolument pas dans les normes de construction, expose une évolution psychologique passionnante de ces êtres solitaires. A à peine 24 ans, le cinéaste semble être très prometteur, et on attend avec beaucoup d’impatience la suite de son aventure cinématographique. Caméra d’or exigée.

Grégoire Couvert




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