Ça fait combien de temps que vous n’avez pas eu peur au cinéma ? Oui, ça fait loin. Ne cherchez plus:
Para Entrar A Vivir, sketch a priori tout petit de Jaume Balaguero réalisé dans la nouvelle collection des
Peliculas para no dormir, initiée dans les années 70 par l’immense Chicho Ibanez-Serrador (
¿Quién puede matar a un niño?), a glacé l'échine des festivaliers de Sitges. L’horreur est bonne et elle n’a pas été aussi bonne depuis trop longtemps. A une heure où tout fan d’horreur connaît par cœur les règles pour faire sursauter, il fallait un sacré culot (et un sacré talent) pour booster le trouillomètre à partir d’un pitch vu et revu. La solution Balaguero, économe de ses effets, au sommet de son art horrifique.
Après Alex de la Iglesia (
Mes chers voisins) qui participe également à cette collection originellement télévisuelle, Jaume Balaguero peut se targuer d’appartenir au cercle fermé des réalisateurs espagnols ayant bien appris, acquis et exploité les leçons paranoïaques de Roman Polanski période
Le Locataire: les voisins ne vous veulent pas nécessairement que du bien. L’histoire de ce sketch a de quoi tenir sur un bout de confetti : alors qu’ils n’arrêtent pas de visiter des appartements afin de trouver l’havre idéal où ils pourront roucouler d’amour et élever leur progéniture dans la quiétude, Clara et Mario, beau couple tout ce qu’il y a de plus normal, débarquent sous une pluie diluvienne dans une zone quasi-désertique et tombent dans un immeuble a priori laissé à l’abandon. Que nenni : l'agente immobilière, toute gentille et tout sourire, leur promet que le lieu va être réhabilité par la mairie et qu’ils ont fort intérêt à investir pour bénéficier d’un quartier qui plus tard risque de coûter bonbon. Malgré les appréhensions de la demoiselle qui fait la moue, nos deux amis se laissent avoir et visitent sans trop broncher le troisième étage de cet immeuble insalubre. Bien entendu, ils n’auraient jamais dû franchir le seuil de cette immense toile d’araignée où se cachent de vilaines bébêtes prises dans des fils et se profilent des surprises pas forcément bonnes. Première réaction à la lecture du synopsis : canevas vu, revu, archi-revu. Overdose et poubelle. Par chance, le déroulement et le traitement visuel qui en découle (Balaguero ayant définitivement abandonné le montage
cut) changent considérablement la donne et détruisent les ombres tutélaires des cinéastes du passé qui nous ont déjà trop souvent fait le coup.
Non que ce soit révolutionnaire,
Para entrar a vivir est juste horriblement efficace d’un bout à l’autre. L’an passé,
Fragile, le meilleur film du cinéaste ibérique, sorti dans l’Hexagone directement en dvd, prouvait que les ficelles les plus anciennes (celles de la
ghost story façon
Le Cercle infernal) ne sont pas nécessairement caduques pour faire naître l’angoisse. Avec ce sketch de rien, Jaume réitère la sage formule dans un autre registre en accordant autant d’importance à la narration (fluidité saisissante avec laquelle les rebondissements s’emboîtent ou se décomposent comme un rêve dans le rêve) qu’à la forme (fulgurantes idées de mise en scène). Le résultat ressemble à un concentré de trouille.
Balaguero, réalisateur que l’on aime tant rabaisser depuis le succès surprise de
La secte sans nom et sa photocopie américaine
Darkness, œuvre ici dans l’horreur domestique, mathématique, claustrophobe en instillant une tension maximale et asphyxiante où l’humour et le Grand Guignol ne sont pourtant pas exclus. Sans jamais faire tâche.
Pour donner une idée de cette réussite,
Para entrar a vivir donne l’impression de voir les quinze minutes finales de
La secte sans nom et
Darkness dans une version
extended, non-stop et sans la moindre baisse de régime, la puissance de la mise en scène aidant. Le point fort vient des deux personnages principaux campant le couple malchanceux qui ont la bonne idée de ne pas être plus con ni plus intelligent que vous et moi. Leurs réactions face aux événements sont très crédibles jusque dans un état de panique totalement compréhensible. Chaque coup fait mal, chaque blessure fait bobo, chaque cri signifie quelque chose: la mécanique de Balaguero ne fonctionne pas à vide. De fausses pistes, vraiment terrifiantes et toujours bien vues, viennent complexifier les possibilités de s’en sortir. D’autant plus minces que Balaguero abhorre l’optimisme et privilégie la noirceur des situations, comme un pied de nez à la sérénité rassurante du dénouement de
Fragile (et son sublime baiser final de fantôme, témoignage d’amour fou comme dans
Les Innocents). Qu’elles soient violentes ou non, les images de ce beau cauchemar sont organisées pour marquer l’esprit. Durablement. Si Balaguero joue la carte de la surenchère gore afin de suivre la droite lignée d’une série qui s’est mise en tête d’en foutre plein la vue, le cinéaste impressionne doublement par ses qualités suggestives (un sourire et un regard sont mille fois plus flippants qu’un bras arraché).

Ce qui marque ici, ce sont les cris de détresse des personnages, emprisonnés dans une sorte de Rubik’s cube géant sans la moindre issue de secours. Balaguero se contente de répéter les mêmes plans, de filmer en contre-plongée des personnages qui montent ou descendent un escalier méphitique. A chaque fois, ces personnages dont la vie ne compte pas pour du beurre flippent face caméra, en lançant un ultime appel à l’aide face aux grands méchants loups insoupçonnables. La peur se lit sur leur visage. En tant que spectateur, on reste cloué au fauteuil. En haut ou en bas de l’immeuble, il y a une menace, un brin de femme pathétique tapie pour mieux attendre ses proies trop heureuses au tournant. Si on ressent l’affolement qui émane de ce tohu-bohu tonitruant, on capte par ailleurs cette foutue angoisse qui naît hors champ. Les bruits de pas ou n’importe quel autre grincement ont une importance capitale, là où dans d’autres productions on se serait ironiquement gaussé. On en frisonne encore.
Romain Le VernRetrouvez pages suivantes la galerie photos...