Par - publié le 29 août 2006 à 06h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h07 - 1 commentaire(s)
Mordu de Twin Peaks: fire walk with me, de Massacre à la tronçonneuse, de Cujo mais également de François Truffaut (mater Jules et Jim en boucle peut faire de toi un réalisateur précieux), Lucky Mc Kee possède une sensibilité attachante révélée dans son coup d’essai-coup de maître May et son beau mais charcuté The Woods dans lesquels il brossait les portraits de deux demoiselles fâchées avec l’existence: la première claquemurée dans son univers mental Polanskien et ses frustrations de petite fille rejetée par les autres; la seconde, perdue dans les bois d’Argento et flanqué d’un papa qui ravive l'esprit du Sam Raimi d'Evil Dead. Son prochain projet ? Roman, dans lequel il ne fera qu’écrire le scénario et incarner le rôle principal sous l’égide de son égérie Angela Bettis qui se chargera de mettre en scène toute seule comme une grande. Autopsie d’une histoire d’amour et de cinéma.


May

Il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures pour comprendre que May, le personnage principal du long métrage qui l’a révélé, n’était autre que Lucky Mc Kee: ses points communs physiques (le strabisme), son incapacité à imposer sa différence, sa discrétion et sa solitude qui masquent sa tristesse de ne pas être acceptée («ce sont nos différences qui nous rendent uniques» disait-elle), sa faculté à enregistrer la beauté cachée du monde, ses névroses qui explosent au moment le plus critique, ses relations amoureuses et amicales qui se sont toujours soldées par un échec. Bref, à travers ce premier film brillantissime dans lequel plaie d’amour était mortelle, Lucky ne cherchait pas la complainte complaisante et geignarde mais la compassion simple d’un spectateur qui pourrait comprendre sa sensibilité à fleur de peau et ses peaux de chagrins inconsolables. Sous le film fantastique, se dissimulait un drame humain où le cinéaste criait sa différence et sa haine du conformisme. Ce qui était très séduisant dans May, c’était la capacité du cinéaste à traiter de toutes ces meurtrissures adolescentes dont on ne se remet pas facilement. C’est visiblement le thème qui le hante et qu’il va exploiter pendant un bon bout de temps dans sa filmographie.


May

Dans The Woods, son second film, charcuté si honteusement que le résultat final s'en ressent grossièrement, il continue de manière aussi prononcée à dire tout le mal qu’il pense de l’autorité et de l’éducation qui ne cherchent qu’à nous formater dans des moules bien précis. Dans ce très beau film fantastique toujours inédit, McKee fait réfléchir sur les croyances et les idées reçues et par extension ce qui est censé être bon pour l’homme. Et si on savait qu’il y avait du Lucky McKee dans May, il y en a également en Alice, la protagoniste de ce second long, qui se retrouve seule face à un système aux codes immuables qu’elle va devoir combattre. Pour McKee, c’est le même cas de figure: ce qui l’a démoli quand il était ado (ou même ce qui l’a démoli récemment, avec le remontage de son film) doit le rendre plus fort. Le monde ne lui fera pas de cadeau parce que les gens ne sont pas là que pour se faire du bien.


Roman s’inscrit très logiquement dans ce sillage d'ado tourmenté et solitaire qui ne sait pas très bien où vont ses désirs. Dans The Woods, McKee confirme sa quête de l’amitié fusionnelle, de la personne qui pansera les plaies et saura comprendre les faiblesses de l’autre. Mais comme dans May, cela reste un leurre puisque du jour au lendemain, les amitiés s’arrêtent du jour au lendemain, les rumeurs assassines se colportent et le combat recommence avec le même constat d’échec et de souffrance: on est toujours tout seul. Lucky McKee a visiblement très mal vécu le remontage de The Woods avec cette conclusion très ratée (il aurait d’ailleurs renié le film depuis) qui si elle célèbre une victoire de la différence sur les conformistes ne possède hélas pas l’ambiguïté de celle de May où le plan final, moment de tendresse dans l’enfer terrestre, était bouleversant.


The woods

Angela Bettis a eu la bonne idée d’épauler Lucky dans The Woods mais également dans Sick Girl, son sketch épatant des Masters of Horror que l'on peut rebaptiser La Mouche version lesbos. Lucky en conserve un bon souvenir: "Sick Girl était une formidable récréation. J'ai utilisé ce film comme une excuse pour essayer des techniques de films classiques des années 30, 40 et 50. Cela m'a seulement pris moins de quatre mois pour aller de l'ébauche du script au produit fini. Cette expérience m'a redonné confiance en moi après l'expérience de studio éprouvante de The Woods. J'étais entouré d'artistes avec lesquels j'avais déjà travaillé: Angela Bettis, Erin Brown, Jesse Hlubik, Marcia Bennett and Mike McKee. J'ai demandé l'aide de Zach Passero pour l'animation, Jaye Barnes-Luckett et Ben Boyer pour la bande-son. J'ai pris mon pied en réalisant ce film bizarre qui démarre comme une comédie romantique des années 30 loin de celles que l'on faisait à l'époque pour aller progressivement vers un film de science-fiction des années 50. Ma seule préoccupation est de savoir si les gens ont apprécié mon travail."
A l’heure d’aujourd’hui, Lucky McKee a tourné la page de l'expérience douloureuse de The Woods pour incarner le rôle-titre de Roman dont il a écrit un script chargé de douleurs et qu’il décrit comme le compagnon idéal de May. Pour info, le cinéaste a déjà fait l’acteur dans le film The Big Weird Normal (inédit chez nous). Le récit racontera la descente aux enfers d’un garçon taciturne qui ne vit que de solitude et de frustration. Son rêve le plus ultime serait de rencontrer la fille qui passe sous sa fenêtre mais, taraudé par son manque de confiance, il n’ose pas faire le premier pas. C’est alors qu’un jour, le timide la croise par la plus grand des hasards. Evidemment, rien ne se passe comme prévu et tout se termine plutôt mal. Dans Roman, on retrouvera outre Lucky des inconnus qui gagnent à ne plus l'être (si on excepte Kristen Bell, ça nous donne Nectar Rose, Ben Boyer, Jesse Hlubik, Mike McKee, Chris Sivertson, Luke Y. Thompson) mais aussi James Duval, icône de Gregg Araki (The Doom Generation / Nowhere), qui a déjà fait une apparition remarquée dans May en beau-gosse gominé, à la tignasse impossible, prêt à passer par la scie et le marteau de May.


The woods

Vous l'aurez compris: les artistes McKee & Bettis semblent bien s’entendre puisque Angela se chargera de mettre en scène le scénario de Roman et de magnifier la beauté secrète de cette âme en détresse. Avec beaucoup d’abats et beaucoup de cœur. Au sujet du film, Lucky ajoute: "May parlait de la solitude d'une femme, Roman parlera de la solitude d'un homme tellement obsédé que son histoire se terminera dans des conditions tragiques. Pour le coup, ça commence bizarrement pour progressivement expliquer les différents enjeux dramatiques. Je dois dire que c'est le projet le plus stimulant d'un point de vue créatif sur lequel j'ai travaillé. Le film vous parle différemment que May, ce n'est pas une redite. La grande similarité, c'est que le public est amené à sympathiser avec un personnage principal qui commet des actes néfastes. Cette approche du personnage donne une impression d'inconfort qu'Angela et moi-même désirons explorer. C'est une réalisatrice incroyable et le résultat est vraiment à son image: étrange." On peut également faire les petits malins et voir des liens plus étroits entre les deux films: on a surtout l’impression qu’il s’agit d’une façon détournée de rendre hommage au cinéaste qui inspire McKee depuis ses débuts: Roman Polanski. Le réalisateur du Couteau dans l'eau excellait à retranscrire des univers mentaux, des angoisses sourdes, des menaces invisibles avec une bonne louche de schizophrénie et de paranoïa. Lucky a réalisé Répulsion; c’est maintenant au tour d’Angela de réaliser Le Locataire.


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