« On parle souvent de la violence d'un fleuve qui emporte tout sur son passage, mais personne ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent ». D'une citation de Bertolt Brecht, Léa Fehner signe un premier film à la rage communicative face à un monde qui nous échappe de plus en plus. Marquée par quelques images et autres sons d'un quotidien souvent brumeux, la jeune cinéaste se laisse donc aller à une imagination débordante et à laquelle elle impose un message social extrêmement fort.
En somme, Qu'un seul tienne et les autres suivront est un premier film encourageant. La réalisatrice y démontre un certain talent, particulièrement dans la mise en scène et la direction d'acteurs. Le film a d'ailleurs reçu le Prix Michel D'Ornano lors de la 35ème édition du Festival de Deauville. Et le moins que l'on puisse dire est qu'il le mérite amplement.
Rencontre avec une artiste talentueuse et pleine d'avenir.
PARCOURS D'UNE JEUNE CINEASTE
Qu'un seul tienne et les autres suivront est votre premier long-métrage. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
A l'origine, je viens d'un milieu bien différent, celui du théâtre itinérant. Bien sûr, il y avait déjà l'idée de raconter, d'être dans le spectacle et la question du « JE ». Cela m'a beaucoup marquée. Mais en même temps, je n'aimais pas cette proximité avec le public, très frontale, très gênante. Ce qui peut paraître étrange. Mais au final, je pense que je suis partie vers le cinéma avec ce désir très fort de raconter des histoires, tout en évitant ce rapport-là. Dès la sortie du Bac, je me suis donc lancée dans des études de cinéma. J'ai d'abord fait une classe préparatoire à Nantes. Puis, comme je souhaitais faire du documentaire, je me suis inscrite à l'INSAS, en Belgique, et pour des raisons un peu personnelles, j'ai eu envie de venir à Paris, où j'y ai passé le concours de la FEMIS. Je vous avoue qu'au départ j'avais quelques réticences vis-à-vis de cette école, mais j'ai quand même souhaité tenter l'expérience, ne serait-ce que pour son aura d'un point de vue cinématographique en France. Et je me suis directement orientée vers la section SCENARIO, car suite à mes premières « expériences » dans ce milieu, je me suis rendue compte que c'était l'objet le plus difficile à appréhender, celui qui demande le plus de rigueur et de solitude. Le fait d'avoir un cadre pour s'y mettre sérieusement me plaisait tout particulièrement. Voilà pourquoi c'était selon moi une bonne décision. Car même si l'on est effectivement seule dans ce genre d'études, on passe quatre ans à écrire, et à ne faire que ça. C'est pour moi la meilleure formation. Durant cette période, j'ai écrit quatre longs, donc une expérience extrêmement riche, et en parallèle, j'ai continué à écrire et à réaliser des courts-métrages mais aussi à travailler dans le domaine associatif, notamment aux cotés de familles de détenus en attente de parloir, période durant laquelle il faut leur expliquer les démarches administratives, les accompagner, les écouter, délier les nombreux problèmes qui se posent entre l'administration pénitentiaire et les proches. A la fin de mes études, chargée de toutes ces rencontres, j'avais envie d'écrire un scénario sur cette réalité, sur les hommes et les femmes que j'avais rencontrés là-bas. C'est comme cela qu'est né le film Qu'un seul tienne et les autres suivront.
Vous aviez tout de même une bonne expérience dans le court-métrage.
Oui, j'ai fait en tout quatre courts, dont le dernier en date (Sauf le silence, ndlr) fut tourné juste avant le long. De la même façon, il m'a été inspiré par ce travail en association. J'ai voulu réaliser ce court autour d'une image qui me venait de beaucoup plus loin, celle d'un parloir sauvage qui, adolescente, m'avait marquée. En jouxtant les murs d'une prison qui se trouve dans le centre-ville de Toulouse, une femme se met à hurler pour pouvoir « atteindre » son compagnon et communiquer avec lui, lui faire part de son amour, mais finalement, avec beaucoup d'indécence car devant tout le monde. Cela m'avait beaucoup bouleversée. J'avais aussi été marquée par des photos, celles d'un homme assez connu qui s'appelle Mathieu Pernot. Je me souviens les avoir vues à l'époque où je préparais ce court-métrage, il y a maintenant quatre ou cinq ans, lors d'expositions. Elles me rappelaient ces instants douloureux qui suivent l'incarcération. Dès lors, tous les liens sont coupés entre les détenus et leurs proches. Ce sont des moments très forts et qui m'ont inspirée. Ceci étant, mes approches sur le court puis sur le long furent assez différentes. Pour le premier, je me suis inspirée du documentaire, même s'il s'agissait avant tout d'une fiction. En d'autres termes, je souhaitais réaliser une chronique constituée de différents fragments. Pour le long, je me suis dit qu'il y avait des limites à cela. Je voulais que les histoires aient suffisamment de tension, qu'on ne soit pas simplement dans la chronique, mais au contraire avoir accès à une pensée, celle qui traverse les personnages, pour être à l'intérieur d'eux-mêmes.

L'ENVERS D'UN PROJET AMBITIEUX
Ce projet a-t'il été difficile à monter ?
A écrire, non, car j'avais besoin de sortir tout cela de moi. J'avais fait énormément de rencontres et il fallait que j'en parle. J'ai donc écrit le script relativement vite. C'est d'ailleurs ma hantise aujourd'hui, car je ne pense pas pouvoir écrire de la même façon à l'avenir, loin de là. Effectivement, la rencontre avec un producteur ne fut pas aussi facile. C'est un premier film. Et la recherche de financement n'est pas chose aisée. Ceci étant, je connais des personnes qui galèrent beaucoup plus. Me concernant, tout s'est à peu près bien passé. J'ai pu atteindre assez rapidement les guichets dont je pouvais rêver pour un tel projet. Nous avons réuni le budget en un ou deux ans, et en parallèle, il y a eu la réécriture, le temps ne m'a donc pas paru si long de ce point de vue là. Toutefois, ce sont des périodes très difficiles à passer. Car on n'est jamais vraiment certain de l'avenir.
Avant même la sortie du film, vous avez déjà reçu un certain nombre de prix. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?
Avant l'épreuve des salles, je pense que ce serait mal venu de se réjouir. Malgré tout, c'est agréable de voir que l'on ne laisse pas indifférent, surtout lorsqu'il s'agit d'un film personnel. Même si c'est une fiction, je le rappelle, on y met forcément un peu de soi. On est donc fragile, et chaque récompense est la bienvenue. Ceci dit, vous savez, il y a un tel hiatus, entre 3/4 ans de travail et 2 heures pour les gens qui le voient, que de toute façon il est difficile à combler. Mais c'est normal, c'est inhérent, je pense que tout le monde est dans la même situation et c'est vraiment violent. Toutefois, pour moi en ce moment, c'est une période agréable car je peux parler du film avec des gens, que ce soit des débats lors d'avant-premières ou avec les journalistes. Bien sûr, on est dans une anxiété totale, mais quand on y réfléchit, elle est bien inutile, car advienne que pourra et on prendra ce qu'il y a à prendre.
La sortie du film ne doit pas être très conséquente...
Non, ce sera une base de soixante copies... Ce n'est pas mal pour un premier film, même si ce n'est pas énorme non plus. Cependant, il faut aussi faire attention à ne pas trop s'exposer. Les retombées peuvent être terribles. Je pense aux gros films qui sortent à la même période, nous sommes loin d'être seuls, et ce ne sera pas plus facile pour eux. Pour le moment, je ne me prends pas trop la tête. Je parle avec beaucoup de personnes, tout arrive d'un seul coup, c'est un peu l'extase, même si je sais que ce n'est absolument pas significatif. Il faut donc attendre patiemment le jour J...
Comment se sont passées les différentes avant-premières jusqu'à présent ?
Super bien ! Evidemment, ceux qui parlent ne sont pas ceux qui ont des réserves, ce sont ceux qui vous font part d'un sentiment qui les a traversés, mais les salles restent, les gens ne partent pas pour le débat. Généralement, le film les scotche, quelque soit leur opinion. Et les échanges sont vraiment beaux. Au fur et à mesure des discussions, les spectateurs se dévoilent. Le fait que l'équipe soit totalement inconnue aide. Du coup, les échanges sont plus simples et pas du tout impressionnants. Les spectateurs évoquent alors leurs deuils, leurs vies, leurs parcours, et au final les débats sont longs, ce qui est bien. Je suis généralement accompagnée par les trois comédiens principaux et c'est d'autant plus agréable de conserver cette proximité, de pouvoir partager de tels moments.

AU COEUR DU FILM
Parlez-nous de vos comédiens...
Ils ont tous fait un travail remarquable, mais celle qui m'a le plus surprise, c'est Farida Rahouadj. Son personnage est non seulement le plus beau mais surtout le plus difficile. Elle est toujours dans des scènes extrêmement dures à faire, et malgré tout ce que je lui ai infligé, notamment de par l'écriture, elle s'est révélée particulièrement généreuse. Pour trouver et choisir l'ensemble des comédiens, j'ai travaillé avec un directeur de casting, d'ailleurs pour la première fois de ma vie. Cette expérience avec Marie de Laubier, c'est l'une des plus grandes réussites de ce film. Elle travaille notamment avec Jacques Doillon. Une véritable professionnelle, qui a le talent de toujours dégoter les itinéraires bis. Elle a été remarquable. Nous avions cette idée de nous dire « il ne faut pas des visages évidents, encore moins stéréotypés, mais au contraire des visages auxquels on peut croire », dont le trajet serait plutôt populaire. Au final, certains comédiens choisis pour le film venaient du théâtre, mais la plupart avaient déjà tous plus ou moins fait du cinéma. Je regrette d'ailleurs qu'ils ne soient pas davantage connus, même si je suis certaine que le public en reconnaîtra quelques-uns, ne serait-ce que de vue. Mais je suis tout de même extrêmement contente car trois d'entres eux sont d'ores et déjà pré-nommés aux Césars pour la cérémonie de 2010 (Pauline Etienne, Reda Kateb et Julien Lucas, ndlr).
Comment vous êtes-vous limitée dans le choix et le nombre des intrigues ?
Au départ, il y en avait quatre. Une est tombée parce qu'elle était plus faible. Et puis il me semble que trois est un plus beau chiffre, il est plus facile à équilibrer. Par ailleurs, nous avons décidé de couper certaines scènes avant même le début du tournage, et ce, pour des raisons financières. Alors à ce moment-là, on peut se dire que le film est déjà long, ce qui n'est donc pas un mal, sauf qu'on les coupe pour de mauvaises raisons. Ceci dit, un film a besoin de pouvoir s'élaguer au montage. Donc de l'avoir fait auparavant, ce n'était pas forcément une erreur. Malheureusement, je n'ai pas pu tourner beaucoup de plans lors du tournage, encore une fois pour des raisons de budget. Au final, ma liberté au montage n'en a été que plus réduite. Quant au choix, il y a une anecdote qui, au départ, pose question. Et l'on se dit : « Je veux pouvoir y réfléchir et construire ma propre réponse, mon propre trajet ». La suite se construit d'elle-même, petit à petit, entre imagination personnelle, expériences, et faits divers.
Au delà ce ces anecdotes, aviez-vous des références cinématographiques en tête, différentes références ?
Pour ce film là en particulier, oui. Mais je parlerai plus d'amour que de véritables références. Par exemple, j'adore Fellini, mais cela n'a rien à voir avec mon histoire. En revanche, par rapport à de nombreuses questions que se posent certains personnages et le trajet qu'ils parcourent, j'ai beaucoup pensé à Krzysztof Kieslowski. J'ai notamment revu Le Décalogue, qui a d'ailleurs été une inspiration. Il y a aussi le cinéma de John Cassavetes, dont on ne peut pas vraiment s'inspirer, mais on se demande toujours comment il a pu faire ces films et cela me porte véritablement. Ce n'est donc pas une inspiration directe. Il m'a davantage ouvert les yeux qu'autre chose, ce qui est déjà très bien.
Pourquoi ce titre ?
Les gens ont parfois du mal à le retenir ou ils le trouvent un peu compliqué. Je l'ai trouvé un peu par hasard, il n'y a pas vraiment d'anecdotes à ce sujet. Quand on écrit, il y a beaucoup de petits papiers qui traînent, sur lesquels on écrit des mots, des phrases... Et cette expression m'est venue comme ça, je trouvais qu'elle ait un véritable sens par rapport à tout ce que je raconte, notamment dans le fait de vouloir absolument tenir debout. Elle rassemble les différentes intrigues racontées et exprime comment chacun va réussir à s'en sortir. Faire oeuvre de ténacité, de détermination. Même si chacun est dans une solitude, ce n'est jamais anodin pour les autres. Cette notion me posait vraiment question, avec cette idée de courage, etc.

Votre film confronte un certain nombre de personnages, pourtant sur l'affiche, nous n'en voyons qu'un seul...
Je n'y suis pas pour rien, mais je continue à me questionner à ce sujet. Je trouve cela laid lorsque l'on essaye de mettre tout le monde sur une seule et même affiche. C'est important donc qu'il y ait un impact. L'affiche de film est un outil de communication, et moi ce n'est pas mon travail. Mais je la trouve plutôt belle. Le regard du personnage nous questionne et on arrive à lire le titre. Pour moi, c'est l'essentiel, et ça a un véritable sens. Je trouve qu'il n'y a pas mieux pour parler d'un film. L'affiche est censée « résumer » d'une certaine façon l'histoire du film, amener le spectateur à comprendre modestement de quoi il va être question...
Justement, comment résumer votre film ?
J'aime ce qui est complexe. Et l'idée de résumer un film, pour moi, c'est l'abîmer. La citation de Brecht a été pour moi un véritable soutien, un pilier. Je ne pourrai donc pas mieux dire pour parler de ce film, évoquer son sujet, et peut-être donner aux gens l'envie d'aller le découvrir.
Avez-vous actuellement de nouveaux projets ?
J'ai commencé à écrire et lancé différentes recherches de financement, car ce sont des sujets assez costauds... J'aimerais par exemple aller vers quelque chose de plus drôle, tout en gardant un aspect difficile et tendu. J'ai beaucoup de sujets en tête, dont un qui aurait pour titre : « Salopes », au pluriel, ce qui est très important, et que j'adore véritablement...
Propos recueillis par Gilles BOTINEAU

L'histoire : Zorah, vieille femme algérienne, veut rencontrer l'assassin de son fils. Laure, jeune fille de quinze ans tombée amoureuse d'une petite frappe cherche[…]
