Alors que son nouvel opus
The Saddest music in the world débarque sur les écrans hexagonaux, Guy Maddin, cinéaste canadien méconnu, a longtemps oeuvré dans un cinéma indépendant, inclassable et détonnant.
Petit retour sur son monde barré et iconoclaste. Cronenberg a dit de ses films qu'ils étaient "étrangement touchants, drôles et tout simplement fabuleux; et que si on a vraiment l'intention d'entreprendre un grand voyage dans l’espace cinématographique, il faut sauter à bord de l'un des vaisseaux spatiaux de Maddin". Grosso modo, il a raison. Le canadien fou n'est pas le seul à admirer le travail de l'esthète. On compte également parmi ses fans des cinéastes à l'instar de Todd Haynes (
Safe), Tom Waits et Martin Scorsese. Ce n'est pas rien.
The Saddest music in the World marque une évolution importante dans sa carrière, le passage à un cinéma tout aussi personnel mais accessible à un plus large public. Le scénario qu'il considère comme "Hollywoodien" a été écrit par Kazuo Ishiguro, Guy Maddin et Georges Toles sur une idée originale de Kazuo Ishiguro. Moins lynchien que ce que l'on pourrait croire, le choix d'Isabella Rossellini se traduit par la fascination du réalisateur pour Roberto, le père de la demoiselle et illustre cinéaste. La preuve avec un film de 17 minutes, baptisé
My Dad Is 100 Years Old, où Isabella rend hommage à un père qu'elle n'a pas vraiment eu le temps de connaître. Le récit emprunte la forme d'une discussion dans laquelle Isabella se demande si son père était un génie. Dans le film, elle joue à la fois Hitchcock, Chaplin, Fellini et même sa mère, Ingrid Bergman. Le monde de Guy Maddin est également fait de mises en abyme tordues, de découpages étranges et d'idées folles et/ou stimulantes.
Guy Maddin est un toqué de cinéma et principalement de cinéma muet.
The Saddest music in the World en adopte le langage. En regardant le film, on pense aux cinémas de L’Herbier, de Epstein, de Browning, de Feyder et de Lynch, pour le plus récent (nombreux sont les enfants d'
Eraserhead). Les procédés formels qu'il utilise sont riches (du super-huit gonflé en 35 mm pour obtenir une patine et du grain proche de celui des années 20). Il en émane un étrange et délicieux tourbillon de nostalgie. Les débuts de Guy n'ont rien de cinématographique : il commence comme guichetier dans une banque avant de devenir artisan peintre et se lancer dans le grand bain de la réalisation. Son premier métrage sera
The Dead father dans lequel il témoigne son goût pour le surréalisme et le gothique. La plupart de ses films sont inclassables et racontés (et racontables) au passé proche. Pour ses films, Maddin a recours à des maquettes ou alors à des décors précis comme la cité russe d'Arkhangelsk pour son ténébreux
Archangel. Parallèlement, son cinéma explore les zones d'ombre, la sexualité déviante, notamment dans
Careful, la répression dans
Le Crépuscule des nymphes de glace, l'obsession narcissique (
Et les lâches s'agenouillent...) et, surtout, la folie (
Tales from the Gimli hospital). Preuve que la singularité est affaire de style mais aussi qu'il est possible de s'accomoder de moyens limites pour édifier des projets qui rivalisent d'imagination et de drôlerie burlesque. Pour ceux qui ont envie de se laver les yeux de la médiocrité ambiante et de découvrir un objet filmique unique en son genre, courrez voir
The Saddest music in the World.