Aujourd'hui c'est de RED qu'il s'agit, roman graphique à l'origine diffusé sous le format comic-book, en 3 éditions de 22 pages. RED, seule la communauté amatrice de comics connaissait il y a encore quelques mois. Pourtant ce roman graphique, ou plutôt cette nouvelle étant donné la finesse de l'ouvrage, est l'œuvre d'un des plus grands scénaristes en activité dans le milieu, Warren Ellis, adepte de l'ultra-violence et de la subversion. Il est pourtant inconnu du grand public. Quelle est donc la recette pour transformer un comic-book inconnu en véritable machine à dollars ?
Le Créateur
Celui sans qui rien ne serait, c'est Warren Ellis. En France les auteurs de bande dessinée américains restent dans l'ombre jusqu'à ce que leur nom éclabousse un écran de cinéma. Frank Miller (Sin City, Daredevil) et Alan Moore (V pour Vendetta, Watchmen) en savent quelque chose, pour le meilleur comme pour le pire. L'oeuvre du bonhomme foisonne d'écrits majeurs, à tel point qu'on peut aller jusqu'à dire qu'il a transformé le comic-book moderne, démystifiant ses symboles héroïques et imposant une violence sourde, parfois extrême. Il a relancé les productions Marvel en sérieuse perte de vitesse et ses Transmetropolitan et the Authority font aujourd'hui figure de références. Avec RED, œuvre relativement mineure dans sa bibliographie, il profitait d'un récit extrêmement vif, sans le moindre détail superflu, pour y glisser ses obsessions tenaces. RED version papier est un comic-book violent, noir, à l'intrigue serrée et aux effusions de sang sauvages. En l'état il ne pouvait aboutir que sur un moyen métrage classé R, impossible à transposer à l'écran. La solution? Trahir l'œuvre pour mieux lui rendre hommage et en faire un film tous publics bien sous tous rapports.
Les artisans de la mutation
Il y a à Hollywood des scénaristes spécialisés dans les adaptations de comic-books, aussi surprenant que cela puisse paraître. Et il existe même ceux qui se donnent pour mission d'adapter ces comics inconnus pour en faire des blockbusters, véhicule idéal pour eux en cas de succès surprise. Dans cette dernière catégorie on retrouve les frères Hoeber, Jon et Erich de leurs prénoms. On ne les connait pas mais ils se sont déjà chargés l'adaptation ratée d'un sombre comic-book quasiment inconnu en France, Whiteout, réalisé par Dominic Sena. Warren Ellis ayant cédé les droits de son histoire sans droit de regard sur ce qu'elle deviendrait, les deux frangins s'en sont donnés à cœur joie afin de transformer ce court récit de vendetta sur fond de retraite impossible en une amusante mais banale comédie d'action, oubliant au passage tout ou presque de ce qui faisait la force de RED version papier.
Les thèmes changeants
Que reste-t-il du comic-book RED? Sans trop savoir pourquoi le personnage principal change de prénom. Ainsi Paul Moses devient Frank Moses, modification mineure si elle ne s'accompagnait pas d'un changement de ton brutal. Car la quête sanglante de Moses, sorte d'armoire à glace proche du physique de Marv dans Sin City auquel Bruce Willis prête sa carrure plus modeste, vengeance froide et en solitaire, se transforme en une réunion plutôt joyeuse d'anciennes gloires des services secrets aujourd'hui à la retraite. Ainsi la trame de Warren Ellis ne sert que de base lointaine pour une histoire totalement différente, et ce même si quelques séquences se retrouvent dans le film inchangées, essentiellement au tout début. Le ton est bien plus léger, l'humour est de mise tout comme l'action, alors que le comic-book privilégiait l'efficacité et le bain de sang. On est donc typiquement face à une adaptation très libre, à l'opposé de ce que nous ont proposé Robert Rodriguez ou Zack Snyder, sans doute paralysés par le culte voué aux œuvres qu'ils adaptaient. C'est l'avantage de porter à l'écran un comic-book quasiment inconnu, le risque de s'attirer les foudres des fans est insignifiant. Et si le film RED est au final profondément différent du roman graphique jusque dans son traitement visuel, Robert Schwentke privilégiant la neutralité quand le dessinateur Cully Hamner (Batman: Tenses) jouait de la symbolique et des effets de style, il n'en reste pas moins lié par le même fond. Traités sur le ton de l'humour dans le film, suggérés dans le comic-book, les thèmes chers à Warren Ellis sont bien présents. Le difficile passage à la retraite bien entendu, le côté sombre de l'homme évidemment, mais ce qui l'intéresse particulièrement, et qui se retrouve dans toute son œuvre, c'est la notion de manipulation par le pouvoir, les secrets d'état qu'il qualifie assez justement de « bombes non explosées du XXème siècle ». Concrètement il parle des sales affaires qui peuvent refaire surface lors d'un changement d'administration.
Confusion des genres
Le comic-book présentait un récit ne contenant que quatre personnages, un principal et trois secondaires, le film transforme cela en une chorale d'acteurs. Non seulement le style du polar, à la lisière du film noir, est abandonné au profit de la comédie d'action, mais il devient carrément autre chose en adoptant la structure d'un film de braquage. Ainsi le film se voit bardé de détails en tous genres, abandonnant toute forme d'ellipse ou de zones sombre du récit pour privilégier le divertissement haut de gamme et assurer le show de toute une galerie d'acteurs vieillissants digne de la Tour Infernale, projection futuriste de l'équipe des Expendables en mode retraités. Le changement est tout de même radical.
Le créateur face au résultat
Contrairement par exemple à l'aigri Alan Moore, tellement fâché avec le cinéma qu'il se plait à dénigrer toute adaptation de son œuvre, Warren Ellis semble plutôt heureux du résultat. Lui et son illustrateur Cully Hamner sont restés assez loin du projet et pour lui RED version cinéma est un film autonome, lointain cousin de ce qu'il a écrit en 2003. Il s'est visiblement beaucoup amusé devant le film, se félicite d'avoir vendu les droits qui lui ont permis de payer un cheval à sa fille. Il a même trouvé la citation idéale pour vendre le film: « il y a Helen Mirren avec un fusil sniper ». Le créateur est satisfait, tout le monde est content.

