En 1980, le cinéaste Alan Parker, à qui l’on doit à l’époque Bugsy Malone et Midnight Express, réalise un film appelé à devenir culte... Fame, véritable phénomène planétaire, est un succès qui confirmera le statut de réalisateur « bankable » de Parker et provoquera l’ébullition dans le petit monde du divertissement. En montrant les dessous de la formation éreintante des artistes de Broadway, le long-métrage titille la fibre artistique des producteurs hollywoodiens qui fleurent ici le bon filon. En effet, le dur labeur des étudiants de l’école éveille les vils instincts de plusieurs scénaristes et faiseurs américains qui trouvent ici une poule aux oeufs d’or encore inexploitée : montrer le quotidien de jeunes artistes en devenir... Une idée qui fera le tour du monde grâce au film, à la série, au spin-off, aux émissions de télé et aujourd’hui avec un remake fort inutile qui rappelle néanmoins la force d’un métrage âgé de plus de trente ans. Retour sur le succès et l’héritage d’un film culte.

16 mai 1980... La déferlante Fame. Le jour de la sortie du nouveau film d’Alan Parker, personne ne croit vraiment à ce nouveau genre de comédie musicale, bien plus proche des tourments de Bob Fosse que des entrechats de Gene Kelly. Les critiques, sans être dythirambiques, avouent cependant avoit été charmés par la fougue de cet hymne à la jeunesse et au spectacle et promettent un léger succès pour ce film destiné à la base aux adolescents... Une promesse bien légère lorsque l’on connaît aujourd’hui la portée de ce film. En effet, le succès est immédiat et lorsque le cinéma de Bob Fosse creusait doucement l’écart avec l’âge d’or de la comédie musicale américaine, le film d’Alan Parker est un tel phénomène de société qu’il rompt instantanément tous les liens avec ce qui a pu se faire avant... pour définir ce qui se fera après !

On assiste en effet à une micro-révolution à Hollywood qui s’accompagne également de la sortie du film de Bob Fosse, All that Jazz (Que le spectacle commence), réalisé dans un esprit similaire, où les souffrances du monde des artistes de Broadway sont étalées au grand jour. Ce qui plaît (et ce qui change), c’est le réalisme du propos. On inscrit les passages chantés et dansés dans un dessein bien plus terre à terre et personne ne se met à chanter spontanément sans véritable raison. Ici, si l’on danse et si l’on chante, c’est pour apprendre, pour s’exprimer, pour vivre (et même survivre)... Les séquences musicales font partie d’un spectacle, d’un apprentissage, d’un échange entre élèves, elles ont une valeur narrative et n’apparaissent pas spontanément à l’inverse de la comédie musicale des années 1950, trop éloignée désormais d’un public ne voyant plus le cinéma comme une simple boîte à illusions. En somme, Fame concentre les nouvelles attentes des spectateurs : le genre musical au cinéma se doit de s’adapter à la révolution des ondes FM, aux nouveaux genres, au mélange des ethnies, à la génération 80 qui tente tant bien que mal de grandir et évoluer dans un monde austère et malheureusement révéillé de ses chimères de 1969. Et bien loin des propos visionnaires –pour ne pas dire la prophétie- d’Andy Warhol qui promettaient à tous et à chacun un quart d’heure de gloire, le film d’Alan Parker tente de démontrer que le talent est souvent inné mais qu’il se travaille, se forge, s’affûte pour devenir unique et enfin exploser aux yeux du monde entier... Que ce soit dans Fame ou All that Jazz, on retrouve le même entrain, la même fougue, mais également les mêmes souffrances vécues par des artistes en herbe ou confirmés. Elèves ou professeurs, danseurs et chorégraphes, vivent dans le doute constant de ne plus pouvoir vivre de leur art... Il y a cette humilité mais également cette innocence, celle de croire que du jour au lendemain, tout peut changer... que tout peut s’arrêter également.
Fame, véritable phénomène de société qui jouera indirectement sur le succès de nouveaux médias comme MTV, lancée en 1981, s’inscrit dans une nouvelle manière de penser la musique et de l’accompagner d’un véritable univers physique et visuel. Les prémices du vidéo-clip sont en effet à chercher dans le film d’Alan Parker dont le montage, très découpé et alternant récit et purs instants musicaux, va initier un mouvement dont on sait depuis qu’il sera décisif dans l’industrie du disque (sans le clip de Thriller, Michael Jackson signait un album aux ventes très décevantes...). Et c’était sans compter sur la série télévisée Fame qui suivit... De 1982 à 1987, six saisons furent en effet diffusées sur NBC puis sur d’autres chaînes, la chanson phare d’Irene Cara connut une seconde vie tandis que le clip passa en boucle sur les nouveaux programmes musicaux des télévisions du monde entier.

Les succès critique et public de la série enclenchent donc une série de productions ciné et télé aux ambitions similaires. Flashdance en est l’exemple typique. Produit par Jerry Bruckheimer, le film est un véritable condensé de la culture « vidéo-clip » des années 1980, donnant aux spectateurs (et surtout aux spectatrices) l’occasion de se projeter dans les rêves de gloire d’une jeune ouvrière sans-le-sou. Le producteur, qui sait fleurer les bons coups, comprend avec Fame l’impact que peut avoir la musique sur le succès d’un film et lance un concept désormais éculé : celui de diffuser le single phare du film sur les ondes radio et télé. Pour Flashdance ce sera What a Feeling d’Irene Cara (on peut aussi citer Maniac de Michael Sembello). Suivront dans les années 1990 et 2000 des longs-métrages tels que Center Stage, Save the last Dance et tous les films musicaux se déroulant dans une école de danse. Même le cinéaste Robert Altman s’essayera au registre mais dans un genre plus classique avec son très beau The Company (2003) qui relate la vie de danseurs dans un corps de ballet. Trente ans plus tard, on réalise également un remake du film pour coller à ce nouvel engouement pour la comédie musicale en s’influençant visuellement par des productions sérieuses et emblématiques comme Moulin Rouge ou Chicago tout en s’adaptant au style scénaristique d’High School Musical. Un désastre. En 2009, l’école de Performing Arts de New York dépeinte dans Fame ressemble fortement au château de la Star Academy... Les élèves brillent plus par leur dentition parfaite que par leur talent, les efforts fournis sont minimes, les résultats pathétiques et les « déviants » n’y sont pas souvent les bienvenus. Bref, le propos du film de Parker a totalement disparu.


