Depuis quelques années déjà, un souffle nouveau et tout droit venu de Roumanie anime le cinéma européen et les grands festivals internationaux. Glanant les récompenses et les plus hautes distinctions, il ne cesse de surprendre et d’étonner ceux qui dix ans auparavant ne donnaient pas cher de sa survie. Et pourtant, force est de constater qu’avec des cinéastes comme
Corneliu Porumboiu, le regretté Cristian Nemescu ou Cristian Mungiu, le cinéma de l’ancienne République démocratique populaire a fait bien du chemin et s’impose à l’heure actuelle comme l’un des fers de lance de l’industrie cinématographique d’Europe centrale.
Le cinéma et la Roumanie : une longue histoire Alors que les Frères Lumière projettent leurs premiers films à Bucarest dès le 27 mai 1896, l’acte de naissance du cinéma roumain s’avère plus tardif et nous amène en 1912 (
L’indépendance roumaine). Réservé aux pays qui peuvent se doter d’une industrie dispendieuse, ce dernier croit donc doucement en audience avant de voir sa popularité atteindre dans les années 1930, un nombre d’entrées plus significatif encore. Cependant, malgré toute la bonne volonté des producteurs et professionnels locaux, l’activité reste modeste au regard des standards ouest-européens et elle va bientôt pâtir cruellement de la guerre et de ses incertitudes.
Inexistant durant le conflit et l’occupation nazie, le pays bascule bientôt par la force d’une Armée Rouge omniprésente sous la férule communiste. Affiliée comme ses consœurs frontalières, la République populaire qui naît, s’inféode à la patrie de Staline et voit son industrie reprendre son développement. Cahin-caha, elle se structure et profite à plein de son statut de média propagandiste par excellence avec la télévision, livrant aux apparatchiks locaux, quelques moments de gloire : une Palme d’or du court-métrage en 1957 avec
Brève Histoire d’Ion Popescu-Gopo et en 1969 pour Mirel Ilesiu (
Cîntecele Renasterii), le Prix du Meilleur réalisateur en 1965 pour Liviu Ciulei et son film, la forêt des pendus . Regroupées et travaillant toutes aux studios de Buftea, les forces vives du cinéma roumain (Victor Iliu et son film
Le Moulin du bonheur, Mircea Muresan, Mircea Veroiu…) sont dévouées autant qu’elles peuvent l’endurer. Très encadrées par le régime, peu de libertés leur sont accordées au point que la production locale souffre de la comparaison avec les cinématographies voisines pour des raisons évidentes de créativité et d’ouverture.
L’heure est à l’étouffement des velléités créatrices et à une indifférence polie, jusqu’ l’émergence d’un cinéaste plus indépendant et frondeur, qui connaîtra moult difficultés et notamment l’exil durant vingt ans : Lucian Pintilie (
Le Chêne, Trop tard, Niki et Flo). Connu pour ses œuvres censurées (
La Reconstitution, Scènes de carnaval…) et la dureté du régime à son encontre, l’homme va devenir une figure émergente et incontournable du cinéma roumain du début des années 1970 jusqu’au début des années 2000. Mais fort d’une histoire grandement bouleversée par l’avènement du communisme puis sa chute, la Roumanie post Ceausescu n’est plus celle que fuie le réalisateur de
L’Après-midi d’un tortionnaire.
La nouvelle génération, celle de l’après CeausescuMis à terre par le surgissement du capitalisme et le délitement du modèle étatique, l’industrie roumaine auparavant capable de produire plus de dix films par an voit sa production se restreindre drastiquement. Les films se font rares et les moyens pour les réaliser sont dérisoires. Pourtant, dans ce pays aux reins brisés, quelques artistes vont parvenir à s’imposer, à tourner et à se faire remarquer au-delà de leurs frontières. Ainsi, Mircea Danieluc (
Le Seigneur des escargots, Le Onzième commandement, Le lit conjugal), Nae Caranfil (
Philanthropique, Asphalt Tango, Dolce Farniente), Nicolae Margineanu, Dan Pita ou Radu Mihaileanu, assurément le plus connu avec ses films
Trahir, Train de vie ou
Va, Vis et deviens, assurent une visibilité et une vitalité créatrice à la production locale. Et plus encore, l’orientent-ils vers l’international pour profiter d’accès privilégié aux festivals et à la manne conséquente et vitale des coproductions que l’on peut y négocier. Or, sur les dernières années, si ces noms ont compté et comptent encore, d’autres se sont imposés, donnant à la Roumanie, une visibilité incroyable pour un pays si lointain et tout justement entré dans l’Union Européenne.
Ils ont pour noms : Marian Crisan (Palme d’Or du court-métrage 2008 pour
Megatron), Cristian Nemescu (
California Dreamin’) décédé en 2006, Catalin Mitulescu (
Comment j’ai fêté la fin du monde), Cristian Mungiu (
Occident, Palme d’or pour
4 mois, 3 semaines, 2 jours),
Corneliu Porumboiu (Caméra d’Or 2006 avec
12h08 à l'Est de Bucarest) ou encore Cristi Puiu (
Le matos et la thune,
La Mort de Dante Lazarescu).
Formés à l’école du minimum et de l’expectative, ils ont vécu jeunes la chute de Ceausescu. Ils furent comme Cristian Mungiu assistants de leurs anciens en France auprès de Bertrand Tavernier ou de Radu Mihaileanu, lauréat de la Cinéfondation comme Corneliu Porumboiu (
Liviu’s dream), invité par cette dernière (Catalin Mitulescu) ou encore soutenu par les anciens comme Pintilie (Cristi Piu). Mais ils se rassemblent et se ressemblent sur plusieurs autres points. Ils ont défriché les représentations de leur pays. Ils ont documenté et illustré le passage du passé communiste à l’avenir européen. Ils ont osé repenser les figures cinématographiques de leur temps et le tout sans reculer une seconde devant l’audace radicale d’une frontalité caustique, tantôt cynique et tantôt comique. Dignes héritiers du Kusturica de
Papa est en voyage d'affaires et de
Chat noir, chat blanc, ils expérimentent, franchissent les barrières et font peu avec ce qu’ils ont, tout en montrant et racontant beaucoup plus que tant d’autres.
Et surtout, dans un univers productif sinistré et délabré, tous ont poussé et ouvert en grand les portes d’une reconnaissance festivalière et critique obtenue par la sueur d’un travail acharné et désireux de ruptures. Pour eux, mais aussi pour les autres. Ceux qui suivent comme Adrian Sitaru (
Picnic) ou Horatiu Malaele et Vlad Paunescu, coréalisateurs d’
Au diable Staline, vive les mariés ! mais aussi d’autres moins connus tels Sergiu Nicolaescu, Radu Jud (
The tube with a hat), Alexa Visarion, Alexandru Solomon ou Adrian Popovici.
Reste maintenant à conjuguer le cinéma roumain au futur et tout faire pour espérer que les infrastructures de ce pays sachent s’adapter à la reconnaissance nouvelle et prometteuse qui récompense ses auteurs. Car il ne faut pas oublier que le nombre de salles en Roumanie ne cesse de baisser (moins de 40 écrans pour 23 millions d’habitants et à peine 3 millions d’entrées comptabilisées). Quant à l’activité des responsables de l’industrie locale et des pouvoirs publics, elle s’avère plus que déroutante pour une production dominée majoritairement par les films anglo-saxons et de moins en moins solide au point de ne pouvoir produire dix films par an. En effet, tout semble fait pour que rien ne s’arrange et qu’aucune vraie place ne soit trouvée pour cette génération d’artistes et de réalisateurs aussi exceptionnelle que flatteuse. Dès lors, souhaitons que les rares films roumains à nous parvenir fassent de beaux parcours dans nos contrées et que le cinéma roumain obtienne son juste dû pour une si belle activité.