Par Kevin Dutot - publié le 13 novembre 2008 à 12h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h31 - 0 commentaire(s)
Brillante Mendoza porte bien son nom... Réalisateur, scénariste, directeur photo ou metteur en scène de théatre brillant, à près de 50 ans il est devenu l’un des plus grands réalisateurs philippins de sa génération. Malheureusement inconnu du public français, le cinéaste est néanmoins devenu une figure incontournable des festivals internationaux à travers le monde. Impossible, aujourd’hui, de parler du nouveau cinéma émergeant aux Philippines sans évoquer la carrière de Mendoza, dont la pluralité et le dynamisme excitent à chaque fois notre curiosité. John John, seul et unique film du réalisateur à avoir été distribué en France l’an dernier prouvait pour une première approche qu’il fallait compter sur ce nom pour nous émouvoir dans les années à venir. Son « cinéma-vérité » comme l’appelle le cinéaste, c’est cette capacité à sublimer le quotidien, à cerner le superficiel dans ce qu’il a d’essentiel et offrir au spectateur une beauté cinématographique singulière et inhabituelle... A l’instar de Serbis, son dernier ouvrage. Véritable claque visuelle qui nous emmène une journée entière dans un cinéma érotique d’Angeles, le film de Mendoza fut présenté cette année à Cannes en sélection officielle. Consécration ou manoeuvre dangereuse ? Le film a en effet divisé la critique qui d’un côté, n’a su apprécier la générosité de l’oeuvre et qui de l’autre s’est littéralement laissée charmer par une chronique fascinante d’un univers pathétique, charnel et moite. Retour sur un coup de coeur aux allures de violent coup de rein... Serbis ou la chronique d’un (gros) bordel.



Brillante Mendoza est un vrai fils de pub, élevé à la réclame et formé au spot publicitaire... Du temps où il s’appelait Dante Mendoza, il fut l’un des réalisateurs de pubs les plus prolifiques dans son pays, aujourd’hui il est Brillante et semble mener ses projets avec un rythme de stakhanoviste. Pas moins de six films en trois ans... Depuis 2005, le cinéaste est en effet enclin à fournir une oeuvre tous les six mois, un recordman qui parvient, en plus, à se promener dans les festivals mondiaux pour présenter son travail. Refusant le glamour, l’aspect trop leché de la pellicule, le cinéaste défend une approche quasi-documentaire de l’art cinématographique, tout en travaillant avec de véritables comédiens et écrivant des scénarios dits de fiction. Un cinéma au plus proche de la vérité, au plus proche de ses acteurs... un cinéaste qui tente de ne pas chambouler l’univers où il tourne afin de capter une communauté, un environnement dans son essence-même. Ainsi, pour John John, Mendoza fait venir ses comédiens et son équipe technique plusieurs jours avant le tournage dans le bidonville où il réalise son film : « Je voulais qu'ils se fassent des amis, qu'ils deviennent des figures familières, afin que, pour les habitants du quartier, un jour de tournage ne soit pas différent des autres ». Son travail pourrait s’apparenter à celui de cinéastes comme Ken Loach ou ceux de la nouvelle vague française. Ses comédiens ne sont pas toujours au courant des incidents qui viendront ponctuer la séquence, la caméra tourne bien plus souvent que ce qu’annonce le réalisateur, les mouvements de caméra ne sont pas indiqués à l’avance et le résultat est probant... On aura rarement vu un cinéma aussi poignant et sincère. Ainsi, Slingshot, tourné en 2007 lors de la semaine sainte dans la ville de Manilles, fut réalisé en vidéo, dans les rues de la ville bouillonante. Acteurs professionnels se mêlent aux passants, aux commerçants et à l’activité réelle... Une poursuite perpétuelle, un film bluffant.




Serbis, cependant, s’inscrit bien plus dans la lignée de John John que celle de Slingshot... Si ces deux derniers constituent une vraie chronique d’un quotidien inconnu pour notre monde occidental et ressemblent parfois à de vraies peintures sociales, entre l’étude sociologique et le récit intimiste, Serbis est avant tout une histoire de famille. Portrait d'une simplicité troublante, chronique proche du reportage, les personnages sont vrais et les corps sont là. La matriarche, Nanay Flor, sa fille, Nayda, son beau-fils, Lando et sa fille adoptive, Jewel, se chargent de la vente des tickets et de la confiserie. Puis il y a les neveux, complexes dans leur simplicité, Alan et Ronald, l'un est maquettiste et l'autre est projectionniste. Constamment présent pour guetter l'instant, les regrets de la mère, les pleurs de la grand-mère, les doutes du fils, Mendoza filme le sperme, le pus, les larmes, les remontées odorantes dans les chiottes, les capotes usagées et tout ce qui va avec. Et dans cette accumulation plutôt dégueulasse, il parvient néanmoins à cerner le beau, voire le sublime grâce à une utilisation picturale des couleurs, une sublimation de la lumière et un profond sentiment amoureux pour ses personnages. Lorsqu'il choisit de filmer le microcosme familial dans un cinéma appelé Family où Nayda, mère de famille et gérante de l'établissement se bat pour faire fonctionner ce petit monde, le cinéaste Philippin nous plonge instantanément dans un environnement intime et complice pourtant très ouvert sur le monde. Utilisant une bande sonore outrancière sur la première demi-heure du film, où le bruit du trafic des rues vient littéralement pénétrer de son vacarme assourdissant les lieux de vie, Mendoza induit une profonde perméabilité... Ce monde nous est ouvert, il suffit d’y jeter un coup d’oeil pour le pénètrer intégralement et son film, comme un acte sexuel et brutal, pourrait finalement s’apparenter à un accouplement total entre l’oeuvre projetée et le spectateur. Ce dernier est plaqué par le son, attaché au fauteuil, aveuglé par la lueur chaude, étourdi par la moiteur des séquences, les formes qui se promènent... L’excitation sensorielle est bien présente et monte en puissance.



Dans ce petit cinéma érotique, la tolérance règne dans tous les coins et si la misère économique et sentimentale se fait également ressentir, les portes restent grandes ouvertes et les yeux se baladent, témoins de la vie des autres. Sans tomber dans le voyeurisme, Serbis est une intrigante percée dans un univers inconnu qui ne cherche cependant pas à se cacher. En suivant un petit bonhomme de sept ans sur son tricycle à travers couloirs et escaliers, nous apercevons avec lui les secrets de cet endroit où quelques homos viennent se rendre service. L'insulte est reine et piquante (« Si tu m'emmerdes, je te suce à sec »), l'atmosphère est étouffante et chaleureuse et dans ce joyeux bordel où on se suce et on s'encule sans vergogne, on garde néanmoins cet humour agréable, bienfaisant, permettant de ne jamais alourdir le propos...Si, à Cannes, certains se sont butés à n'y voir qu'une série d'actes sexuels anecdotiques, ces mêmes scènes permettent surtout de rompre avec l'étrange quotidien de cette famille et d'amplifier leurs troubles. Qu'ils soient sexuels, relationnels ou économiques. Le film parvient en effet à nous faire partager les affres et les crises de la vie d’une famille qui ne ressemble en rien à ce que l’on peut connaître. Nous sommes complètement désarmés face à eux, nos repères sont explosés, inexistants et dans ce gros bordel que nous parvenons très vite à intégrer, on se plaît à être pris par la main. Faisant appel à notre côté voyeur, mais évitant constamment d’y porter un jugement moral, Mendoza s’adresse à nous frontalement. Serbis ne choque pas mais ce n'est pas ce qu'il cherche à faire... Le cinéaste sait pertinemment que bites molles et fessiers en sueur ne titilleraient plus une croisette à la libido foireuse et c'est donc en mêlant les atmosphères, en rendant une famille plus charnelle qu'intellectuelle que son film s’est démarqué de la sélection et est parvenu à éviter tout bonnement de sombrer dans la simple démonstration de mise en scène. La maîtrise est là, certes, mais les émotions aussi et c'est avec un final à devenir chèvre que le cinéaste nous fait un clin d'oeil et nous rend un dernier service : nous exciter les sens et nous rendre le sourire en ces temps moroses...



Kevin Dutot
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