Quelque part dans la tête de chacun trotte une chanson de Serge Gainsbourg. Sa gueule et sa voix sont entrées dans nos vies et dans nos coeurs.

Par Nicolas HOUGUET - publié le 19 janvier 2010 à 12h41
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Quelque part dans la tête de chacun trotte une chanson de Serge Gainsbourg. Chanson d'amour (« la Javanaise ») ou de rupture (« Je suis venu te dire que je m'en vais »), paroles osées sur d'imparables mélodies (« Je t'aime moi-non plus »), moments de grâces ultimes (« Melody Nelson » et tant d'autres). Le grand Serge ne nous quitte jamais vraiment, à l'image des plus grands chanteurs français (Brassens, Brel, Leo Ferré ou Barbara). Il s'est approprié une part de notre imaginaire, dans son élégance et son outrance d'écorché-vif (de Gainsbourg à Gainsbarre en somme). C'est ainsi qu'on le voit célébré au cinéma dans le singulier Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar (sortie le 20 janvier). Serge Gainsbourg, c'est aussi un paradoxe, qui ne voulait pas connaître la postérité tout en aimant rien tant que de faire son « tireur d'élite » dans les médias.

 

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Je t'aime, moi non plus
Lucien Ginzburg, de son vrai nom, naît le 2 avril 1928 à Paris. De ses parents, juifs originaires de Russie ayant fui le communisme, il héritera de la fibre artistique (son père s'intéressait à la peinture et à la musique, sa mère était mezzo-soprano). Il rappellera sans cesse ses origines tourmentées, ce désespoir et ce romantisme à vif qui sous-tend toute son œuvre : il comprend « la turbulence des orages » comme il disait. Il a connu la musique classique dans sa prime enfance, lorsque son père jouait du Chopin, du Gershwin... Ses parents demeurent une influence fondamentale sur son existence, leur perte incommensurable.
Ne supportant pas son visage, Serge n'assumera jamais tout à fait son physique, cette laideur à laquelle il revient sans cesse. Cachant sa souffrance derrière des aphorismes provocants. Son enfance est troublée par la guerre et la persécution dont les juifs sont victimes (il a porté l'infamante étoile jaune). Après un parcours scolaire chaotique (s'achevant peu avant le bac), le jeune Lucien se consacre à sa première passion, la peinture, en s'inscrivant aux beaux-arts. D'inspiration surréaliste voire cubiste, ses toiles ne connaîtront pas le succès qu'il attendait. Il en brulera la plupart et en gardera une profonde amertume. En 1948, il fait son service militaire, là où il apprendra à boire et sera souvent envoyé au trou pour son insoumission. Après sa rencontre déterminante avec Boris Vian, il commence enfin à chanter et à trouver sa voie. L'auteur de L'Ecume des jours, admiratif des compositions de son ami l'encouragera avec ferveur.
Serge commence par écrire pour les autres (Michèle Arnaud puis Juliette Greco ou Petula Clark...). Ses premières chansons à lui se heurtent à un mur d'incompréhension (elles sont devenues des classiques comme « le Poinçonneur des lilas »). Malgré d'illustres soutiens (comme Brel), Gainsbourg, à l'orée des années 60, peine à trouver sa place.
C'est pour son talent à composer pour d'autres vedettes qu'il connaît la gloire. Il écrit quelques tubes : auprès de Françoise Hardy pour « Comment te dire Adieu » et surtout France Gall, gagnant le concours de l'Eurovision avec  « Poupée de cire, poupée de son ». Il fait interpréter à l'ingénue « Les sucettes à l'anis » qui lui rapporte gros (ce qu'il soulignera régulièrement avec cynisme). On l'aime le temps d'une chanson pour « la Javanaise » et le génie de Gainsbourg est enfin reconnu.
Sa passion pour l'icône Brigitte Bardot le fait entrer dans la légende. Cet homme raffiné, timide et complexé connaîtra l'amour de la plus belle femme du monde. Il se saisit de l'air du temps et sera souvent « in ». Pour sa belle maîtresse, il composera « Initials B.B » empruntant une ligne mélodique de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. Il y appose un texte à la gloire de son égérie et conte la douleur de leur rupture. Il empruntera fréquemment à la musique classique (à Brahms pour « Be alone in Babylone » de Jane Birkin ou à Chopin pour « Lemon Incest »). Il écrit également pour Bardot, « Je t'aime moi-non plus ». Il l'enregistre avec elle pour un duo d'une incandescente sensualité. Par respect pour Bardot et en parfait gentleman, la chanson demeure un moment dans ses tiroirs et cette version ne sortira que bien plus tard.
Il réenregistre la chanson avec une jeune anglaise, Jane Birkin dont il est tombé amoureux sur le plateau de Slogan, film de Pierre Grimblat en 1968. La complicité entre eux est une évidence et fait de ce film une rencontre solaire. Ils deviendront le couple iconique et sensuel de la fin des années 60 (notamment avec « 69, année érotique »). Elle deviendra son incontestable muse. Son souffle de voix portera quelques uns de ses plus beaux couplets.
Il écrit pour lui des albums de référence, d'incontestables standards tels que L'Histoire de Melody Nelson en 1971, premier opus d'un état de grâce qui durera près de dix ans et quatre albums. Bientôt les excès de tabac et d'alcool causent sa première crise cardiaque. Le provocateur s'affirme malicieusement, jouant avec les tabous dans « Nazi Rock », satire subtile et farceuse dont on ne perçoit d'abord que l'outrance.
La carrière de Gainsbourg est parsemée de ces malentendus. Mais toujours la mélancolie est là, romantique au sens littéraire et grave, comme il l'exprime dans « Je suis venu te dire que je m'en vais » et sa référence explicite à Verlaine et ses « sanglots longs ». L'homme à la tête de chou continue avec élégance d'affirmer son mal de vivre dans l'album éponyme de 1976.
Une période s'achève et Serge va explorer de nouvelles contrées musicales, s'inventer (et se cacher) derrière un double sulfureux qui sort doucement de l'ombre. 

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Amour des feintes, des faux semblants
Gainsbourg fera une reprise version reggae de « la Marseillaise » en 1979, provoquant un scandale qu'il assumera avec superbe (entonnant sur scène l'hymne national devant un parterre de paras furibonds). Si le succès l'a parfois déprimé (sur « Sea, sex and sun » notamment, tube de l'été prévisible) et lui fait considérer son art avec mépris (le qualifiant avec constance de « mineur »), ses influences sont sans frontières de genres et enrichissent sans cesse sa musique. Aux armes et caetera demeure un merveilleux coup d'éclat. Il enchaînera avec un autre disque sous influence reggae avec Mauvaises nouvelles des étoiles en 1981. Avec des accents bibliques et nietzschéens, Gainsbarre fait son apparition dans « Ecce homo », hantant les night clubs et les bars, arborant sa barbe de trois jours et ses coups de cafard, son nihilisme affecté servant d'armure à « son coeur percé de part en part ». Il écrit avec Alain Bashung en 1982, Play blessures.
A partir de là, l'artiste change de cap et se met en scène pour les médias dans la peau de son alter ego tapageur. Souvent limite, toujours provocateur : on se souvient du fameux billet de 500 balles brûlé ou de son « I want to fuck you » à Whitney Huston. Cette dimension sulfureuse semble pourtant bien loin de l'homme blessé et de la sensibilité toujours à vif de Gainsbourg (celle qu'il exprime dans « Sorry Angel »), plus proche du dandy Baudelairien que du vieux dégueulasse Bukowskien.
Parfois, pour le plaisir de choquer le bourgeois, il se permet des mots d'esprit et les met en chanson (« un zeste de citron, Lemon Incest »). Il peaufine également des hymnes à l'amour trash qui s'amusent de l'hystérie médiatique dont il joue volontiers (« Love on the beat »). Et toujours ce même vague à l'âme, qu'il mettra dans la voix de la jeune Vanessa Paradis (pour l'amour touchant de « Dis lui toi que je t'aime », le déchaînement de « Tandem », sa mélancolie  à lui dans « la Vague à lames »). Il continuera d'offrir des joyaux à Jane Birkin, même après leur séparation (« Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve »). Gainsbourg s'avance, masqué, blessé et parfois comme l'ombre de lui même (perdu dans la fumée de ses gitanes, les affirmations à l'emporte-pièce et les vapeurs éthyliques). Il continue d'écrire pour les plus belles femmes (habille Isabelle Adjani de son « Pull Marine » ou enveloppe Deneuve de volutes tabagiques -forcément- mais divines).
Jusqu'au bout, il maintient dans ses textes une langue souvent raffinée et un art consommé du jeu de mots. A côté de sa reprise inattendue de « Mon légionnaire », on se souvient du refrain entêtant et déchirant de « Aux enfants de la chance », murmuré d'une voix abîmée et presque éteinte dans son dernier album studio You 're under arrest. C'est pour Bambou, mère de son « ptit Lulu » qu'il composera encore. Il laissera en 1990 une sublime confession de son mal-être à Jane Birkin comme un ultime hommage dans Amour des feintes.
Au fil de sa carrière, Serge a été scénariste et metteur en scène, pour Je t'aime, moi non plus en 1976, Equateur, Charlotte for Ever (du nom de l'album qu'il a également composé pour sa fille) et Stan the Flasher en 1990. Mais jamais au cinéma, il n'a pu s'affirmer totalement. On devine sa sensibilité, son irrévérence qui n'est pas sans rappeler Bertrand Blier. Il a fait l'acteur à l'occasion. Il a réalisé des clips en artiste complet qu'il a toujours été.
Il disparaît en 1991, enterré pas très loin de l'un de ses grands héros, Charles Baudelaire, au cimetière du Montparnasse. Et la mort a ceci d'étrange qu'elle permet de réaliser immédiatement l'envergure d'un artiste. Lorsque la nouvelle est tombée il y a de cela presque vingt ans, on a pris conscience du vide immense que cet homme allait laisser.
 

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Gainsbourg, vie héroïque sans doute... Mais évoquer l'oeuvre de Serge, cet homme blessé qui s'est installé dans nos mémoires comme l'auteur d'immortels refrains, c'est songer à toutes ces mélodies qu'il a créées et qui nous accompagnent encore chaque jour. Par delà les outrances de Gainsbarre et ses provocations qui faisaient sursauter, Serge Gainsbourg demeure une sensibilité majuscule, portant en lui tout un univers qui a changé profondément le visage de la chanson française. Lui, qui disait se foutre de rester après sa mort, est la figure dont se réclament le plus les musiciens, par la confluence d'influences (de poésie, de musique classique, de rythmes africains, de rap...) qu'il a su cristalliser dans son oeuvre. Et cette gueule et cette voix sont entrées dans nos vies et dans nos coeurs.


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