Par David A. - publié le 28 novembre 2008 à 18h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 20h01 - 0 commentaire(s)
Ces jours-ci une rétrospective intégrale des films de Shinji Aoyama se tient au Jeu de Paume à Paris, l’occasion de revenir pour nous sur l’un de ses films, Desert moon, présenté lors de la sélection officielle du Festival de Cannes en 2001. Si Desert moon n’est pas son film chef d’œuvre, celui-ci serait plutôt Eureka réalisé l’année précédente, il traite d’un thème néanmoins récurrent dans le cinéma japonais, celui de l’éclatement du noyau familial, de la perte des repères sociaux et de l’avènement de la nouvelle génération d’hommes d’affaires éduqués suivant les principes capitalistes occidentaux.



Ici tout n’est que malaise, mal être, abandon et résignation. Une image fortement terne du pays qui se range pourtant au second rang des puissances économiques mondiales. Nagai est un homme d’affaire à la tête d’une entreprise récemment cotée en bourse, pourtant son comportement passif mène ses collaborateurs à la démission. Sa femme et sa fille l’ont quitté et devant le vide affectif contre lequel il se retrouve seul, Nagai choisit le naufrage inexorable. Lui qui avait sacrifié sa vie entière à son travail et qui avait fondé très jeune un foyer, n’a subitement plus de raison de maintenir le cap.

Ce climat d’incertitude et d’avenir menacé est pourtant évoqué dès le générique initial, un générique qui pose les bases d’un monde contemporain à deux facettes. La première, celle des Etats, des gouvernements, des conflits qui gangrènent le monde, d’une guerre en Irak, d’une pollution massive ou encore d’un acte terroriste à Tokyo que retransmettent les médias, de l’autre quelques photos d’une famille, la naissance d’une petite fille, un goûter d’anniversaire et les années qui passent. Deux facettes qui se contredisent, l’une qui accumule les malheurs, les dangers, les peurs, les catastrophes, l’autre au contraire, porteuse d’espoir, d’amour, d’un futur toujours rendu possible par la naissance d’un enfant. L’individu suscite optimisme quand la société humaine, elle, ne montre que chaos et destruction.



Pourtant ce qui agite vraiment le film, ce ne sont pas ces histoires lues dans la presse, ce ne sont pas les conflits qui opposent les peuples, ce n’est pas la lente agonie d’un monde et d’une planète mais celle d’une famille, le plus petit dénominateur commun, la base de toute société humaine. Serait-ce à dire que les troubles qui assaillent la famille nucléaire sont responsables des maux contemporains ? Pas exactement. Shinji Aoyama nous dit autre chose. Devant ce vaste monde en construction et en perpétuelle mutation, ne pas oublier l’essentiel, ce qui fait le ciment de l’existence : la famille.


D’un côté une famille éclatée, celle de Nagai, de sa femme et de sa fille, au point que cette dernière appelle son père « Mr Nagai », démontrant la distance entre ces deux êtres que pourtant les relations filiales et culturelles rapprochent. De l’autre le récit d’un jeune gigolo, Keechie, véritable vagabond par nature. Il va de lit en lit, il n’a pas de toit, il recherche un père à tuer. Frustré, enragé, délaissé, Keechie est pourtant celui qui croit à la force du foyer familial, lui qui en a été privé. Il vend son corps comme Nagai vend ses produits informatiques. Le système capitaliste est le même, celui de l’offre et de la demande. Pourtant Keechie refuse le matérialisme, le mal de la société contemporaine qui voit dans la propriété et les biens de consommation la seule voie d’accès au bonheur.



Nagai possède tout mais lorsqu’il perd les deux femmes de sa vie, tous ses biens perdent subitement leur valeur. Paradoxe, c’est justement à ses biens qu’il se raccroche ; sa voiture, son téléphone portable, sa télévision, son aquarium et ses poissons exotiques. Sa femme et sa fille sont parties vivres dans une maison retirée à la campagne, une maison dénuée de tout confort urbain et où les deux femmes veulent élever des poules. L’appartement vide et froid de l’époux devient une torture à vivre, la maison chaude aux abords de la rivière, un refuge pour l’épouse et la fille.

Le film recèle également une véritable dimension mélancolique et nostalgique. L’épouse, Akira, est constamment traversée de visions de ses parents morts, ceux-là même qui l’ont élevé dans cette maison à la campagne. Alors que Nagai vivait dans l’avenir et l’entreprise (pas seulement au sens commercial du terme mais aussi au sens de l’action, celui de l’entrepreneur/ entreprenant), Akira est au contraire tournée vers son passé, son enfance perdue. Passive, rêveuse, elle ne partage en rien les aspirations de son mari. Lucide, elle sait très bien que son mari n’est pas seul à blâmer dans l’échec de leur couple. Attentive aux détails ce sont quelques menus objets qui lui redonnent le sourire. Une vieille photographie de la vieille maison justement, qui la convaincra de revenir à ses racines et d’y emmener sa fille, et les quelques animaux de plastique qu’elle y retrouve, rangés dans une boîte métallique qu’elle avait dissimulé dans le mur en bois de l’escalier.



Contrairement à la voiture, au téléphone ou encore à l’ordinateur de Nagai, ces objets possèdent une réelle valeur affective à défaut d’une valeur marchande. Ces objets ont fait d’Akira la femme qu’elle est devenue quand les biens de Nagai l’ont emprisonnée dans un système vicié, l’ont détournée des valeurs primordiales nécessaires au bonheur de sa famille. Constat d’échec et remise en cause de l’œuvre de toute une vie, il soutenait à ses collaborateurs des premiers temps l’idée qu’un nouveau départ à zéro lui était impossible. L’abandon progressif de ce qui le retenait au monde de son entreprise et de ses responsabilités professionnelles lui permettent cependant de rejoindre sa femme et sa fille. Mais le rapprochement physique ne comble pas immédiatement la distance affective, celle-ci est un travail de tous les jours. Recomposer, reconstruire le noyau familial est à sa façon une entreprise qui demande du temps, des sacrifices et une volonté inébranlable.

David A.
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